23 décembre
2002, Cochin, Kerala, Inde du Sud,
17 heures. Théâtre Kathakali.
Sur la scène, quelques acteurs allongés sur le
dos, immobiles, se font maquiller pour le prochain spectacle. Le peintre décore
le visage, découpe des papiers, remue de temps en temps une colle blanche
pâteuse dans une noix de coco, frotte une pierre contre une autre après l'avoir
enduite d'huile. Précision des gestes. Patience. Silence. Non loin de là,
d'autres artistes se griment eux-mêmes. Poudre de riz. Poudre jaune. Poudre
rouge. Toute cette préparation méthodique pour...la poudre aux yeux des futurs
spectateurs. A la main gauche ils tiennent un miroir, passent et repassent avec
précaution un pinceau sur les pommettes, les cils, les sourcils. C'est long,
c'est lent, magnifique.
Au-début les hommes sourient, saluent discrètement, font des gestes amicaux
aux enfants. Puis, peu à peu, au fur et à mesure que le fard pèse sur les traits
du visage, ils adoptent imperceptiblement la pose, la stature, intègrent le
rôle du personnage qu'ils incarnent et qu'ils vont interpréter, pour
s'identifier totalement à lui. Les flashes des appareils photos ne les
atteignent même plus. Ils s'exhibent, s'exposent, à leur risque, aux regards
indiscrets des curieux, aux gestes importuns des goujats. Les Nikons crépitent
à leur visage mais ils sont Krishna, Siva ou Vishnou. Les sans-gêne couchés
près d'eux les dévisagent ? Aucune importance : ils sont les dieux du Ramayana.
Les enfants peuvent toujours crier dans la salle, se disputer les dernières
cacahuètes du sachet, ils sont Bhima ou Yuddhistira, personnages du
Mahabaratra.
Alors commence la danse. Les mimiques sont extrêmement précises,
diversifiées, codifiées. On en compte 500 ! Il y a trois manières de mimer
"Venez". Trois façons différentes d'ordonner à quelqu'un de s'en
aller. Le roulement des yeux est spectaculaire : un liquide rouge mouille la
cornée. Le papillon qui se pose sur un lotus est plein d'humour. Il se
trémousse comme un homme efféminé. L'oiseau sur la branche a le regard amoureux
d'une femme. Le poisson est hypocrite, comme le plus envieux de nos voisins.
Les animaux s'incarnent dans les humains. Les hommes adoptent les attitudes des
singes ou du tigre.
Mais la tendresse immense surgit au moindre clin d'oeil, au sortir d'un
sourire moqueur. Une exhibition poignante de vie, de chaleur, de cruauté, un
spectacle où se mêlent l'amour, le courage, la mort. La destinée humaine
s'offre sur scène, cadeau inestimable d'acteurs qui dansent, miment, sautent,
gesticulent, s'étreignent, se repoussent, se trahissent, s'entredéchirent,
s'énamourent.
Plongé dans l'univers du sacré, on reste là, bouche-bée, ému, rêveur,
fasciné, bouleversé par ces hommes maquillés de rose, de safran, de carmin.
Jac, le 1er avril 2009
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