
Forcalquier, le 15 juillet
Mon très affectionné André,
Pardonnez-moi de vous avoir appelé et réveillé cette nuit pour bien peu de choses, finalement. Rassurez-vous, je vais bien mieux. Vous ne pouviez rien comprendre à mon tourment, j'étais si confus. J'avais seulement besoin de chaleur amie et votre voix m'a permis de surmonter mon oppression, peut-être de survivre. Allez savoir ce qui ce négocie dans le réseau secret de nos coronaires. Enfin, je respire. L'alerte est passée. J'ai tout le loisir de vous écrire et de vous raconter mieux et plus longuement cette nuit de cauchemar. Elle n'est plus qu'un mauvais souvenir.
Un brigadier-chef blasé et négligé m'a demandé si je portais plainte. Absurde. On ne rendra pas l'urbanité au monde à coups de procédures. Je vais sagement écourter mes vacances dans le Midi. J'écouterai des disques à la maison, cela me changera. Et puis j'épargnerai à ma peau les brûlures du soleil. Elle présente déjà tant de taches, ce que vous appelez si joliment mes «fleurs de cimetière», malgré l'usage abondant que je fais des crèmes et des gommages! Il paraît que ce n'est plus très bon les rayons ultraviolets. Je vous verrai plus souvent. Vous viendrez me rendre visite à Neauphles, j'espère ?
Je relirai deux ou trois Giono, j'aurai la sensation d'avoir quand même fait mon périple, la Durance, Lurs, Ganagobie, Gap, Moustiers-Saintes-Maries, Allemagne, Sisteron. Enfin j'imaginerai, car notre poète de Manosque a sacrément brouillé les cartes routières.

J'ai donc dû interrompre ma vadrouille à Forcalquier le premier dimanche. Dans un sens, j'ai de la veine. D'autres vacanciers sont sans doute morts à l'instant où j'écris, broyés dans les tôles de leur voiture surchargée, hydrocutés au premier plongeon, fauchés par la dysenterie, «butés» par des bandits de grands chemins sur les aires de repos autoroutières. Sans compter ceux qui ont trop aimé (sic). Moi je vis, j'aurais pu y passer.
Voilà enfin la génèse de mon affaire.
A Saint-Auban, j'avais été attiré par cette superbe affiche: «Concert Jean-Sébastien Bach en l'église de Forcalquier» interprété par le maître aveugle Couchepin, titulaire de Sainte Barbe. J'avais entendu parler de lui -en bien- par le critique Boivin que je rencontre souvent à mon Club. Pensez si j'étais heureux de marquer ma première étape par un point d'orgue, pardonnez-moi la facilité du mot. C'est signe que je vais encore bien mieux que je ne le pensais.
Il faisait bon. Je m'étais pomponné dans mon hôtel qui ne payait pas de mine, mais tellement tranquille et bien tenu. La patronne, une Maghrébine tatouée m'avait un peu inquiété au premier abord, elle ne parlait pas le français, mais dès que j'eus visité la chambre, je fus conquis par la franche simplicité des lieux. Et puis l'église était à deux pas, vraiment. J'allais dormir après le concert dans un superbe lit de cuivre, astiqué au Miror, dans des draps amidonnés et repassés de frais. Comble de bonheur, la dame avait disposé un bouquet de fleurs dans la cruche de toilette en faïence de Moustiers. A cause de mon histoire, je devrai me contenter cette nuit d'un lit d'hôpital, mais je me suis assez apitoyé sur mon sort...Je reprends le fil.
C'était hier dimanche...
Bien m'en prit de m'habiller d'un costume de lin noir, d'une chemise jaune, de chaussettes et d'une pochette assortie. L'ensemble que vous aimez. Le Tout Forcalquier s'était endimanché, mais sévèrement. Je ne suis pas passé inaperçu. Ma touche bouton d'or soulignait mon statut de mélomane en villégiature. Des regards me le firent bien sentir, mais je me moquais comme d'une guigne des avis conformistes. J'avais des cheveux, des vrais que les teintures n'avaient pas abîmés comme ceux de notre pauvre fou chantant. Beaucoup d'auditeurs ici présents ne pouvaient pas en dire autant et se laissaient aller.
Je fus placé à peu près au milieu de la nef parmi des gens de tout acabit. De l'excellent au pire. Devant moi, je remarquai vite un très élégant jeune homme dont le visage à peine entrevu m'intrigua. J'avais le sentiment d'avoir déjà croisé ce garçon quelque part, sa voix non plus ne m'était pas inconnue. Il était bruyant, volubile, sa compagne aussi. Ils avaient dans les vingt-cinq ans. Un moment, j'ai envié la femme. Comme il devait être doux de sortir avec un type si «urbain» et si joliment chevelu de longues ondulations brunes. Vous allez sourire, je l'imaginai nu, athlétique, fort, de carnation parfaite et discrètement parfumé.
Et puis le maître Couchepin est arrivé par la porte de la sacristie, conduit par une dame qui pouvait bien être son épouse. Le public l'applaudit modérément. Dieu que ces gens sont fiers et distants ici! Nous fûmes trois à frapper vigoureusement dans nos mains, mes deux voisins et moi-même. Des Forcalquiérais se retournèrent sur nous. Etait-ce encore un désaveu ?
Le maître s'installa devant le buffet d'orgue avec d'infinies précautions, régla minutieusement son siège, fit jouer ses poignets à vide, assura la liberté de ses mouvements, palpa les commandes de registres. Il sembla s'écouler un temps infini. Des toux irrépressibles se faisaient écho et j'étais agacé par l'incapacité du public à offrir une vraie seconde de silence. Des enfants pleurnichaient. Mes tourtereaux s'agitaient, ils babillaient. Ils eurent même le toupet de s'embrasser. En pleine église. Je n'étais pas au bout de mes surprises.
Bref, Couchepin se fit attendre. On crut qu'il avait attaqué, mais ce fut un triolet pour rien. La nef vibra. C'était je crois un coup de semonce. La femme mordit l'oreille de son amant qui regimba et lança un cri étouffé. Je ne sais si le maître l'entendit. Toujours est-il que l'organiste plaqua ses doigts sur le clavier. Pour de bon. Quel bonheur soudain ! Un frisson me parcourut. Dès les premières cadences, je reconnus la grâce aérienne d'un de mes morceaux favoris.
Je vous ai fait écouter ces quarante et un canons, mais vous n'avez pu les apprécier dans leur immense beauté. Le disque ne peut rendre fidèlement les nœuds et les ventres de la mécanique ondulatoire. Parfois, les basses résonnaient si fort, qu'une fine poussière tombait des voûtes. C'était à croire qu'on les avait talquées. Après l'entracte, Couchepin attaqua mon fameux Canon perpetuus à trois voix. Vous en souvenez-vous? Nous l'avions écouté à Pâques dans le grand salon. C'est alors que les choses se gâtèrent pour moi.
L'horreur existe!
Mes jeunes gens devaient s'ennuyer. Ils ont commencé à flirter sans que leurs voisins ne les remettent à leur place. J'étais scandalisé. Une église, tout de même...et Couchepin, aveugle de surcroît. Je n'épilogue pas sur cette double injure. Dès lors, je n'ai plus rien entendu. Mon plaisir s'était envolé. La deuxième partie me parut longuette. Je me suis surpris à dire dans ma tête «mais c'est toujours la même mélodie»...Je prenais les variations pour des redites. C'était la première fois que la musique de Bach ne me parlait plus. J'ai bâillé mille fois, j'en avais des larmes. Ma vue était brouillée. Mon œsophage ne cessait de gargouiller. Je ne pouvais pas sortir. Ce n'était pas l'envie qui me manquait pourtant. Je me promis de tancer vertement ces énergumènes.
J'ouvre une parenthèse. J'aurais dû m'en abstenir évidemment! Vous savez, Mon Cher André, il n'y a pas si longtemps encore, urbanité voulait dire civilité. Aujourd'hui, il signifie pour moi barbarie. Je souffre. Une canine supérieure s'est déchaussée. Et si mon estomac était perforé sans que je le sache? Quant au reste, je vous jure qu'il est encore tout endolori. Les brutes m'ont cueilli à froid, moi qui n'ai jamais levé la main sur quiconque, à part mes neveux. Mais eux, ils me remercient aujourd'hui. Ils sont urbains au sens noble du mot.
J'en reviens aux faits.
Le maître a été longuement ovationné. Cela m'a remis du baume dans le cœur, bien que les applaudissements crépitaient déjà alors qu'il n'avait pas achevé. A croire que ce public n'avait jamais assisté à un concert. Ah les paysans ! Mais je leur pardonne - à eux- ils ont eu au moins le mérite de se divertir autrement que devant leur poste de télévision.
Couchepin a été rappelé. Il a joué le choral «Jésus que ma joie demeure». Un «tube», comme on dit chez nos jeunes amis. Jésus, c'était un peu facile non? Mais les Forcalquiéraises et les Forcalquiérais ainsi dénommés, ont bougrement apprécié. Le morceau devait évoquer le mariage de quelques uns j'imagine. Bref, ce fut une sorte de triomphe ponctué par erreur de sifflets...Oui, des sifflets. Je craignis à l'instant que certains n'allumassent leur briquet. Oh, je n'en veux pas à ces «admirateurs» venus en masse du camping municipal sans doute. Je leur lance cette pique car beaucoup sentaient l'huile solaire à la noix de coco si vous voulez tout savoir...Bref, nous nous sommes levés. J'ai perdu de vue mes deux brigands dans le reflux. Avant qu'ils ne disparaissent, j'ai remarqué une dernière chose: la femme avait son corsage dégrafé. Je vous laisse imaginer mon amertume.
Je ne sais pas ce qui m'est passé par la tête. Peut-être avais-je peur de rentrer à l'hôtel...Je craignais en effet de mal m'endormir. Toujours est-il que j'ai voulu saluer le maître et me mêler aux autorités de la ville. Il paraît aussi qu'un archevêque était là. A la sacristie, des rafraîchissements étaient offerts. J'ai pu approcher Couchepin dans l'intention de lui dire un petit mot. J'avais préparé un compliment. A ma stupéfaction, il était en conversation avec le salopard de jeune homme et savez-vous ce que j'ai entendu ?
– Transmettez mes amitiés à votre papa et ne me taillez pas en pièces dans votre gazette. Lui, il ne m'aurait pas raté à propos du sixième canon de l'Offrande Musicale. Mon pied a glissé sur la pédale. Je ne me laisserai plus jamais prendre avec des chaussures neuves, je vous le jure !
– Que non, Maître, vous avez été sublime comme à l'accoutumée, répondit ce jeune bandit. Les Boivin s'y connaissent!
Mon Cher André, mon ennemi sacrilège n'était autre que le fils du critique musical qui fréquente mon Club. Boivin. Un échotier qui plus est ! Là, j'ai posé mon verre de pamplemousse et j'ai tourné les talons. Vous me croirez si vous voulez, mais je suis allé boire une anisette au café. Oui, une anisette tassée à onze heures du soir! Erreur monumentale...Tout le public s'y était retrouvé. Il y avait une chaude ambiance. Un gai luron s'était planté derrière le bar, dos aux buveurs, avait chaussé des lunettes noires et mimait Couchepin, comme si les bouteilles exposées eussent servi de tuyaux. Et vas-y-Mimile que je claironne le grand prélude et fugue en ré mineur...Ti da diii...Ti dadidadè-reu...Vous le faites si bien, vous, mais à leur différence, vous ne m'oubliez aucune note et vous chantez juste.
Naturellement - et vous l'avez deviné - le jeune Boivin et sa panthère sont entrés. Quel beau mâle, mais quelle ordure! Sa catin était encore dégrafée, elle avait les oreilles cramoisies et le cheveu en bataille. Sa jupe, plus que courte, était de guingois. Elle fumait un cigare. Ils se sont joints à une bande d'énergumènes éméchés. Je n'ai pas réfléchi. Je suis stupide. J'ai arrêté l'iconoclaste au vol. Vous savez comme je peux être cassant quand je le veux. J'ai dit:
– Jeune homme, j'étais assis derrière vous pendant le concert, permettez-moi de vous dire que je vous déplore !
Lui:
– Est-ce à Madame ou Monsieur que j'ai affaire ? Me fit-il avec du mépris dans l'œil et dans la voix.
Là-dessus, je lui ai jeté mon anisette à la figure. Un glaçon a atterri par je ne sais quelle facétie diabolique dans le chemisier de la femme. Cris, vociférations, panique, colère. Et tous ces imbéciles m'ont sauté au col en me criant ce que nous n'aimons pas qu'on nous dise. Pourquoi faut-il qu'on ramène toujours les choses à notre différence ?
La suite, je vous l'ai racontée cette nuit au téléphone. Je suis très bien soigné. Ce n'est rien.
Je pense à vous très tendrement.
Alexandre
Pcc : JCP
Les commentaires récents