
Comme d’habitude, en attendant mon tour dans la salle d’attente de l’ophtalmologue, l’angoisse me prend. Et les appréhensions sont toujours de même nature. Examen douloureux ? Longue intervention ? Pas de cataracte ?
Aujourd’hui, je dois subir un « champ visuel » et un contrôle de la tension dans les deux yeux.
Une jeune dame se présente et me fait asseoir devant un étrange appareil, une sorte de robot aux bras d’acier, vague engin de guerre du futur. Son assistante m’aide à positionner mon front et mon menton dans des supports, à deux centimètres d’un écran bleu nuit, au milieu duquel je dois fixer une étoile blanche. Puis, elle me confie une poire sur laquelle je suis invité à appuyer à chaque apparition d‘une lumière orange.
Dès les premières secondes de ce jeu vidéo d’adolescent, je sens une bien curieuse chose s’agiter dans la partie la plus intime de mon anatomie. Oui, à coup sûr, mon slip est habité par un intrus !
Peu à peu, je perds le fil des étoiles et des météores, oubliant même de signaler quelques impacts lumineux.
La situation devient insoutenable. Comment réussir un examen dans des conditions aussi pénibles ?
Bientôt, le médecin se recule, prend conscience de mon désarroi. Il stoppe les machines.
-Qu’est-ce qui vous arrive ?
-Ben, je ne sais pas…J’ai l’impression qu’une bête bouge dans ma culotte !
-Une quoi ? Alors, là ! Monsieur, je suis un peu…
-Veuillez m’excuser, docteur, mais il faut que je vérifie…
Je me lève brusquement de mon siège. La bestiole, sans doute terrorisée, se débat de plus belle.
Vite.
Je me tourne.
Déboucle ma ceinture.
Tire l’élastique du caleçon.
Aussitôt, une masse molle glisse le long de ma jambe. Griffe au passage le genou. Puis atterrit sur le parquet…
Un reptile !
Un lézard !
Un gecko !
Terrorisée, la bête s’enfuit sous une table de réfraction, tente de passer sous la porte, puis se blottit derrière une armoire, pour gagner du temps et reprendre son souffle.
-Je ne veux pas de ça dans mon matériel optique ! hurle l’ophtalmologue. Pas question de tenir une animalerie en plus de soigner les myopies !
A présent, l’assistante cherche un balai, une tringle ou une règle plate.
Finalement, elle me regarde en pouffant de rire, annonçant ainsi la fin des recherches.
Elle sait que les geckos vivent dans les habitations. Ils font pour ainsi dire partie de la famille. Ils s’agrippent à tout ce qu’ils peuvent, murs, plafonds, meubles. Toutefois, ils se cramponnent rarement aux caleçons des hommes.
Maintenant, les contrôles peuvent reprendre en toute sérénité. Ils se révèlent d’ailleurs beaucoup moins négatifs que prévus.
Ce petit animal caché dans mon intimité m’aurait-elle porté chance ?
A la fin de l‘auscultation, j’ai une pensée attendrie pour ces reptiles sensibles à queue prenante, capables de frétiller, de se dresser, de rougir de plaisir à la moindre beauté qui passe, mais aussi de se rétracter en tremblant de peur devant les instruments barbares des médecins.

JAC, le 23 août 2012
.
Les commentaires récents