Septembre 1989, Riyad, Arabie Saoudite,
Nous sommes quatre amis à déambuler depuis une heure sur le marché aux voitures de la ville, chacun à la recherche de l’oiseau rare, un 4X4 en bon état et dans nos prix. Pas de chance aujourd‘hui, personne ne trouve l’occasion rêvée.
Au moment de quitter le souk, nous passons devant le stand des Rolls Royce. Une splendide palette de couleurs.
Nous nous regardons en souriant. Visiblement, je ne suis pas le seul à avoir une idée saugrenue derrière la tête.
Justement, un vendeur sympathique s’avance et nous propose d’essayer « la dernière merveille », une Silver Corniche « sage green », ce que je traduis par « vert sauge », un coloris d’une nuance suave et rare.
-12500 kilomètres au compteur, certifie le responsable du salon, presque pas roulé, le prince ne sortait quasiment plus. Une occasion en or…Tenez, voici les clefs..
Qui se dévoue ? Mes trois compagnons se tournent vers moi.
-A toi l’honneur, tu es le plus âgé d’entre nous.
Tester, ne serait-ce que quelques minutes, le moelleux d’un siège de Rolls Royce, est une jouissance que l’on n’est pas prêt d’oublier. Je ne suis pas amateur de cigare, mais je comprends le doux abandon du fumeur à déguster un havane de qualité. Ici, c’est le royaume du cuir, odeur sèche et masculine, un parfum de caractère.
Quant au moteur, c’est un délicieux compromis entre le doux frou-frou d’une robe de soirée et le bourdonnement fragile d’un frelon amoureux.
La courte promenade à bord de ce vaisseau est une véritable félicité.
Au feu rouge, on baisse la vitre et, le coude négligemment appuyé sur le rebord de la portière, on regarde, désabusé, la ligne bleue des Vosges.
-Dommage que l’on soit en Arabie, regrette Béchir, pour draguer, ce n’est peut-être pas le pays idéal…
Mes passagers ont toute la place pour s’affaler, les bras en croix sur la banquette. L’un découvre un bar élégant à l’intérieur des portes. Un autre souligne la sellerie en cuir magnolia avec passepoil vert foncé. Nous sommes comme des enfants devant un sapin de Noël.
Nous rentrons maintenant au souk. Lentement, pour faire durer le plaisir.
Monsieur le vendeur a hâte de connaître notre réaction :
-Alors ? Vous la voulez pour demain ? Comme vous êtes sympathiques, je vous accorde un petit geste commercial.
-Ben, voyez-vous…dis-je, en ne sachant pas vraiment comment continuer ma phrase.
-Quoi ? Elle ne vous plaît pas ? Je vous baisse le prix de 5000 Rials.
-Non, voyez-vous, elle est bien cette petite, mais je n’aime pas , comment dire…Le vert tilleul des portes se marie mal avec le vert sombre de la capote. Voilà.
Le pauvre garçon tombe des nues. La douleur se lit sur son visage. Il s’attendait à tout sauf à une réplique aussi stupide. Quelqu’un me pince le bras. Il est temps de partir avant que notre homme ne s’étouffe dans sa batterie d’arguments.
Dans le taxi qui nous ramène en ville, le chauffeur ne comprend pas pourquoi ses quatre clients ont le fou rire.
Certes, le vendeur aurait sans doute fait une piètre carrière de profileur dans la police, car il n’a pas su détecter au premier coup d’œil la légèreté et la duplicité qui nous habitaient. Mais nous nous promettons de le remercier un jour pour le cadeau royal qu’il nous a fait. En nous confiant les clefs d’une voiture aussi prestigieuse, il nous a procuré pendant quelques minutes, l’immense privilège de posséder une part d’un monde révolu, celui de la facilité, de la douceur et de la qualité de la vie.
JAC, le 30 avril 2012
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