Le
mont Bromo fait partie avec le Semeru d’une chaîne de volcans en
activité à la pointe est de Java, près de Surabaya. Depuis Jakarta, on
y va par une route bordée de rizières et grouillante de paysans à
balanciers et à chapeaux pointus qui trottinent et s’affairent
inlassablement et imperturbablement : de longues colonnes de fourmis
besogneuses qui rappellent qu’on est immergé dans la plus forte densité
de population du monde, si ce que m’a appris le Demangeon est toujours
vrai.
(carte de Java)
Il
est recommandable d’y arriver de nuit pour se faire un peu peur, faire
durer l’attente anxieuse, le suspense angoissant et se réserver le
soulagement et l’émerveillement de la découverte d’un spectacle
exceptionnel au petit jour. C’est ce que j’ai fait en 1980 avec
quelques amis, à une époque où le tourisme de masse était encore peu
développé. J’espère qu’il en est toujours ainsi. Un campement au
confort rudimentaire permettait de s’allonger quelques heures dans des
lits superposés. Mais l’attrait était dans la cour où nous préférions
rester: les paysans y entretenaient toute la nuit un grand feu de joie
et quelques musiciens locaux faisaient résonner les gongs, tambours et
autres percussions du gamelan.
Les
clochettes d’un temple hindou tout proche égrenaient leurs tintements
grêles et rythmaient la vie des villageois : heure de dîner, heure
d’aller au lit et ... heure de la pilule, m’a-t’on affirmé…A noter que
les derniers hindouistes de Java se sont réfugiés dans ces régions
montagneuses pour résister à la déferlante de l’Islam, l’Indonésie
étant, on l’ignore souvent, le plus important pays musulman du monde
par sa population de plus de 220 millions d’habitants.
(photo Temple hindou et vache)
A
l’orchestre doux et mélancolique du gamelan répondait au loin une
chorale inquiétante de monstres invisibles mais bien vivants qui
émettaient dans la nuit profonde des râlements et raclements, des
ronronnements, grognements et autres frémissements, ponctués
d’explosions, d‘expirations et détonations et émaillés de flatulences,
pétulances et effervescences sur fond de clapotis et de gargouillis…
Les
monstres se manifestaient à tour de rôle, se répondaient en cadence.
Chacun avait son registre : l’un roulait ses bouillonnements en continu
sur le mode mineur, l’autre faisait éclater périodiquement les bubons,
cloques et pustules d’une pâte en fusion, le troisième
inspirait bruyamment, retenait sa respiration en apnée puis faisait
longuement jaillir un Psschiiiitt de soulagement, un autre
grondait sourdement puis rugissait sur le mode majeur, un cinquième
soufflait, toussait et crachotait comme un catarrheux…
On
peut comprendre que l’imagination populaire ait comparé les volcans à
des dieux irascibles qu’il fallait à tout prix calmer par des prières,
des offrandes et des sacrifices. C’est ainsi que naguère le dieu Bromo
exigeait qu’on lui livrât périodiquement une vierge qu’on jetait sans
ménagement dans sa gueule béante. Aujourd’hui, il se contente de
chèvres et de poulets pour apaiser ses ardeurs. Les dons caprins et
aviaires ne sont d’ailleurs pas perdus pour tout le monde : un peu plus
bas dans le cratère des paysans pauvres les ramassent…C’est meilleur à
manger qu’une vierge.
Vers
quatre heures du matin, le froid est intense. C’est que le Bromo
culmine à 2400 mètres. Les bruits, le froid, la fatigue, tout rend les
visiteurs humbles et réceptifs pour le grand spectacle divin qui se
prépare…
Le
jour va poindre… Spectacle d’abord somptueux que ce lever de rideau :
l’horizon s’embrase, le jour naissant accentue la ligne rugueuse de
l’horizon et les lignes obliques du premier plan. Regardez plutôt (avec
l’indulgence requise pour de vieilles photos d’amateur):
(Lever de soleil,lever de rideau)
(Lever du jour)
Puis,
le spectacle devient désolant, lunaire, on devine des montagnes
masquées par un brouillard épais. Le soleil, tout de suite ardent, va
évaporer en deux temps, trois mouvements, ce coton compact qui va se
déchirer, s’effilocher, s’émincer en quelques minutes, dévoilant
tableau après tableau un panorama grandiose…Regardez bien, ça change de
minute en minute :
(En quelques minutes, le soleil tout de suite chaud, fait son travail de peignage du coton)
(Le dieu Bromo se dévoile, avec ses scarifications)
(Au fond, le Semeru apparaît, toujours couronné d’un panache de fumée. C’est le point culminant de Java : presque 3700 mètres).
(Froid, insomnie, jeûne, poids des anxiétés de la nuit, tout invite à l’humilité…)
Allons,
ne restons pas engourdis, abrutis, abasourdis. L’heure est à l’action,
il faut maîtriser le dieu Bromo… Les paysans nous y invitent et ont
dans ce but apporté des chevaux. Chedozot, telle une ombre légère,
enfourche Rocinante…

(En selle, Chedozot!)
(« Encore un coup d’cul avant la r’descente » disait Lucullus à vélo en haut de côte…)
(Chapeau, le cheval ! Il tient bon, il est placide, il en a vu d’autres !)
La
chevauchée commence car le mont est à quelques kilomètres. A la
symphonie de la nuit, va s’ajouter un souvenir sonore marquant : sur le
sol de lave poreuse, les sabots des chevaux ont des résonances
cristallines qui se propagent à grande vitesse et font écho. Ceci me
rappelle le jour où j’ai fait le fanfaron pour épater mes gosses en
marchant sur un étang gelé. J’ai été prévenu que la glace craquait en
voyant se dessiner autour de moi une étoile et surtout en entendant
tinter le bruit du cristal qui se brise. J’ai juste eu le temps de
regagner le bord à plat ventre en m’écorchant le menton…Bon,
rassurez-vous, au pied du mont Bromo, je ne suis pas arrivé sur le
menton. Là, une autre épreuve nous attendait : plus de 100 marches à
gravir avant de découvrir enfin le cratère, le gouffre...
(Les marches pour accéder au cratère)
Sur
fond de rougeoiement infernal, nos trois pèlerins se détendent enfin,
sauf que notre ami indonésien n’est toujours pas réchauffé et que
Chedozot a un faux air bonasse en regardant bouillir le fond de la
marmite fumante…Il reste sur la réserve, fidèle à la devise familiale :
« Méfie-tê, méfie-tê ocô, méfie-tê toujou… ». C’est qu’il est
impressionnant, ce cratère : 800 mètres de diamètre, 200 mètres de
profondeur. Et on a beau être ni vierge ni chèvre, ni poulet, on
n’aimerait pas aller cuire au fond du chaudron!
(Le cratère du mont Bromo)
Le
pèlerinage est terminé. On rend les chevaux au charmant village voisin.
On traîne. Demain, étape à Surabaya où un lit confortable nous attend
ainsi qu’un succulent nazi goreng. C’est qu’il faut compléter la
palette de sensations du voyage, riche en sensations thermiques,
auditives, visuelles mais pingre pour les papilles.
(photo du village)
Daniel Bas dit Chedozot, le 12 mars 2009
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