En ce temps-là, je dois avoir deux ans. Trois ans, peut-être. Jean-Claude, mon grand-frère, me promène en poussette au hasard des rues. Son plaisir est d’accélérer brusquement, de raser les murs ou de faire pencher le véhicule dans les virages. Le quartier du Pont du Thil l’attire plus que les autres car une ruelle présente tous les avantages pour exercer ses talents de pilote ou de cascadeur : forte pente, peu fréquentée, assez éloignée de la maison familiale, donc des regards indiscrets.
Il positionne le coupé et le petit frère en haut de la côte, tout en rappelant brièvement les consignes :
« Tu t’accroches aux rebords, tu rentres les épaules, tu ne cries pas, tu me fais confiance… »
Prêt ?
Il démarre le bolide comme on prend son élan sur une trottinette, puis, quand la décapotable est bien lancée, le conducteur pèse de tout son poids sur l’essieu…
Les premiers mètres glissent comme dans un rêve. Il y a d’abord ce doux silence, suivi du léger bruit du vent dans les oreilles, puis vient la griserie de la vitesse mêlée à l’expérience miraculeuse de grandir à vue d’œil. Les jardins, les haies, les toits défilent à vive allure.
Soudain, le visage de Jean-Claude se contracte. Ses yeux exorbités expriment la terreur. Qu’est-ce qui lui prend ? Nous étions si bien partis !
Le landau vacille et tangue…Un hurlement déchire la quiétude de l’après-midi :
« Attention !…On va…on va se cass …on va se casser… on va se casser la gueuuuule.. ! »
Bruit de ferraille.
Je fais un vol plané qui semble durer une éternité.
L’arrête du trottoir se rapproche dangereusement de mon visage et se prépare à recevoir mon arcade sourcilière. Mais, perdant un peu de vitesse dans la parabole de ma chute, j’atterris, tête la première, dans un tas d’épluchures de pommes de terre et de carottes, barrage improbable au ruissellement des eaux usées du caniveau.
Avant de comprendre ce qui m’arrive, je commence par pleurer tout en recrachant des lambeaux de tubercules fermentés. Jean-Claude, les genoux en sang, se précipite vers moi et me palpe le crâne. Apparemment, je sors indemne de la culbute : j’ai voltigé en souplesse, comme une poupée de chiffon.
Le véhicule ? Une roue voilée, l’essieu tordu et surtout un enfoncement inquiétant de la cabine.
Maintenant un problème se pose : comment expliquer aux parents les causes des dégâts matériels et des égratignures aux jambes ?
Mon chauffeur ne voit qu’une solution : une chute. Une chute ? Oui, une chute dans le fossé, pour éviter le camion du laitier, par exemple, toujours pressé de livrer ses bidons…
Ce jour-là, un tas de légumes m’a épargné par miracle la redoutable épreuve des points de suture. Depuis cet évènement, j’ai plaisir à les éplucher, à les consommer régulièrement, convaincu de leurs multiples pouvoirs bénéfiques sur la santé et la protection de la vie des hommes.
JAC, le 27 octobre 2011
Cette promenade était pour un but bien précis:
Ramener, sans le renverser,un broc de 2 litres de lait .
On ne saura jamais si le pot est arrivé à bon port ,car une carriole avec roue voilée n'avait pas de direction assistée .
Quiquine .
Rédigé par : PAULUS PETIT JACQUELINE | 28/10/2011 à 05:44