
Ils sont 300 000 à travailler dans des familles chinoises qui leur confient la cuisine, le ménage, les courses et l’éducation des enfants. Comme la loi prévoit une journée de repos par semaine, les 300 000 se retrouvent le dimanche à Central Park pour manger, chanter, danser ou parler des chinoiseries de la semaine.
Dimanche matin, 10 heures.
Les tramways, les bus à étage grondent, piétinent, écument et soufflent pour libérer au plus vite les volières de leurs gazouillis excessifs.
Les parcs de la ville se remplissent vite. Les Philippins se regroupent par affinités géographiques et ethniques. Il y a les habitants de Luzon, de Palawan, de Mindanao. Les langues, presque semblables pour une oreille non avertie, se mêlent, s’entremêlent. On étale des tissus que l’on marchande à la va-vite, on vend des montres, des bracelets, des ventilateurs d’occasion.
Ici, un groupe chante des cantiques, là-bas, un autre danse, au son d’un transistor posé au milieu d’une piste improvisée.
La bonne humeur règne.
Cependant, au quinzième étage d’un building proche, la tension monte à la porte d’un cabinet clandestin de prêteur à gages. Des femmes criblées de dettes, déposent les bijoux de famille, des bagues de mariage contre quelques billets poisseux.
Le dimanche, le mot « argent » est sur toutes les lèvres des domestiques.
La plupart envoient tous les mois aux Philippines les trois quarts de leur salaire pour financer les études de leurs enfants. Le coût de l’enseignement y est si élevé qu’elles se sacrifient pour leur assurer une éducation correcte.

Là-bas, au pays, beaucoup de familles sélectionnent parmi les petites filles une beauté rare qui pourrait participer à des concours de miss. Dès que le choix est fait, la future star n’a plus le droit de jouer dans la rue ni dans une cour encombrée d’objets contondants. Elle est priée de grandir sans aucune cicatrice visible qui pourrait la pénaliser. La mère passe régulièrement des onguents sur les jambes pour protéger la peau, achète les crèmes les plus sophistiquées pour embellir le visage.
On la prépare, on la choie, on la bichonne.
Une miss dans un foyer, c’est la sécurité financière assurée pour tout un clan.

(La vie n'est pas toujours couronnée de succès pour les Philippines)
Il existe un autre type d’investissement rentable, le mariage. Il est diversement apprécié selon la nationalité du futur. Le rêve d’une jeune femme étant de dénicher un Américain. Peu importe son âge. C’est la couleur de son passeport qui compte. Si la prétendante n’est pas capable de séduire le moindre Texan qui traîne sur Internet ou dans les discothèques de Manille, elle espère au moins mettre la main sur un Allemand, même s’il est un peu moins coté en bourse. En désespoir de cause, elle pourra toujours se contenter d’un Français, pourvu qu’il soit médecin ou ingénieur. Ainsi, les ressortissants de la vieille Europe restent pour ces dames une valeur refuge, comme l’or dans les périodes de crise.
Pour aider les esseulées à trouver chaussure au pied et porte-monnaie au coeur, les journaux regorgent de petites annonces matrimoniales et d’horoscopes encourageants. Assises sur un banc ou sur un muret, les Philippines cochent des numéros de téléphone, entourent des profils, en éliminent d’autres.
Il y a peu d’hommes parmi toutes ces femmes : les Chinois refusent la gente masculine pour faire le ménage.
C’est seulement plus tard, une fois le mariage conclu, que les épousées se débrouilleront pour faire venir les frères ou les cousins, sous la responsabilité ambiguë, souvent mal comprise des maris occidentaux.
A la nuit tombée, les employées de maison rassemblent leur matériel dominical et leurs stratagèmes de mariage, puis remontent lentement dans les autobus déjà bondés.
Ce soir, chez les employeurs chinois, il y aura peut-être une vaisselle à faire et demain il faut se lever tôt pour aller conduire les enfants à l’école.
JAC, le 5 mars 2012
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