Hommage à Jean-Claude : revue des cinq sens
de l’Epicurien de Saint Saëns
Oui, je sais, mon Cocode, tu es né à Bacqueville en Caux et tu as fleuri à Montérolier après avoir bourgeonné à Saint Saëns. Mais « l’Epicurien de Bacqueville », ça ne collait pas avec les cinq sens et je tenais à faire une astuce histoire de me détendre, même si elle ne vole pas assez haut pour un as des airs. A propos, tu as fini de traverser le tien, trois ans que tu trônes dans l’azur. J’arrive un peu en retard pour te rendre hommage et commémorer ton envol, mais j’arrive à temps pour ta résurrection. C’est à un être de chair que je veux tirer mon chapeau aujourd’hui, à cet Epicurien que tu dis être sûr d’être dans ta propre présentation en tête des blogs (« A propos de l’auteur »): « Au bout du compte, ne sait pas bien encore qui il est. Sauf Epicurien, ce dont il est sûr ». Alors, allons-y pour une revue de détail des cinq sens où je te donnerai le plus souvent possible la parole…
La vue :
Comment ne pas commencer par la vue quand il s’agit d’un peintre ! Dans « Couleur Alentejo » au titre significatif à ce propos, tu démontes admirablement le 6 septembre 2006 les différentes phases de ton travail sur PBY Catalina « Calypso » en vol sur Lisbonne. Juste un petit rappel pour donner à tous l’envie d’y aller voir et revoir :
(Trois passions de Jean-Claude réunies : l’avion, le Portugal, les couleurs…)
De ces trois passions, il y en a une que nous partagions avec appétit : Lisboa. Je t’avais écrit le 7 septembre 2006 : « Ma grande émotion, c’est encore et toujours Lisbonne qui est là, à la fois calme et grouillante, vivante et éternelle, à découvrir sans fin, éclatante et pourtant réservée et modeste, jamais surfaite, belle tout simplement. » et tu m’as aussitôt répondu : « Tes mots sur Lisbonne sonnent bougrement juste. Ne te serais-tu pas entiché de la ville ? » Et, s’agissant de ton travail en cours sur « Calypso », tu ajoutes : « J’ai retravaillé Lisbonne… Profondeur de champ rajustée, tonalités réglées… Ne manque pas sur « Couleur Alentejo » la genèse du Catalina « Calypso ». Tu pourras dire « J’y étais ». Alors, je te tirerai l’oreille et je te répondrai : « Voilà un brave ! ». C’est entendu, mon Cocode, nous y allons tous comme des braves, comme un seul homme.
Le Goût :
Père de « Popote et papote », tu n’as plus rien à prouver en matière gustative: ton blog a délicatement charmé nos papilles pendant des années. Cependant, voici encore deux petits messages personnels du héros de la lutte contre la malbouffe que je voudrais partager avec tous nos amis :
Papilles et diététique :
15 décembre 2006 :
Je t’écris tout en préparant un rognon de veau en habit vert. Pas de gras sauf une larmuche d’huile d’olive. Et pis eune géclée d’crêêême quand même parce que le yaourt 0% n’est pas encore dans ma culture! Résultat : fabuleux ! Tu n’imagines pas le nombre de « bordel, que c’est bon ! » que j’ai pu soupirer. Hier soir, c’était bacalhau et sa ventrée de légumes frais du jardin de Dona Irene : carottes nouvelles roses, petits pois à écosser, haricots verts, patates rouges poussées dans le sable… Ah ! J’ai pris la fourchette à deux mains, mon cousin ! Là-dessus, un rayon d’huile, brins d’ail et persil frais. Zéro cholestérol !
Papilles et pastilles :
13 octobre 2006 :
Mon goût des pastilles Vichy me vient de ma grand’mère maternelle Juliette. Merci de m’y avoir fait repenser. D’ailleurs il faut que je me réapprovisionne à Setùbal. J’en ai toujours dans ma boîte à gants. Ils me servent à avaler la route. Laisser fondre, s’emplir de menthe et dès qu’elle sont réduites à un squelette, croquer dru dedans, faire crisser, garder encore des granules jusqu’au péage.
Je suis admiratif, mon cousin : tant de précision dans le détail, tant de sensations évoquées pour une simple pastille de menthe, c’est du beau travail ! Et puis, la pastille Vichy, c’est ma madeleine de Proust : ma maman Madeleine en avait toujours à offrir.
L’ouïe : les bruits, préambule à l’appétit
Une magnifique photo de ton père, mon oncle Lucullus en homo recoltans qui n’a pas pris le temps de retirer sa cravate en rentrant du bureau m’avait intrigué : qu’examinait donc avec tant de soin ce jardinier impénitent ? La réponse est venue, péremptoire : Lucullus examinait des bruits, il « écoutait voir » bien avant de saliver et de respirer des parfums de cuisine:
21 décembre 2006 :
« Ce sont des échalotes, j’en réponds et j’entends le doux bruit des doigts terreux qui décortiquent sur un fond de silence bucolique où l’on entend chanter le coq, turbiner un tracteur dans le lointain, croasser un corbeau… ». Du Jean-Claude tout craché !
(Les 5 sens de Lucullus : il tâte et « écoute voir » tout en salivant à l’évocation des odeurs d’échalote frite…)
Le toucher : la main baladeuse
(1942 : Grand’mère La Zo et Grand-père ailiers. Cousin/Cousine au premier plan ainsi que le grand Michel. Derrière, les mamans et le Cocode bouclé, 2 ans, à la main baladeuse…Et les pères ? Lucullus prend probablement la photo et mon père est prisonnier de guerre en Bavière dans une cimenterie où il construit bon gré mal gré le Mur de l’Atlantique…)
Oui, je sais, cette photo de 1942, je la ressers souvent. Elle en vaut la peine : rares sont les photos (elle est peut-être même unique) où nos ancêtres communs, Dugrober et La Zo, encadrent tous leurs petits-enfants (à l’exception du petit Jacques qui mettra encore 4 ans avant de se décider à poindre…). En outre, mon Cocode, cette photo te prend en flagrant délit de besoin compulsif de patrouiller, de bidouiller, de digonner ! Rassure-toi, je t’ai depuis longtemps pardonné d’avoir ce jour-là dérangé le bel ordonnancement de ma chevelure fixée par une épaisse couche de « gomina » : pour toi, cette colle craquante, c’était trop tentant !
Ton sens aigu du toucher ne te quittera plus. Le 10 septembre 2008, tu m’écris : «Pervers comme je suis (c’est toi qui le dis), j’ai toujours adoré mettre le feu aux timides. Je me souviens d’un fabricant de confitures artisanales, catho et moraliste jusqu’à la nausée, dont la jeune fille me servait parfois le dimanche matin, vêtue d’une robe de chambre matelassée et chaussée de charentaises, l’uniforme que toute la famille portait le jour du Seigneur, pour bien montrer aux visiteurs que c’était un jour saint, un jour sans travail. Bref, la jeune fille perdait complètement la boule, car je la dévisageais en injectant dans mon regard des lueurs gourmandes. Tel un malvoyant qui tâtonne dans la nuit, j’effleurais sa main quand elle me rendait la monnaie. J’aurais aimé mesurer son rythme cardiaque. Elle avait de la chair ».
Un frisson me parcourt… Brisons là ! Je me montrerai discret sur le velouté des peaux de pêche ancillaires et autres, encore que tu te sois montré toi-même très disert à ce sujet (Voir notamment les remarquables « Esquisses » dans « Plume au vent »)…
L’odorat :
Peu d’allusions explicites à ce cinquième et dernier sens dans ta littérature, mon cher Cocode, en dehors d’une phobie pour « la senteur cuivrique des géraniums que La Zo entretenait à Isneauville ». Phobie compensée, semble-t’il, par une passion pour les odorantes roses : « Des roses, j’en ai toujours un bouquet sur ma table » (23 mai 2008).
A Saint Saëns, l’atelier du scieur de bûches, M’sieur Ménécoutin, stimule tes sens émerveillés et en particulier l’odorat: « C’est beau une tranche de chêne sec. C’est beau aussi le moteur, ses poulies et ses courroies. C’est bon l’odeur de sciure. » (11/10/ 2006).
Mais c’est dans « Popote et papote » et ses raffinements gastronomiques qu’on trouvera le plus grand nombre d’allusions implicites aux odeurs somptueuses. Par exemple, dans « Lentilles Dupuy, y’a bon » du 12 octobre 2008 : « J’ai « fini » mes lentilles aux petits oignons. Des lardons tranchés fin à partir d’une portion de poitrine de porc ont été mis à dorer à sec, dans leur propre gras. Ils ont rejoint un lit de carottes, d’oignons émincés et d’ail, fondus dans un soupçon d’huile d’olive… ». Pas besoin de préciser, on entend et on sent tout ça frémir, grésiller et mijoter. Et ça sent divinement bon, mon Cocode !
C’était rudement chouette de te retrouver, Epicurien de mon cœur ! J’en suis tout ramouqué ! Jusqu’à notre prochaine rencontre, que les vents te soient favorables et que vogue ton drakkar vers de nouvelles découvertes et de nouvelles sensations !
Daniel Bas dit Chedozot
30 octobre 2011.
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