On l’avait
bien eu, le Président Ahidjo, le Père de la Nation ! On lui avait fait
croire qu’il avait un cancer, on l’avait persuadé qu’il était grand temps de
passer la main, de se retirer en France pour se soigner et pour jouir le plus
longtemps possible d’une retraite bien méritée, jouer avec ses petits-enfants,
écrire ses Mémoires et entrer dans l’Histoire. Le fidèle Paul Biya avait pris
la suite (il y est encore 27 ans après) et Ahidjo s’était retiré sur la Côte
d’Azur, fortune faite, mission accomplie.
Là, coup de
théâtre ! Les meilleurs médecins français consultés sont formels, on a
« roulé » le vieux Ahidjo : pas la moindre trace de
cancer ! « Merdre ! se dit à part soi le Père de la Nation, ces
paltoquets me le paieront cher ! ». Et c’est la très sanglante
tentative de retour au Pouvoir, le Coup d’Etat raté de 1984 qui a fait des
centaines sinon des milliers de victimes !
J’y
étais. Veni, vidi. Le putsch m’a surpris en vacances avec mon fils
Frédéric alors âgé de 17 ans au centre du pays, vers Ngaoundéré, où nous sommes
restés bloqués pendant une semaine. Toutes les communications avec l’étranger
étaient interrompues et là-bas en France les familles devaient s’inquiéter car
la radio française avait annoncé 1000 morts et la belge 2000. L’ordre régnait à
Ngaoundéré. Néanmoins, les parachutistes avaient mis des mitrailleuses en
batterie aux principaux carrefours, les forces de l’ordre étaient nerveuses, les
fouilles et contrôles d’identité étaient fréquents, l’atmosphère était
électrique, les rumeurs les plus affolantes circulaient, la crainte du
lendemain était grande…
Nous avons
pu rejoindre Yaoundé et j’ai pu rapatrier Frédéric, non sans mal. Sur mon lit,
j’ai trouvé en rentrant chez moi une douille de balle de fusil qui était passée
par le carreau : heureusement que je n’y étais pas, il y aurait eu de la
graisse partout sur les murs ! L’activité reprenait lentement mais la
capitale restait quadrillée de patrouilles tracassières et parfois alcoolisées
et dangereuses. Il y a eu des bavures nombreuses et fatales. Un jeune Français
de mes relations en a été victime. J’ai le souvenir d’une jeune recrue puant
l’alcool, contrôlant mes papiers en pointant l’extrémité de sa Kalachnikov sur
mon volant par la fenêtre ouverte de ma voiture : je me demandais s’il
savait où était le cran d’arrêt !
Au bout de
quinze jours, Cameroun Airlines a repris ses vols. J’avais une mission urgente
à faire au Tchad, à N’Djaména, un projet important à finaliser. Il me fallait
prendre un avion jusqu’à Maroua puis finir le voyage en voiture jusqu’à la
capitale tchadienne. Je décidai d’y aller par le premier vol en dépit du
harcèlement des contrôles aux aéroports et sur route. Bien plus, je
décidai après une longue hésitation d’augmenter les risques en emportant avec
moi sans plus attendre le « muscleur abdominal » que j’avais acheté à
la demande du Représentant Résident du PNUD (Programme des Nations Unies pour
le Développement) à N’Djaména… Qu’est-ce que c’est que cette histoire de
muscleur abdominal ?
Wali sha
Wali, un prince afghan, était le Res’ Rep’ du PNUD le plus agréable, le plus
intelligent que j’aie connu (le plus humain aussi, je n’oublierai jamais comme
il m’a mis à l’aise lorsque j’ai dû interrompre une mission pour rejoindre
précipitamment à Rouen mon père mourant). En outre, il avait de la classe,
c’était vraiment un bel homme et qui tenait à le rester. Dans ce but, il
m’avait prié de lui acheter à Yaoundé un muscleur abdominal, article
introuvable au Tchad, en guerre civile perpétuelle.
J’avais donc
fait cette acquisition. Il s’agissait d’un long tube métallique contenant un
ressort et terminé par une poignée que l’on saisissait des deux mains pour
pousser vers le bas en comprimant le ressort. Plus on comprimait, plus l’effort
était pénible et musclait l’abdomen. La commerçante m’avait fait un bel
emballage protecteur du tube mais avait laissé à nu la poignée qui lui était
perpendiculaire.
Je me suis
donc présenté à l’aéroport de Yaoundé. Les fouilles se faisaient sur le
trottoir, avant d’entrer dans le hall. Elles étaient méprisantes,
humiliantes : voyageurs courbés ou même agenouillés devant leurs valises,
soldats debout fouillant de la pointe d’un bâton ou d’un fusil, linge éparpillé
sans ménagement sur le trottoir, mélangé avec celui de la voisine…Je m’avance,
stressé, avec ma petite valise et mon muscleur abdominal qu’on va sûrement
prendre pour une arme à feu, qu’on va me faire déballer, qu’on va me
confisquer, qu’on va faire expertiser, qui va me faire fusiller…
Et, à mon
grand étonnement et soulagement, un sous-officier me dit : « Passez,
mon père, passez… ». Et je passe comme une lettre à la poste et
prends place dans l’avion de Maroua sans être inspecté Je me dis que dans ce
pays, on respecte vraiment l’âge : souvent déjà on m’avait appelé « le
Vieux » sans la moindre nuance péjorative, aujourd’hui, ce jeune
militaire m’a appelé « mon père » comme il aurait dit « papa ».
Mais je ne
suis pas au bout de mes surprises : à l’arrivée à Maroua, le stress
reprend, la police et l’armée sont sur les dents, que va-t’il m’arriver ?
Rien. Un officier me dit : « Passez, mon Père, passez ! Vous
allez bénir les corps ? Vous vous déplacez toujours avec votre
croix ? ». Tout s’éclaire : le tube et sa poignée
perpendiculaire sont en forme de croix et j’ai une tête de curé ! Dans ce
pays, on respecte les vieux et on respecte aussi les morts. Pas question de
fouiller un ministre du culte en mission de derniers sacrements !
Alors, je me détends. J’explique à l’officier la vérité, ce qui d’ailleurs aurait pu me coûter des ennuis. Il prend le parti d’en rire : « Un muscleu’ abdominal. Je vois : c’est pou’ vous dégwaisser ! ». En Afrique, on engwaisse et on dégwaisse…
(Muscleur abdominal à usage multiple...)
Daniel Bas
10 mai 2009.
Alors là, quel plaisir de retrouver cette belle aventure d'Afrique comme on les aime quand vous en êtes le conteur, cher Daniel !
C'est bon comme un repas cuisiné par Pascale et partagé avec vous tous. Merci
Rédigé par: Phil' | 24/10/2009 à 21:52