Le service militaire m’a beaucoup apporté. J’y ai appris à faire mon lit « au carré », à astiquer mes boutons, à fumer trois cigarettes en même temps, à boire « cul sec » mon verre de Perroquet-triple, et à faire le mur discrètement pour aller me promener dans Paris. Je remercie cette institution de m’avoir fait découvrir la France en me présentant ses artistes, ses voleurs, ses futurs députés, ses anciens détenus et surtout le sergent Basile qui m’a valu les plus beaux fous rires de ma vie.
J’ai aimé tous ses cours de maniement d’armes, ses raccourcis littéraires pour nous mettre en garde contre les erreurs à ne pas commettre avec le FSA (Fusil Semi Automatique), ses métaphores sexuelles concernant la virilité du canon et la sensualité toute féminine de la gâchette.
(Le FSA, fusil semi-automatique qui vous déboitait une épaule à chaque coup. )
Mon groupe comprenait des étudiants et sans doute des journalistes, des avocats ou des patrons en herbe. Nous étions tous à l’affût de la moindre bourde de notre instructeur. Pour notre plus grand bonheur, il illustrait chaque explication confuse de comparaisons salaces.
Quarante ans plus tard, je les ai encore toutes dans la tête. En voici quelques unes:
-Si qu’ vous voulez tirer, pis qu’ vous avez toujours le cran de sûreté, comment que l’coup y va partir, hein? C’est comme si qu’ vous alliez au bordel, pis qu’ vous laissiez vos couilles dans l’ couloir…
La tête dans les mains, je faisais semblant d’éternuer. J’avais tellement de mal à contenir mon fou rire. Mon voisin de Lille pleurait. Sûr de l’effet produit, il osait une autre comparaison dans le même registre:
-Ou bien, c’est comme si qu’ vous vous pointiez su’ une femelle, pis qu’ a l’a cor l’ calebar…Y en a-ti des qui sont mariés, là? Et bien, i ‘m’ comprennent.
Il poussait des colères blanches pour un barillet mal entretenu et rougissait du cou en saluant « les couleurs ». Dans le service il était d’une férocité extrême, ne laissant rien passer, capable de supprimer une permission de sortie pour une armoire mal entretenue, une chemise froissée, ou une tache sur le pantalon. En revanche, il n’hésitait pas à sortir un petit billet de sa poche pour récompenser ici et là, une attitude positive, une action courageuse, un conseil grammatical dans la rédaction de ses lettres d’amour.
Il était célèbre pour un autre fait d’arme.
Ce jour-là, après une marche pénible dans la forêt de Compiègne, nous nous étions précipités, affamés, à la cantine. Malheureusement, servis dans les derniers, les bidasses n’avaient pas eu leur compte de nourriture. Au retour, pendant le rassemblement, un malaise flottait dans l’air. Le sergent avait toutes les peines du monde à obtenir un garde-à-vous irréprochable. La compagnie, agitée et peu concentrée, émettait des bruits divers et les chuchotements se propageaient dans les rangs.
-Qu’est-ce que vous avez aujourd’hui, bande de nazes?
Silence.
-Y-en a ti des qui vont parler? Vous, vous en avez gros sur la patate et vous faites pas confiance au sergent Basile…C’est ça?
Silence.
-Alors, qui que c’est qu’a des couilles au cul, là-dedans?
Un courageux lève le doigt et bredouille:
-Ben, voilà, on…on n’a pas eu de bifteck à midi…
La réponse de notre chef nous laisse sans voix.
-Alors, là, c’est grave…L’armée, elle est c’qu’elle est, mais faut pas déconner avec la bouffe…Les ceuses qui l’ont pas eu d’bifteck, à gauche!
Deux victimes s‘écartent du groupe, puis cinq, puis dix…
Une autre main se lève:
-Oui, mais nous, on a eu des biftecks, mais pas d’frites…
-Alors, là, ça m’plaît pas du tout…Ca, ça m’fout les boules! Les ceuses qui l’ont pas eu d’frites, à droite!
Le peloton des frustrés de frites vient à peine de se former, qu’un troisième militaire pose à son tour une réclamation:
-Oui, mais nous, on a eu des frites et des biftecks, mais on n’a pas eu de dessert…
Sergent Basile, rouge de colère, les yeux exorbités, ne supporte pas la situation. Il brasse de l’air. Il étouffe. Il n’en peut plus. Comment régler une telle injustice? Sa bouche tremble…Attention, il va prendre sa décision…
-Vous m’faites tous chier…! Tout le monde retourne bouffer !
Dans les rangs, jusqu’au réfectoire, nous entendions à peine le « Omp, déi, omp, déi » de notre caporal. Nous avions mal au ventre, non à cause de la faim, mais à force de rire.
Sergent Basile ne souffrait pas de sa réputation de terreur, il l’entretenait, il en jouissait. Alors, comment comprendre qu’il avait la larme à l’œil le jour de la libération des appelés?
Un soir de manœuvre en forêt de Fontainebleau, une bière à la main, il avait esquissé un semblant de réponse.
-Vous, vous rentrez dans le civil. Le jour-même vous nous avez oubliés. Alors que nous, on s’attache aux gusses. Nous, on reste là, comme des cons, à attendre la prochaine fournée, à attendre la guerre. Faut pas croire qu’on est des bêtes…Alors, on n’a qu’un seul plaisir, on veut juste une p’tite barrette de plus. Quand on l’a, la vie est belle…Et on peut se marier avec toutes les femmes du monde.
(Les deux armes indispensables des appelés du contingent: leFSA et le steck-frites.)
JAC, le 4 juillet 2011
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