Janvier 1992, Riyad, Arabie Saoudite,
Fin d’après-midi. Je reviens de l’ambassade de France. Peu de monde dans les rues. Ce doit être l’heure de la prière. Mais il faut rester sur ses gardes : il n’est pas rare de croiser des enfants qui essaient la Cadillac de papa ou des bédouins qui traversent sans regarder.
Pourtant, une seconde d’inattention à tenter de capter RFI sur ma radio et me voilà dans un cul-de-sac. J’ai raté la direction d’Al Kassim. Des trous, des bosses, des ornières. Pas grave, car avec mon 4X4 Range Roover, j’ai la prétention de passer partout. Puis, des bidons, des planches, des tractopelles…Je viens de m’engager dans un chantier. Des Asiatiques, pelles sur l’épaule et grand sourire aux lèvres quittent leur lieu de travail. La piste est relativement étroite, pas moyen de faire immédiatement demi-tour, ou alors avec de nombreuses marches arrières. On verra bien. Il doit bien y avoir au bout du chemin un endroit plus large pour les manœuvres.
Mais, la voie se resserre. Me voici face à des engins de levage de taille inquiétante. Il me paraît raisonnable de revenir au plus vite sur mes pas. Et, pour ne pas heurter le matériel de l’entreprise ni froisser les susceptibilités du royaume, je refais donc le trajet en marche arrière. Exercice rendu laborieux à cause d’objets divers abandonnés par les ouvriers, dans leur hâte bien légitime d’en finir avec une journée de huit heures sous le soleil d’Arabie.
A la sortie du chantier…il n’y a pas de sortie ! Des madriers, des barres de fer, des bidons obstruent le passage ! J’appelle. Pas de réponse. J’appelle. Personne. Les personnels sri lankais sont déjà loin. Je déplace un rail. Une caisse. Je débarrasse des blocs, des sacs de ciment, des planches. De salut? Pas tout à fait. Le 4X4 rugit. Se cabre. Il passe. Lentement. Péniblement.
Sauvé.
Une bijouterie est ouverte. Le vendeur qui m’observait dans mes travaux d’Hercule, se tort de rire. Fou de rage, j’arrête mon véhicule devant son magasin, pour montrer à ce crétin de quel bois je me chauffe.
En m’approchant de lui, je constate qu’il est bourré de tics…Il ne rit pas, il grimace ! Son corps est parcouru de spasmes incontrôlables. Alors, pour me donner une contenance, je passe en revue les pièces d’or. La gentillesse de l’homme me touche : je lui achète un louis incrusté aux armes du pays.
Le sens des rapports humains devrait être le grand chantier de la capitale des années à venir….
Je garde ce cauchemar bien au chaud dans mes petits secrets.
Et quand on me demande pourquoi j’ai ramené dans mes valises un rial de 20 carats, je réponds d’un air faussement blasé:
-Ce n’est rien. C’est un souvenir de chantier…
JAC, le 9 août 2011
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