Septembre 1989, Riyad, Arabie Saoudite,
Cette carte a une histoire. Je l’aime et ne m’en séparerai jamais. C’est mon permis de conduire saoudien.
Pour l’obtenir il a fallu batailler ferme pendant une journée entière à attendre, douter, composer, négocier.
Tôt le matin, Shoeb, le chauffeur de l’école, m’a conduit en camionnette par des labyrinthes étonnants, des artères lointaines jusqu’au bord du désert. Là, un bâtiment lézardé devant lequel des centaines de postulants font la queue.
L’homme de confiance ne cessait de me donner des explications, à la fois en anglais pakistanisé et en arabe de bédouin. L’apport, certes sympathique de mots français mal prononcés, mal compris, ne m’aidaient en rien dans mon parcours du combattant.
Premier obstacle à franchir : un dossier à remplir en arabe. Pas de panique, car de nombreux écrivains publics assis à même le sol à l’ombre d’un palmier, vous offrent leurs services, plus ou moins aimablement, avec ou sans copie.
Ensuite, il faut subir à un moment ou un autre, la colère de l’officier. Elle fait partie des épreuves. Il n’y a pas à s’inquiéter outre mesure. Tout le monde y passe.
L’expérience serait incomplète si un fonctionnaire ne vous demandait pas de recommencer votre jolie page calligraphiée, après l’avoir déchirée, sous prétexte que les prénoms de votre père ou son lieu de naissance sont illisibles.
A cette époque, le permis ne pouvait s’obtenir sans donner son sang, habitude prise pendant la première guerre Iran-Iraq, où les autorités prélevaient sur les lauréats les quantités nécessaires pour aider les « frères » irakiens.
Au moment où j’ai vu la seringue s’approcher dangereusement de mon bras, je ne sais pour quelle raison, j’ai déclaré que j’étais hémophile. Le moustachu de service a aussitôt accepté de ranger son matériel. Puis, m’a longtemps regardé droit dans les yeux, pour essayer de deviner mon groupe sanguin. Après réflexion, il a inscrit AB+. Je ne sais d’où il tient son savoir-faire pour lire le groupe sanguin des gens dans le blanc de l’œil. Toujours est-il qu’il ne s’est pas trompé.
La période la plus pénible pour attendre l’arrivée d’un permis de conduire saoudien se situe pendant les heures chaudes, entre midi et 16 heures. Pas question de sortir de la file d’attente pour chercher à se ravitailler en eau, vous risqueriez de revenir le lendemain pour recommencer les formalités.
D’ailleurs, en fin d’après-midi, j’ai craint le pire, quand un officier nerveux a lancé un formidable coup de pied dans la boîte contenant une pyramide de licences.
Les bédouins se mettaient à quatre pattes pour récupérer leur bien, sous un bureau, derrière une chaise.
Par miracle, le mien, gisait, docile, à mes pieds.
Je suis sorti en courant.
Je hurlais de joie.
Sans crainte de monter mes larmes à tous les passants.
Jacques Petit, le 17 avril 2012
Les commentaires récents