(Merci à Pascale Bas qui m'a incité à présenter ce texte)
Réunion, le 5 juillet 2006
12
élèves de quatrième entrent sans conviction dans la salle A 302. Un à un ils
déposent distraitement sur les tables leur arsenal de fin d’année : CD,
MP3, jeux de cartes, boissons colorées alourdies de glucides ou d’acides
ascorbiques, paquets de biscuits largement entamés, feuilles quadrillées prêtes
pour la bataille navale ou une partie de pendu. Bouche pâteuse, gorge sèche,
certains souhaitent déjà aller chercher
de l’eau : depuis plusieurs heures ils abusent de pastilles et de biscuits
de qualité douteuse.
Dans 44 minutes je rendrai mes clefs, la
télécommande du portail, et mes hommages à Madame la Principale.
Les
enfants s’occupent comme ils peuvent et font des va –et-vient entre la cuisine,
les toilettes, les coursives. A mon avis ils ont également un peu forcé sur les
potions gazeuses.
Que
faire en pareil cas ? Ranger son sac ? C’est fait. L’idée me vient de
nettoyer vaguement l’armoire métallique que j’ai utilisée pendant onze ans.
Rouillée, empoussiérée, cabossée par de nombreux coups de pieds rageurs. A
l’évidence, un tri méthodique s’impose.
En
pareil cas il ne reste plus qu’à jeter à la corbeille les revues syndicales
dithyrambiques sur le déroulement des
manifestations du 11 mars 84, les publicités concernant les nouveaux programmes
de l’année 87-88, les nouveaux dictionnaires, les nouveaux comportements de la
jeunesse, mais aussi les copies crasseuses non corrigées dissimulées depuis une
douzaine d’années sous un monceau de notes de service…
Et
là, on met la main par hasard sur une
boîte à camembert, façon accessoire de théâtre, ayant probablement servi à illustrer une fable de La Fontaine
lors d’un spectacle de fin d’année. La boîte, en bois léger, très bien conçue,
me donne une idée perverse…Oui, l’envie me prend …mais pourquoi ? de lancer le disque, droit devant moi. Loin. Très
loin. Un garçon m’observe. Rapide à la contre-attaque, Il saisit l’objet au vol et le relance aussitôt
dans ma direction. La chose « flotte » dans l’air comme un
frisbee fabuleux…Les autres camarades cessent leurs activités (jeux de dames,
cartes ou morpion) pour se livrer à un exercice autrement plus utile et intelligent :
la défense de la patrie. La soucoupe en bois de cagette plane à merveille. Bas.
Très bas. Tout comme nos pulsions masculines. Un vent grisant de folie puérile
souffle dans les deux camps retranchés. Le caporal est déchaîné, seul contre
ses assaillants. L’engin, envoyé avec de plus en plus de force et de dextérité
par les deux brigades, frôle des têtes,
des fenêtres, des vases, percute une carte murale, frappe de plein fouet
la ville de Verdun, puis vient s’écraser peu après contre le placard militaire grisâtre.
Postée
imprudemment au milieu de la ligne de front, une jeune fille, concentrée sur sa
calculette, vérifie sa moyenne. Elle porte un chignon sophistiqué, très haut
d’échafaudage et de créations diverses, tout à fait inconvenant sur un champ de
bataille. Malgré les cris exaspérés des combattants, pour faire fuir l’intruse,
le drame est inévitable. Le projectile décapite l’œuvre d’art…le peigne tombe.
Les rubans s’effondrent. La pyramide explose…
-
Non, alors,
vous exagérez quand même… !
A grand peine je tente de reconstruire l’impossible : je remets vainement en place la mèche défaillante tout en multipliant les excuses. Mais pendant ce temps, les tirs d’artillerie font rage au dessus de nos crânes. Des fantassins lancent à présent des éponges qu’ils sont allés chiper un peu partout, à tous les étages, comme prises de guerre.
( Fin d'année scolaire 2006, la bataille d'éponges mouillées est aussi impitoyable que ne le fut celle de Verdun)
Vite,
il faut se réfugier sous les tables, en
attendant la fin de la charge. Se protéger tant bien que mal avec le carnet d’appel
ou un cartable qui traîne.
Cinq minutes avant la sonnerie il me reste un
dernier sursaut de lucidité et d’énergie pour faire cesser le combat, déposer
les armes, essuyer les dégâts, réparer une coiffure en ruine, remettre en ordre
les tables, raccrocher un rideau tombé au cours de ce bombardement effroyable.
Sous les applaudissements nourris de mes
adversaires de tout à l’heure, postés quasi au garde-à-vous en une haie d’honneur
sans doute imméritée, je quitte la salle et 37,5 annuités de souvenirs. Les
compliments fusent de toutes parts sur ma manière quelque peu originale de
servir les intérêts de l’école.
« Merci,
monsieur, pour cette dernière heure de cours…La meilleure de toute
l’année ! Vraiment ! »
En rendant mes clefs au bureau de
l’intendance, la secrétaire qui se compose les mimiques adéquates pour adieux
déchirants, semble frappée de stupeur par mon fou rire, à l’instant pourtant grave
où les départs sans retour s’accompagnent souvent d’émotions plus subtiles…Mon
explication la laisse pantoise :
« C’est à
cause du frisbee…Ca vole bien les camemberts. Ils sont capables de décapiter un
chignon. Alors qu’avec une éponge, même mouillée, c’est impossible… »
L’interloquée
fronce le sourcil tout en hochant la tête. Je lis dans ses yeux troublés toute la compassion du
monde pour mes facultés mentales passablement dégradées:
« Vraiment, il est grand temps qu’il prenne sa retraite, notre pauvre professeur… »
(Cette leçon vaut bien un fromage, sans doute...)
JAC, le 28 juillet 2009
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