Cette histoire que mon père racontait souvent, est restée célèbre dans la famille.
Années 50
Il n’y avait plus aucune place libre à proximité de l’église, encombrée de charrettes, de Citroën C4 ou de 15 cv noires, voitures favorites des cultivateurs des années 50. Comble de malchance pour les retardataires, l’enterrement avait lieu en même temps que le marché. Lucien avait dû faire un long détour pour trouver de l’autre côté du village un petit bout de trottoir où garer sa vieille Traction. Maintenant Il courait à travers un herbage habité par un troupeau de vaches.
Il arriva, essoufflé, transpirant à grosses gouttes, devant le parvis.
Un souffle d’air tiède portait toutes les odeurs de l’été. Au loin, un ciel anthracite zébré d’éclairs, sentait l’averse proche.
Il fendit le premier rideau de fidèles puis entra dans l’église au moment où le curé, en plein effort, lisait L’Evangile selon saint Matthieu : « …alors il prendra place sur son trône de gloire. Devant lui seront rassemblés…Il placera les brebis à sa droite, et les boucs à sa gauche… »
A cet instant les participants étaient debout. La foule était dense. Où trouver une place parmi tous ces gens ? Il se faufila dans une rangée. Quelques bousculades, un ou deux regards réprobateurs le dissuadèrent de continuer à se glisser mi figue-mi raisin, jusqu’à l’endroit libre qu’il convoitait. Il dut se contenter d’une zone peu hospitalière, encombrée d’hommes de forte taille : à sa gauche, un paysan obèse triturait sa casquette en baissant la tête, à sa droite, un colosse au triple menton, les yeux au ciel, les mains derrière le dos, pointait en avant un ventre aussi énorme qu’un tonneau de cidre. Lui-même, avec ses 90 kg, n’avait rien à envier à ses voisins.
Beaucoup dans l’assistance s’essuyaient constamment le visage avec un mouchoir, pas seulement à cause des larmes de chagrin mais aussi parce que la chaleur devenait intenable.
Dans quelques secondes les familles allaient se rasseoir. Au moment exact où Lucien espérait, en jouant adroitement des coudes, pouvoir voler un peu d’espace de chaque côté. Cependant, l’exercice s’annonçait difficile car aucun des deux adversaires ne semblait disposé à céder un centimètre de terrain. Il calculait ses mouvements, préparait déjà ses muscles, se gonflait d’importance.
Deux ou trois longs meuglements de vache pénétrèrent alors dans la nef. Aussitôt un petit souffle de vent amena une forte odeur de bouse.
Un violent éclair déchira l’espace, immédiatement suivi d’un coup de canon, puis de déflagrations en cascades. L’orage était donc au-dessus des têtes.
Le cercueil du défunt croulait sous des monceaux de couronnes. Les agriculteurs des villages environnants étaient venus en nombre pour accompagner Marcel Lefebvre, 38 ans, buraliste, à sa dernière demeure. Des femmes, des enfants tentaient avec beaucoup de dignité de contenir leur peine.
Encore quelques secondes à patienter avant de s’asseoir…Attention…
Soudain l’église retentit d’un craquement sinistre.
Tous lèvent les yeux en pensant à la foudre.
Pourtant la catastrophe vient de se produire à leurs pieds…
Sous le poids des mastodontes, le banc a explosé, net, jetant à terre des cuisses d’un blanc laiteux, des gros ventres, des guêpières, des bras, des robes, des postérieurs, des porte-jarretelles, des centaines de kilos de graisse. Lucien se relève assez vite. Mais les plus malchanceux, éprouvent toutes les peines du monde à se débarrasser des genoux, des tibias, des mamelles qui ne leur appartiennent pas. C’est la débandade.
On rit.
On crie.
On perd le fil.
On oublie le défunt, on oublie sa famille.
Une terrible onde de choc parcourt le bâtiment religieux. Il n’est rien de pire dans une atmosphère aussi pesante, que d’être pris d’un fou rire à contretemps. Un rire déplacé, coupable, cruel, destructeur car il fait voler en éclats le processus naturel du deuil.
A partir de cet instant, l’image du défunt, est à jamais associée à l’incroyable vision du banc éclaté, des robes renversées, des culottes roses.

("Chute des Anges Rebelles", tableau de Bruegel l'Ancien.)
La rangée d’hommes et de femmes impliquée dans la chute se dispersa assez vite dans les travées, afin de reprendre le fil de la prière. Peu à peu le curé retrouva quelque autorité sur les fauteurs de troubles et la cérémonie put se terminer sans anicroche, à l’heure prévue.
Lucien ayant fait son devoir, il devait quitter les lieux avant la fin de la cérémonie : un rendez-vous urgent l’attendait à l’autre bout du département.
Un petit geste d’adieu personnel en direction du cercueil et hop ! Le voilà parti, au pas de charge, récupérer son véhicule. L’orage s’était éloigné mais le sol était encore humide.
A cette heure avancée de la matinée le marché battait son plein. Les paysans, en plein marchandage, prenaient leur temps pour tâter tout ce qui était palpable, les flancs d’une vache, une bêche, une casquette. Il passa en courant devant un dernier bataillon de canards liés par les pattes. Enfin, il put apercevoir au loin la Citroën, serrée de près entre un tracteur et une camionnette.
Les manœuvres pour se dégager de l’embouteillage lui paraissaient interminables. Il devait avoir des yeux dans toutes les directions. Les mains derrière le dos, les agriculteurs prenaient leurs aises au milieu de la route. Des femmes se poussaient de mauvaise grâce. Il fallait éviter des grappes de badauds concentrés sur le discours d’un marchand de vaisselle, qui, pour amuser la galerie, laissait tomber négligemment une assiette par terre. Il fallait encore obéir aux coups de sifflet stridents du garde champêtre, pour faire activer la circulation, aux moulinets énergiques du charcutier pour faciliter la livraison de ses cochons.
Au moment où il allait quitter le village, il s’engagea sur un étroit chemin de terre pour rejoindre plus facilement la route de Buchy. C’est alors que surgit devant lui une dizaine de vaches particulièrement agitées. Se regroupant très vite en une manifestation compacte, hostile, elles faisaient obstinément barrage, vexées peut-être, en ce jour de marché, d’avoir été délaissées par leur propriétaire. Impossible de passer.
Lucien n’avait plus qu’une solution : revenir sur ses pas en tentant une marche arrière de plus de 100 mètres. La manœuvre s’annonçait périlleuse à cause des fossés qui bordaient le sentier boueux. Il n’avait cure des cahots, des trous, des bosses, il fallait sortir coûte que coûte de cette impasse.
Soudain la voiture buta contre un obstacle. Il entendit un choc métallique à l’arrière de la Traction, puis un deuxième… Il venait de culbuter deux bidons posés à l’entrée d’une ferme. Dans le choc les couvercles avaient sauté de leur habitacle et le lait se déversait à gros bouillons dans une ornière. Après les avoir remis à l’endroit, il chercha des yeux le propriétaire ou un témoin pour essayer de réparer le préjudice. Personne. Pas la moindre trace humaine à l’horizon. Tant pis. Il décida de partir.
("Ah! les beaux bidons d'lait de la belle Babée...", chanson de Charles Trénet et de Francis Blanche...)
Mais il n’était pas encore sauvé d’affaire : soulagé de retrouver enfin une route asphaltée, il était en pleine accélération lorsque, surgi du diable vauvert, un veau traversa la chaussée. Trop tard. Malgré un coup de frein efficace, le véhicule percuta la bête qui alla rouler sur le bas côté. Lucien se précipita vers l’animal qui s’agitait dans tous les sens. Mais, contre toute attente, sans doute effrayé d’avoir reconnu son assassin, le bouvillon réussit à se redresser sur trois pattes fragiles, puis s’enfuit à travers champs.
Le pare-choc de la Traction était enfoncé mais n’empêchait pas le moteur de tourner. Néanmoins il fut obligé de redresser l’aile avec le cric pour libérer la roue qui frottait contre la tôle cabossée.
-Il y a des jours où vraiment…vraiment…j’vous jure, pensa Lucien, il y a des jours où on ferait mieux de rester couché !
C’était aussi sa décision en rentrant chez lui vers midi.
Il se jeta tout habillé sur le lit, renonçant définitivement à son rendez-vous.
JAC, le 20 octobre 2010
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