Tout le monde se prépare pour le réveillon. Quelques femmes se maquillent, ou cherchent un bouton qui manque à leur corsage, d’autres claironnent d’une pièce à l’autre quantités de reproches à leur mari, trop lent à trouver le ruban assorti à la robe.
On n’est pas en avance. Les hommes battent le rappel pour ouvrir les huîtres, choisir le vin blanc, présenter les fromages sur un plateau adéquat.
Pendant ce temps, tante Germaine, responsable de l’achat du saumon fumé, reste perplexe devant les sachets qu’elle vient de sortir du réfrigérateur. Oui, elle a un doute concernant la date limite de consommation, dépassée depuis deux jours. Que faire ? Il est trop tard pour descendre en ville acheter un nouveau ravitaillement. Alors, discrètement, elle consulte son époux, capitaine de vaisseau, a priori infaillible en matière de poisson. L’expert hume, renifle, goûte…Non, à l‘évidence, personne ne s’apercevra de rien, deux jours supplémentaires, ce n’est pas la mer à boire. Et puis ces dates-là ne veulent rien dire. La preuve, à l’heure actuelle, beaucoup de gens s’arrachent les invendus des grandes surfaces, jetés à la poubelle.
(Merci au frérot viking, Michel d'Amérique.)
Comme d’habitude l’apéritif s’éternise. Les enfants font des razzias organisées sur les cacahuètes et les chips au curry. Tati Zouzou ne comprend toujours pas les jeux de mots, ni les allusions grivoises, pourtant toujours les mêmes depuis des années. Tonton Albert s’endort déjà sur son troisième whisky. Le chat, lui, flaire les bonnes affaires et se positionne à proximité des huîtres et des roulés au jambon. De temps à autre, on l’entend mastiquer sous la table, mais, ce soir, personne ne semble vraiment déterminé à ouvrir une enquête approfondie pour savoir ce qu’il vient de dérober.
Lentement mais sûrement, on passe à table. La maîtresse de maison donne le signal du départ pour attaquer les hors d’œuvres, sous l’œil songeur de tante Germaine.
L’atmosphère est bruyante et les convives mangent avec appétit. Bientôt, les compliments fusent, en particulier sur le saumon fumé, au point que, en quelques minutes, les plats sont vides.
-On ne doit pas être les seuls à apprécier, insinue tonton Albert qui se réveille, le matou a dû en prélever quelques tranches …
Plusieurs anecdotes sur les chats complètent le trait d’humour de l’oncle, bientôt étendues à des commentaires convaincus et moralisateurs sur la façon de dresser les animaux domestiques.
Vient alors une pause, avant de s’engager dans le gigot à l‘ail et la dinde aux marrons. Tati Germaine saisit l’occasion pour sortir les poubelles, très vite pleines et particulièrement odorantes ce soir.
Soudain, la voilà prise de nausées et de vertiges. Elle cherche désespérément à s’éloigner un peu de la porte d’entrée pour exprimer discrètement son inconfort, quand elle découvre un spectacle effrayant. Il y a là, sur la pelouse, immobile et les yeux révulsés, le chat, dans toute sa raideur cadavérique. Et dire que toute la tablée parlait encore de lui quelques minutes auparavant ! Entre deux spasmes douloureux, elle fait vite la relation entre le poisson périmé, ses vomissements et la mort de l’animal.
Elle sonne l’alarme. Hurle. Court d’une pièce à l’autre. Pousse les uns à recracher les derniers morceaux avariés, exhorte les autres à boire du lait, tout en essayant de calmer les grands-mères qui pleurent.
(Le chat a forcé sur le saumon ou sifflé les fonds de verres...)
Vite. Appeler les pompiers. Pas de temps à perdre.
D’ailleurs, inutile de téléphoner : d’un commun accord, tous montent dans les voitures garées dans la cour. Direction l’hôpital, pour subir « à froid » un lavage d’estomac. .
Aux « Urgences », les médecins ne comprennent pas, car les différents examens ne révèlent aucune trace d‘empoisonnement.
En revenant à la maison pour passer enfin au plat de résistance, les convives, soulagés, chantent à tue tête le répertoire classique des chansons d’étudiant. Tous affichent des mines euphoriques en ouvrant la barrière. Tous, sauf tante Germaine, étrangement muette, sombre, abattue.
Dans la salle à manger, une présence inattendue pétrifie les invités.
Le chat !
Le chat est vivant !
Grimpé sur la table, les moustaches colorées par des sauces diverses, il vient de lécher les assiettes et de finir les restes !
Sous le coup de l’émotion, l’oncle Albert se ressert un quatrième whisky, en avançant une hypothèse d’ancien légionnaire :
-Il est comme moi, il a dû attraper le palu à Djibouti ! Un coup de fatigue, et hop ! Ca repart comme en 14 …
Comme le passage aux Urgences a donné faim à tout le monde, personne n’a envie de se perdre en conjecture sur la résurrection de l’animal.
Chacun est pressé de déguster le gigot avant les douze coups de minuit.
Voilà un réveillon mouvementé, riche d’enseignements, et qui restera gravé dans les mémoires.
Dans une sorte de tour de table improvisé, beaucoup éprouvent le besoin de s’exprimer sur les événements. Certains relativisent la valeur des dates de péremption des denrées alimentaires, d’autres encensent la compétence des urgentistes. Quant aux enfants, ils aiment les animaux qui ressuscitent.
Tati Germaine se lève. Elle tremble. Elle va parler. Tout le monde fait silence. Une larme coule sur sa joue.
-Si les résultats des analyses se sont montrés négatifs, mon test à moi est positif…Je veux dire, mon test de grossesse …Vous avez compris ? Je suis en-cein-te !
Et, comme elle fusille du regard tonton Albert, celui-ci s’étouffe dans sa flûte de Champagne.
Le silence qui suit est insoutenable. Surtout pour le mari, bouche ouverte, œil hagard, foudroyé par la terrible portée de l’annonce. Chacun vient de comprendre l’incongruité de la nouvelle : un marin qui vient de passer six mois à l’autre bout de la Terre, ne peut pas être à la fois au four et au moulin.
Pour ne pas perdre la face, le futur papa tient à rester « positif », lui aussi, en lançant une boutade pleine de sagesse :
-Bonne nouvelle, ma chérie ! Et vous en oubliez une autre : on croyait le chat mort, il court comme un lapin !
Miracle ! On a eu chaud ! La bonne humeur revient dans la salle à manger.
Une année s'achève avec l'angoisse de la mort, une autre commence avec de jolies perspectives d'avenir.
JAC, le 15 août 2011
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