J'ai rencontré un ennemi alors que je stoppai au feu orange comme il se doit. Je ne suis pourtant pas une graine de violence, je roule en 2 CV Citroën, modèle Charleston, c'est vous dire! Mais quand j'ai vu s'encadrer dans mon rétroviseur cette gueule poupine, cette face charcutière gorgée de bière sous une coiffe de chênes à glands de l'US-Army, j'ai eu envie de freiner encore plus fort pour confondre ce hun qui m'aspergeait d'éclats à iode et me cornait au cul, prêt à m'éperonner.
Mon ivresse sèche m'aveuglait et à aucun moment je n'ai admis qu'il pût tailler impunément l'arrière-train de ma petite «Julie» en chou-fleur, avec sa charrue nipponne à traction intégrale, bardée de pare-chocs aussi massifs qu'une étrave de brise-glace soviétique de la période rouge.
Je me méfie des gros lards quand ils s'affublent d'oripeaux militaires. Rappelez-vous Gœring, Jean-Claude Duvallier, pour ne citer qu'eux.

J'ai davantage confiance dans les égorgeurs sournois mais squelettiques. Je fuis comme la peste les lutteurs sumo qui occupent trois places et n'en payent qu'une seule. Ceux-là sont des dévoreurs d'espace, des adversaires naturels, forcément. Quand ce n'est pas leur bide qu'ils vous flanquent dans la gueule, c'est leur coude, leur sac à dos ou leur piolet. Je fais exception pour mon cousin Bernard dont ce n'est pas la faute. Il est énorme, mais il n'en veut pas à son prochain d'être frêle. Et puis soyons justes, il ne voyage guère qu'en ambulance. Lui, j'en fais un cas social, pas un casus belli .
Donc le gros bidon en 4 x 4 estime que je me traîne en pleine ville et ses pare buffles de citadin flambeur cherchent à m'enc...Trois syllabes horribles que je ne dis jamais par stricte éducation et respect pour mes parents qui avaient conjuré ce verbe et cette épithète sataniques. Je l'ai lue sur ses lèvres. Je l'ai vu, lui, très distinctement prononcer enc... Je ne mérite pas cette injure suprême. Je suis bon époux bon père. Certes, je ne suis pas une foudre de guerre sur la chaussée, j'en conviens. Mais est-ce une raison pour me vouer aux gémonies comme un vulgaire Sodomite?
En pareille situation, seuls le rêve et l'imagination peuvent venir à mon secours pour laver la blessure. Pas question de me colleter à ce bestiau, il me tuerait le premier. Ma parade est plus fine. Elle consiste à me concentrer sur l'image que le rétroviseur me donne de cette future victime. D'un coup je hais. Je hais sa physionomie de type «digestif», mâchoire proéminente, cou couenneux émergeant avec peine d'un T-shirt noir où est imprimée - forcément- une énorme connerie.
C'est alors que je conçois une machine, au sens propre du mot, celui de machination.
Je ne suis plus maître d'école, je suis ingénieur, que dis-je, je suis Leonardo da Vinci. Ma machine, je l'appelle TLM, abréviation de Tube Lance-Merde. Mon TLM ne se distingue pas d'un second pot d'échappement. C'est un tuyau placé dans le lit du vent. Il est relié à une nourrice en bon acryl, remplie de lisier de porc, cette immonde chiasse piquante dont on inonde les champs pour faire pousser vos légumes sous barquette. Le lisier, c'est merde et urine homogénéisées, de la raclure de porcherie, ça porte la peste agricole à des kilomètres. Entre la nourrice et le tube, j'interpose une pompe haute pression bricolée dans un vieux turbo de camion. Cinq bars à la clé quand je presse le bouton de commande situé sous le pied gauche de ma "Deuche".

Attendez, il vous faut une autre explication. Mon pot est truqué. Il est, je l'ai dit, de la dimension de l'échappement. Mais à l'intérieur, j'ai placé une fine buse, celle d'où justement sort le lisier sous cinq bars. Que se passe-t-il?
Le jet puissant passe dans la zone dépressionnaire créée par l'énormité relative du pot. Il y a vaporisation ou mieux, microfinage. Ah le microfinage! Ça ne vous laisse aucune chance aux poumons.
Vous me direz, la grosse barrique va prendre le flux de merde dans le pare-brise, il sera aveuglé. L'essuie-glace ne pourra plus fournir, d'autant que dans le lisier, j'aurai versé 10% d'huile de ricin nécessaire à la lubrification du turbo. J'admets que pendant mettons deux secondes, l'ordure de mec sera seulement aveuglé. Mais à la troisième, la mixture de mort aura pénétré dans tous les interstices, par les ouies de climatisation: Hiroshima, Bikini, Tchernobyl, du kif.
Alors ce phoque sera scié net.
Un horrible spasme convulsera sa glotte cartilagineuse, ses gros bras molliront et ce sera la perte de contrôle assurée. Même la pétasse qui l'accompagne et qui au fond le pousse à être plus con qu'il n'est, n'aura rien compris. Pour peu qu'un doux platane se mêle à l'affaire, vous imaginez le grabuge, car ces cinglés ne prennent pas la peine de boucler la ceinture de sécurité:
– La ceinture, c'est bon pour les blaireaux, disent-ils.
Bilan: colonne de direction dans le buffet, face poupine dans le pare-brise, méchante ouverture de la joue comme un énorme rire. Comme un dégueulis de rouge à lèvres sur la bouche gercée d'une vieille pute, je me dis, pas trop déçu de la faiblesse de ma formule.
Quant à la fille, elle occupait la place du mort, on n'en parle plus. Son Jules va être évacué en hélico, pas elle. Elle, c'est la bâche à fermeture éclair, le sac à congélation direct, le prêt à emporter. Lui, ce sera encore pour un temps un emmerdeur. Les apôtres du SAMU feront l'impossible parce que c'est ainsi. Ils ne sont pas sectaires. Gros cons ou petit vieux estourbis c'est du pareil au même, de la clientèle à Dieu.
L'homme est bon, finalement.
Et dans les gargouillis de l'agonie, tel un Requiem pour une ordure, battra frénétique la pompe à Hip Hop, amplifiée par les baffles 4 x 100W. Quand la grosse loche trépassera pendant son transfert, les pompiers seront encore à chercher comment éteindre cette sono de merde dans le foutoir sanglant. Car cette saloperie de lecteur CD, ça a la peau dure!
Quant au rapport d'autopsie, il sera transparent comme le cristal : mort instantanée par rupture de l'artère pulmonaire. Alcoolémie 86 pour 1000, de quoi faire sourire un assureur. Quant au rapport des gendarmes, il donnera à réfléchir: conduite en état d'ivresse sans ceinture de sécurité, perte de maîtrise, pare-brise maculé, essuie-glaces défectueux, circulation à gauche, vitesse et sonorisation excessives. Le paquet. Les héritiers auront intérêt à refuser la succession car ledit assureur sera gourmand.

Du coup, je chante «Singing in the rain» et le feu passe au vert. Mon ennemi a calé, furibard. J'imagine sa nana qui se fout de sa gueule, apéro, champagne, un gage, que sais-je. Moi, j'accélère comme je peux et je taille ma route vers la bibliothèque municipale.
Parfois, je me demande si je n'ai pas un petit pouvoir que j'aurais sous-exploité. Tant mieux pour les autres, dans un sens. Tant mieux surtout pour mes élèves.
Philémon Tuloup, 1995
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