FAIT DIVERS 1
(Une école de montagne, un peu à l'image de ce bâtiment.)
Dans les années 50, Rémi L., un jeune instituteur, est nommé dans une toute petite école, au fond d’une vallée enclavée des Alpes. Il se rend en autocar jusqu’au terminus, puis parcourt les derniers kilomètres à pied. Une baraque de planches, des toilettes à la turque, un poêle à charbon et à bois, une petite cour vaguement clôturée. Ce sera son lieu de travail pour l’année.
Rentrée scolaire de septembre. Une quinzaine d’enfants se présentent. Très peu de parents les accompagnent.
Le premier jour, on fait connaissance. La visite du site scolaire est vite bouclée. L’exposé du règlement aussi. Les livres parviendront dans quelques jours, le temps d’aller les chercher à la poste du village.
En attendant, le maître propose de débroussailler les abords de l’école, d’aménager l’unique salle en plusieurs « coins lecture » et de réserver un espace pour la sieste des maternelles. Pendant la mise en place de divers ateliers, il répare le rideau qui devra cacher son lit, son panier à linge et son armoire de toilette.
A l’occasion d’une ou deux sorties dans la montagne, il fait ramasser du bois mort, très utile lors des premiers grands froids. A cette altitude, la réserve de bois de chauffage devra nécessairement couvrir la période hivernale. Il sait déjà comment occuper son temps libre.
Au bout d’une semaine, bonne nouvelle, les manuels scolaires sont arrivés. Le lendemain, les enfants ont quartier libre : le maître doit descendre au village pour aller chercher le matériel.
Septembre passe très vite. Les enfants sont studieux et participent avec joie à toutes les activités de plein air : collecte de bois, cours de botanique, observation des terriers, marches dans la forêt au pas cadencé.
Les premiers frimas surviennent. Rémi a peur de manquer de charbon et s’absente parfois pour « descendre » en acheter à la ville.
Aucune visite depuis le début de l’année scolaire, à part celle, matinale, d’un chevreuil égaré, broutant une herbe rare au milieu de la cour.
En novembre, Rémi grelotte la nuit, malgré le poêle, en service 24h/24.
A la fin du mois, il lui arrive d’oublier de tirer le rideau. Les petits ont donc une vue privilégiée sur son lit défait et son linge sale posé sur une chaise. Les enfants en rient et n’y voient aucun mal.
Dans les premiers jours de décembre, il punit deux galopins qui se livrent, pendant la récréation, à une bataille d’oreillers. Puis une petite fille de CM1 fait son lit, pendant qu’il copie le texte d’une dictée au tableau.
(On ne joue pas avec l'oreiller de monsieur l'instituteur.)
Un matin, avant les vacances de Noël, monsieur n’est pas sur le perron, comme d’habitude, pour accueillir son monde. Comme la porte n’est pas fermée, les plus délurés osent entrer, et là…et là…ils voient…leur maître d’école encore endormi, emmitouflé sous un amas de couvertures. Un rire le fait sursauter. Il se frotte les yeux. Il s’excuse. Puis il s’assoit sur le rebord de sa couche pour annoncer le travail à faire :
-Prenez vos cahiers. Ecrivez la date. Problème d’arithmétique. Un poêle consomme 8 kg de charbon par jour. Sachant qu’un sac contient 10 kg, combien de sacs faudra-t-il en une semaine pour…
Tandis que les quatre élèves de CM2 calculent, les CM1 révisent leurs tables de multiplication, les autres sont chargés de dessiner un père Noël qui voyage sur un traîneau.
En fin d’année l’atmosphère se relâche. Tous attendent les vacances avec impatience, surtout le maître qui s’ennuie un peu de sa famille.
A la rentrée de janvier, le rideau n’est toujours pas tiré sur l’intimité de monsieur, qui continue à faire cours, assis sur son lit. Rien n’a vraiment changé dans cette école, à part le nouveau pyjama de l’instituteur.
On frappe.
Les têtes se retournent.
Rémi n’a pas le temps de réagir.
Quelqu’un ouvre et pénètre dans la pièce.
Il se présente. L’inspecteur. Il n’est pas content. Il n’est pas content du tout.
-Tirez le rideau et habillez-vous ! Vous êtes la honte de la France ! Les enfants, rentrez chez vous pour aujourd’hui. Vous reviendrez demain.
Le jeune homme s’exécute et ressurgit quelques minutes plus tard, rasé et coiffé.
Il prend connaissance des observations de son supérieur. Le rapport d’inspection est loin d’être élogieux, malgré le cahier de texte bien tenu et certaines qualités humaines qui apparaissent dans divers ateliers de plein air. Monsieur l’inspecteur conclut par une phrase cinglante :
« Les oreillers, la brosse à dents et le pyjama ne faisant pas partie du matériel pédagogique de base, je demande une mutation immédiate. »
JAC, le 2 mai 2011
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