Paris
Nombril du monde civilisé, centre de la terre, écoeurant de beauté comme une immense pièce montée de mariage, repu de richesses historiques, rassasié d’innombrables musées, saturé de galeries de peintures célèbres, de spectacles en tous genres, mais heureusement aéré de larges boulevards où les voitures restent bien alignées dans leurs files d’attente.
(Paris, pièce montée pour les uns, montée de toutes pièces pour les autres)
Cependant,
depuis quelques années, les Parisiens de croûte ayant mangé leur pain blanc,
doivent un à un couper le cordon ombilical pour aller s’enfourner en banlieue
dans des cages pimpantes de graffitis émouvants.
Le
cœur de la Ville Lumière ne bat plus pour les bérets vissés sur des crânes
chauves, portant baguette sous le bras ou filets à provisions d’où dépassait un
poireau flirtant avec une botte de persil, mais il s’emballe pour les
pizzaïstes pressés, pendant que les spaghettiphages happent et que les
hamburgerphiles lèchent la sauce rougeâtre rebelle.
Il y a peu encore le gris boulanger battait la pâte à pleins bras, il faisait du bon pain, du pain si fin, qu’on avait faim. On voyait le facteur qui s’envolait là-bas, comme un ange bleu, portant ses lettres au Bon Dieu…
( Le facteur était autrefois un personnage important de la vie des braves gens...)
Maintenant
un préposé intouchable, invisible presque, blindé dans sa voiture jaune et armé
d’une grande dose d’impatience, jette les factures dans des boîtes prévues à
cet effet.
Autrefois
Paris
rimait avec esprit, la Seine avec Verlaine, Nogent avec le printemps.
Son
âme à présent se vide de Prévert, de tous les souffleurs de vers, de Boris Vian, de sa
trompette.
Le
quartier latin …décline et se transforme en moche, brisé sous les vagues
d’assaut de bulldozers sans pitié.
Pourtant
les touristes y viennent, toujours aussi nombreux du monde entier, car en
chanson, en ronron, en peignant, en se coiffant, Paris, c’est toujours Paris.
De
quel amour Paris brûle-t-il ?
On
y voit de plus en plus de Nippons de l’Alma, agglutinés derrière leur petit
drapeau blanc taché d’un rond rouge, pressés de photographier les feux
tricolores. Ici errent des Autrichiens aux abois, là des Hongrois que ce qu’on
voit, plus loin les Croates au corps beau. L’Indou au cœur tendre cherche la
tour Eiffel du côté de Pigalle tandis qu’un Monténégro épaté par les peep-shows
tombe des nues à 100 euros de l’heure.
Du
matin au soir les restaurants sont pleins, malgré les clients qui se plaignent :
frites
pas cuites, steak trop sec, bière trop chère. Et les touristes
étrangers, masos, reviennent par devant
là où ils se sont fait prendre par
derrière. Ils y trouveraient même un certain plaisir parce que Fauchon,
c’est pas pour les fauchés, et que, dans la capitale du bon goût, le service
désagréable est pour ainsi dire « compris
dans le menu », intégré d’office au programme, un peu comme le quartier
« chaud » de Patbong, attaché à la visite de Bangkok.
Les
seuls à refuser ce jeu cruel seraient peut-être les Anglais, habitués à leur
sandwich qu’ils consomment discrètement
dans leur camping-car et les Hollandais, amateurs de limonades et de tartines
sans beurre.
Les
derniers habitants ouvrent leurs fenêtres la nuit et, en attendant de pouvoir
un jour s’envoyer au septième ciel dans un cinq étoiles comme les princes du
pétrole, rêvent d’Euromillions, de grattages fructueux ou de Grands Prix de
Vincennes aux rapports juteux, en chantonnant Joséphine Baker :
« J’ai deux amours, le tiercé et l’pari… »
(Rue Mouffetard, photo Robert Doisneau)
JAC, le 5 avril 2009
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