22 décembre 2003 , Bombay , Inde ,
Pourquoi les formalités de police sont -elles aussi simples, aussi
rapides aujourd’hui ?
Les quelques agents en poste bâillent derrière le comptoir.
Il est 4 heures 30. On a tort de faire des
comparaisons. Je m’attendais, comme pour entrer à Madagascar, à subir une
longue, longue file d’attente, subdivisée en multiples groupuscules harnachés
de caisses grossières, de paquets ficelés à la va-vite. Non. Ce matin on
franchit la frontière tambour battant.
Cependant quelque chose dans l’air m’inquiète.
Pour l’heure j’attends mes sacs qui apparaîtront
bientôt sur le redoutable serpent grinçant.
C’est
peut -être cela. Je suis tendu, soucieux parce que je vais perdre une valise…
Ou les deux. Oubliées à l’escale de l‘île
Maurice …, envoyées vers Bangkok…, expédiées à Zanzibar …
Mais…les bagages arrivent. Nourredine Bagdadi ne prend pas ses malles
qui passent et repassent obstinément sur le long tapis lascif.
Nourredine Bagdadi, Grand – Baie, rue du Petit – Marché, ne saisira pas
sa valise en carton car elle en est à son quatrième tour de piste.
Mes sacs sont là ! Tout beaux, tout propres. Je ne sais pour quelle
raison, mais je pousse un énorme soupir de soulagement. Il ne me reste plus qu’à
les confier aux rayons X de l'appareil de contrôle.
Aucune vérification supplémentaire à la sortie. C’est étonnant. Tout va
bien. Trop bien peut – être.
Les policiers ne semblent pas aujourd’hui intrigués par ma dégaine de
journaliste routard. Je passe sans encombre et me trouve hors de la zone de vérification
policière en moins de dix minutes. C’est étrange.
En
attendant mon tour au change de la mini –banque, deux Gujaratis à barbiche
laineuse et calotte brodée sur la tête comptent et recomptent leurs billets,
calculent longuement, additionnent, retranchent, multiplient. Puis
recommencent, tellement le nombre de billets posés sur le rebord est
impressionnant. Comme l’opération ou les opérations ne durent que 12 minutes…
on peut affirmer sans hésiter que 22 minutes pour franchir tous ces obstacles
constituent un record.
Je
puis donc me rendre vite à l’aéroport national, distant de 20 kilomètres.
Dehors il fait un peu frais. J’ai peur. Je ne sais pas pourquoi, mais j’ai
peur.
Les policiers à l’entrée me sourient, les
commerçants en rendez -vous d’affaires dodelinent de la tête, les chauffeurs de
taxi dodelinent, les gardiens habillés de blanc dodelinent.
L’un
d’eux s’avance vers moi et me propose un taxi. Je ne dodeline pas mais j’opine.
Le
véhicule est étonnamment semblable à une grande caisse en fer rouillé, montée
sur petites roues. Le moteur démarre presque du premier coup, c’est bon signe.
Le sourire confiant du conducteur m‘ apaise. Tout en m’énumérant les avantages à rester quelques jours de plus à Bombay, m’assurant qu’il aimerait bien me
faire visiter la ville, même certains « quartiers chauds » dans
lesquels aucun étranger ne s’est encore
jamais aventuré, il fonce, évite les piétons, les chèvres, les cyclistes, les
vaches.
A
cette vitesse, je peux même arriver à temps pour le départ de 6 heures.
Le prix de la course (et je pèse mes
rallies) n’est pas exorbitant car il y a bien 15 minutes que nous nous secouons de concert sous l'effet grisant des coups de freins, des coups de volant brusques, des coups de gueule à l’encontre des
mous, des retardataires, des endormis.
Finalement mon inquiétude n’était pas fondée. J’avais bien tort d’être pessimiste.
Je
pénètre allègrement dans l’enceinte du second aéroport.
Mais, j’ai un doute en affirmant au
policier que je porte trois bagages. C’est lui qui me fait constater…Oui, c’est
bien cela …
Mon sang se glace dans mes veines… C’était donc LA catastrophe
qui m’attendait à l’aube … JE N’AI QUE DEUX SACS !!!
Mon
sac photos ? Mon sac photos ! Mon Canon ? Mon Nikon ! Ma connerie ?
J’ai
oublié mon sac à dos dans le taxi ! Ou par terre ! En descendant de ma caisse à outils...
Il
ne faut pas perdre la tête. J’ai envie de rire. J’ai envie de pleurer. Mes idées
se brouillent. Je suis anéanti. Je retourne à l’endroit où le chauffeur m’a déposé…Rien.
Pas de sac sur le sol. Pas d’homme en blanc. Pas de taxi rouillé.
Un
homme âgé se présente à moi. Il me fait répéter mon histoire. Lentement il me
pose des questions. Il me propose de retourner à l’aéroport international.
C’est
affreux. Mes objectifs ! Ceux que j’ai empruntés !
J’évalue
la perte à 8000 Euros, au minimum. Au fur et à mesure, des détails me reviennent.
Mon permis de conduire…Mon carnet de chèques…Mes filtres…Mes livres…Tout est
perdu.
Nous repartons dans les embouteillages. Le chauffeur se retourne vers
moi et m’assure : « On va le retrouver, mister, pas de
voleurs ici à Bombay… »
J’aimerais tant le croire.
Mais, il me vient, oui, c’est cela, il m’apparaît que je l’ai peut-être
posé par terre au moment de changer de l’argent.
On
interroge. On dodeline. On ne sait pas. On demande à un voisin qui aurait peut
- être vu …qui aurait cru voir…
Le
mieux est de repartir en direction de l’esplanade. On interroge un suiffeux
bouffi de mauvaise graisse qui répond de mauvaise grâce…
Au
moment le plus inattendu, l’homme en blanc, c’est bien lui, apparaît, me
reconnaît. Son honnêteté semble évidente. Je
ne serais pas monté dans son véhicule avec trois bagages mais…deux ! Donc,
c’est la confirmation que le sac doit se trouver à l’intérieur de l’aéroport
international.
Nous nous y rendons de ce pas, mais pas assez
vite à mon goût.
Je retrouve le poste de police, le franchis
à contre sens après une brève explication avec les responsables, et reçois en échange
des sourires un peu tristes de leur part.
Je passe le service de la douane. Idem. Je
parviens aux appareils de contrôle…Et là!
Je pleure! Je ris ! Je crie ! J’embrasse
mon sac, bien rangé dans un tiroir avec une étiquette. L’officier attend de moi
une description sommaire de son contenu avant de me donner la permission d’ouvrir
les poches extérieures.
Tout est là, à sa place !
Le chef s’approche de moi et de ma joie exubérante pour me souffler à l ‘oreille
:
- Nothing in the head, sir, nothing in
the head …
Oui, il a raison, je n’ai rien dans la tête.
Je suis un grand émotif étourdi à 4 heures
du matin en Inde.
Je
dors, dors, dors, dans un hôtel sordide jusqu’au soir.
Aujourd’hui j’attends comme un bœuf qui
rumine bêtement sa future mise à mort.
Sans haine. Sans reproche. Sans espoir. L’attente.
A l’état de ruminant.
(En Inde tout finit par s'arranger, soit avec le sourire...
.
....soit après une bonne nuit de sommeil...)
JAC, le 8 mai 2009
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