Je croise régulièrement sur le marché un être étrange et solitaire, dos voûté et regard fuyant. Il prend son temps pour tâter les tomates, goûter les raisins et ne peut s’empêcher de chipoter sur le prix des salades. De son panier émergent souvent une botte de poireaux, une ou deux bouteilles de vin et une petite baguette. Il pourrait donc être l’incarnation quasi parfaite du Français moyen des années 80. A un détail près : celui-là ne parle à personne, déteste le genre humain et s’insurge contre le bonheur des autres.
Retraité de l’Education Nationale depuis deux ans, monsieur Lebavy habite un studio étroit du centre-ville et arpente les ruelles, entre les boutiques où il fait ses courses, les bistrots où il prend ses apéritifs, les quartiers sombres où il traîne le soir.
Il était prof de maths et travaillait avec moi dans le même collège. Certaines années, quand il faisait partie de mon équipe pédagogique, j’avais beaucoup à craindre de sa réputation sulfureuse, de ses interventions incongrues en classe ou dans la cour, heurtant ici et là des âmes sensibles, provoquant la colère des parents, dénonçant tout et son contraire. Devant les plaintes qui s’accumulaient, je lui suggérais alors de revenir sur ses propos blessants, parfois de s’excuser, ou de proposer aux enfants mis en cause des méthodes plus efficaces pour progresser.
Après les cours, il cherchait un chauffeur pour rentrer chez lui. Depuis de nombreuses années, ses collègues refusaient de le transporter car il se montrait alors passager ingrat, fatiguant et exigeant. Tous connaissaient sa plaisanterie favorite :
- J’ai pas besoin d’acheter une voiture, parce que y a toujours un con qui me conduit.
Ainsi, tous les soirs il se postait à la sortie du parking des profs, attendant le bon vouloir des uns, la charité des autres devant une solitude dans laquelle il semblait se complaire. Beaucoup imitaient sa voix chevrotante, assez proche du canard timide :
- Y a-t-i quelqu’un qui r’mont’ à Saint-Pierre ?
Une fois, je me suis dévoué. Mais pas deux. Après un conseil de classe, un ennui familial m’obligeait à rentrer d’urgence. Je ne sais pour quelle raison, j’ai accepté néanmoins de le conduire. Il tenait à me faire passer par le littoral embouteillé, insistait pour que je l’arrête devant une épicerie difficile d’accès mais où la bière était moins chère qu’ailleurs. Finalement, ayant obtenu gain de cause, il a profité de l’aubaine pour faire ses provisions de vin et de tabac pour le mois. Car monsieur fumait des cigares, ces canons cubains qui vous empestent une voiture pendant des années, au point de vous donner envie de vous en séparer avant l’heure. Charmant compagnon de route !
D’année en année, il espace les occasions de m’adresser la parole, parce qu’il ne supporte pas les pères de famille. De mon côté je l’évite, sans doute pour me protéger des catastrophes invraisemblables qu’il collectionne à plaisir.
Pourtant, aujourd’hui nous sommes face à face et, une fois n’est pas coutume, il ne détourne pas le regard. Il pousse même la courtoisie jusqu’à répondre à mon salut. Très peu de formules d’usage entre nous. Avec lui, le cynisme est de mise. Sa santé ? Son parkinson progresse et son ulcère à l’estomac se porte comme un charme. La retraite ? C’est là que ça coince. Depuis deux ans, il ne reçoit pas un sous de pension.
- J’ai pas rempli tous les papiers…Il faut se déplacer au rectorat…C’est
compliqué…Les secrétaires sont bouchées…Figure-toi que…
Le voilà parti dans des explications fastidieuses sur son passé professionnel. Il faut avoir du courage pour le suivre dans les labyrinthes de sa carrière…
(J'ai mal au dos, aux impôts, au boulot. Pas de pot.)
A vrai dire je regrette un peu d’écouter ses malheurs et je me demande si je ne ferais pas mieux de prendre des aubergines à la place des courgettes. Bien entendu le sort s’acharne sur mon interlocuteur. J’ai devant moi un épagneul breton, museau en avant, cou tendu, truffe en l’air, prêt à humer la moindre brimade des Impôts ou de la Sécurité Sociale…
A la cantine, il se conduisait comme un goujat. Beaucoup hésitaient avant de s’asseoir à côté de lui. Boulimique, il prenait les plus grosses parts, picorait dans les assiettes de ses voisins et ne voyait aucun mal à transformer son espace immédiat en champ de bataille. Il lui arrivait de laisser libre cours à tous les bruits malséants qui lui passaient par la mastication relâchée ou les intestins satisfaits, provoquant à chaque fois l’indignation définitive de ses commensaux.
Un matin, il se présente en classe, mal rasé, les cheveux en bataille avec un t-shirt troué et taché. Comme il titube un peu, sans doute mal dégrisé de la veille, le principal le convoque et lui ordonne de retourner chez lui, de prendre une douche, de se coiffer et surtout d’enfiler un pantalon propre. Toutes ces anecdotes remontent à la surface tandis que j’hésite toujours entre aubergines et courgettes…
- Tu te rends compte ? Moi, m’arrêter ? Me conduire au commissariat ? Alors,au bout de dix minutes, ils ont bien vu qu’il y avait erreur sur la personne…Ils se sont à peine excusés, tu te rends compte !
- Ah ! Parce que tu t’es fait arrêter ?
J’essaie tant bien que mal de suivre la liste effarante des coups du sort qui pleuvent sur ses épaules rachitiques.
- Je viens de te le dire !
En juillet 99, je me trouvais au bout du monde, dans le village perdu de Morombe, sur la côte sud-ouest de Madagascar. Il fait nuit. J’entre dans une gargote et commande à manger. Soudain, j’entends parler français dans une salle contiguë, une voix nasillarde qu’il me semble connaître. Quelqu’un terrorise la gentille serveuse et lui reproche de ne pas savoir présenter « correctement » le pain dans la corbeille. Monsieur Lebavy ! Ici ! Dans une guinguette sordide ! Accoudé devant une bouteille de vin, le nez dans son potage, il ne paraît pas surpris de me voir. Il me tend une main molle et me gratifie d’un « Salut ! Qu’est-ce’ tu fous là, toi ? » Puis retourne à sa soupe. Il a les yeux cernés des mauvais jours, fatigués par un long trajet en camion et peut-être aussi par l’alcool qui commence à embuer son cerveau…
Une autre fois, sur notre lieu de travail, j’entends des hurlements de filles. Qui égorge-t-on par ici ? Je sors en courant pour aller aux nouvelles…Je vois mon « camarade » qui se protège avec son cartable de volées de craie projetées par des mains impitoyables. Je rétablis l’ordre et prends les noms des coupables qui ont osé tirer sur un professeur sans défense…
- Alors, tu me conduis, oui ou non ?
- Où ça ?
- Ben, au rectorat, tiens !
A ces mots, ma décision est prise : j’opte pour les carottes.
Et pour une « urgence » qui m’attend à la maison.
- C’est ça…A plus…Toujours la popote, les moutards, la bonne femme…
Je crois être le seul lien qu’il garde avec les humains. C’est dire si son existence est misérable.
Certes, il prend un malin plaisir à se montrer odieux, à désacraliser les piliers de la vie, malgré tout, si je le rencontre un soir dans un bar de Valparaiso ou à traîner dans le port de Manille, nous boirons ensemble une bière, un alcool fort, que sais-je, car j’ai toujours lu dans ses yeux veules la détresse des malaimés.
JAC, le 10 mai 2011
Oui, nous en avons connus. C'est amusant d'ailleurs de savoir que nous avons eu tous les trois le même prof de musique, surnommée "Miss Gros-Jambon"...Tu vois qui je veux dire?
Et cet autre, qui rendait les copies avec deux mois de retard. Un copain avait découvert...une crêpe à l'intérieur de l'une d'elles !
Rédigé par : jac | 11/05/2011 à 15:39
D'abord, au nom des amoureux... de la race canine...Je proteste.Le magnifique chien que tu nous présentes n'est pas un épagnol breton
Non, c'est un superbe COCKER GOLDEN.
dans ses anecdotes ,notre cousin CHEDOZOT nous
a aussi narré des histoires de professeurs
crasseux,au Lycée Corneille de Rouen.
Mais ton collègue ,l'ex prof de maths de
SaintPierre est aussi extraordinaire.
Je ne pense pas que maintenant l'éducation
nationale tolérerait des professeurs aussi
trash .
Quiquine.
Rédigé par : PAULUS PETIT JACQUELINE | 11/05/2011 à 12:12