Novembre 1984
Mauvaise année. Sur la Terre et dans mes planètes. Fatigué d’avoir en permanence ma Lune exaltée dans mon Taureau : contrôle fiscal, lumbago, contraventions, difficultés diverses inhérentes aux couples en fin de parcours. Tout va mal. Sur mon compte en banque, dans mes classes, à Roland Garros où Ivan Lendl remporte la finale, et même en Espagne avec la naissance de Salvador Vega, futur matador. C’est aussi une année médiocre pour les vins de Bourgogne et de Bordeaux, à peine compensée par la sortie d’une chanson à succès de Peter et Sloane, au titre existentiel aussi sobre que désespéré : « Besoin de rien, envie de toi ».
Quand donc finira 84 ?
C’est ce que je me demande en me rendant en voiture à l’hôtel des Impôts. Après une discussion franche avec le contrôleur, surtout de son côté, il ressort qu’il me soupçonne de n’avoir pas déclaré toutes les heures que j’aurais dispensées à des étudiants étrangers de la faculté des Sciences. Et alors ? On a le droit de perdre un peu la mémoire, non ? Je réfléchis donc au moyen de sauver mes derniers billets, décidé à contourner la loi, alors qu’il serait peut-être plus utile de contourner une borne en ciment, bêtement plantée là, derrière mon auto, à hauteur de portière, suffisamment haute pour couper une voiture en deux mais trop basse pour que je puisse la voir. Sous la violence de l’impact, les passants, surpris, se retournent, écarquillent les yeux en direction de mon pare-choc, enfoncé d’au moins dix centimètres. Comme personne ne se précipite poliment pour me rendre service et faire semblant de réparer l’irréparable, je n’ai plus qu’à enclencher la première et chercher le calme en des lieux plus fréquentables.
(R16, année 84. Comme l'arrière n'est pas présentable, on ne retiendra qu'une vue de face.)
Le lendemain, dans la pente qui mène à mon garage, il fait 9 degrés à l’ombre mais 39 dans mes poumons bronchiteux. Le temps de reprendre des forces après une journée irritante avec des élèves récalcitrants, je fais une pause dans ma Renault16, les mains en appui sur le volant, après avoir tiré, bien sûr, le frein à main. Un bon grog au vin chaud et une bonne dose d’aspirine me feraient peut-être du bien. Je prépare donc une marche arrière pour me rendre à la pharmacie. C’est à ce moment-là que mon portefeuille tombe du siège. Le réflexe idiot est de le ramasser immédiatement, tout en croyant maîtriser la pédale d’embrayage. Un geste malheureux fait alors « sauter » la vitesse. La déclivité est telle que le véhicule dévale la pente. Tout va trop vite pour mon cerveau embrumé. Mes pieds tremblent sur toutes les pédales à ma disposition… J’appuie au hasard…J’avais pourtant choisi une porte coulissante en fer, plus résistante en principe que le bois. Elle explose dans un fracas épouvantable. Au moment où je retrouve mes esprits et la pédale de frein, deuxième craquement : la voiture vient d’écraser mon vélo demi-course, cadeau de mon père pour satisfaire mes besoins d’évasion dans la campagne. Comment extirper ce fatras de ferraille coincé sous les roues ? La R16 n’a pas bonne mine non plus : pare-choc avant défiguré, calandre édentée, peinture éraflée, phare cassé. Un ami mécanicien vient me sortir de l’embarras, redresser un peu la tôle et contrôler l’état du moteur. Son diagnostic est plutôt rassurant : je peux rouler ainsi pendant un ou deux jours. Mais pas davantage.
La fièvre monte mais je préfère me rendre à pied à la pharmacie pour acheter mes médicaments car j’ai assez fait de bêtises depuis le début de la semaine. Au retour, un thé chaud au miel et hop ! Au lit, sans manger !
(Les choses se gâtent le lendemain: l'avant n'est plus ce qu'il était.)
Jeudi matin. Le brouillard de novembre pèse sur la ville. C’est la journée la plus chargée de la semaine : cours, réunion pédagogique, bulletins trimestriels à remplir, puis vingt minutes de battement pour traverser la ville et monter jusqu’à la fac de Sciences où m’attendent les étudiants du Moyen-Orient. A 17 heures les rues sont encombrées. J’ai pris un peu de retard avec une mère d’élève, intarissable sur son divorce douloureux et sa grossesse difficile. Les autos n’avancent pas aujourd’hui. Les bourdonnements d’oreilles me reprennent. Place de l’Hôtel de Ville, deux feux tricolores à peu de distance l’un de l’autre, ralentissent inutilement le flot des automobiles. Je parviens de justesse à passer le premier au rouge. Pour le deuxième, un obstacle se présente, sous forme d’une jolie voiture blanche, une R5, immatriculée WW, qui choisit de s’arrêter. Moi, pas. A vrai dire, je ne peux pas. J’esquisse un coup de frein par acquis de conscience, mais le télescopage est inévitable. Curieusement, la collision est moins violente, que prévue. Surtout de mon côté. Il faut dire que j’ai 200 kg d’avance sur le véhicule de madame. Après les présentations d’usage, la conductrice jure dans son accent marseillais qu’elle me flanquerait bien, ce qu’elle appelle « une ratatouille », si elle était un homme et même que son mari n’hésitera pas à « m’en coller une », quand il en aura l’occasion. En attendant, nous sortons les constats à l’amiable, échangeons données et adresses. Le coffre de la R5 est embouti. L’avant de ma R16, encore plus défoncé qu’il ne l’était hier. La sociétaire MZ 20455 de la MAIF* pleure à présent et se frotte le cou. Le cadeau que vient de lui offrir son homme n’a que 4 kilomètres au compteur. Que faire pour atténuer sa peine ?
Cette fois, ça y est, le moteur de ma voiture jette l’éponge, incapable de redémarrer. Tandis que ma collègue s’éloigne, j’appelle rapidement un dépanneur.
Ce soir je ne peux assurer mes cours à la fac de Sciences.
Demain, je resterai bien toute la journée au lit.
Et peut-être même toute la semaine.
1985, c’est dans un mois.
Patience…
JAC, le 17 mai 2011
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