Message de Chedozot à Cocode en date du 28 avril 2008 :
Nous avons visité longuement en famille le musée Fabre à Montpellier. Rénové, agrandi, spacieux, il figure parmi les meilleurs musées des Beaux-Arts de province et nous avons eu la chance d'être guidés par une jeune femme remarquable qui adore son métier : je n'ai pas senti mes vieux os craquer pendant deux heures de piétinement et elle a même pu me faire rester vingt minutes ( assis, il est vrai) devant un immense panneau monochrome noir et balafré de fines cicatrices blanches signé Soulages.
( Monochrome de Soulages)
La bienveillante guide nous a recommandé de prendre notre temps pour apprécier l'accrochage de la lumière par les stries légères qui limitent horizontalement les grands espaces noirs. La détente, un état zen, voire la lévitation pourraient venir à la longue, disait-elle...J'ai essayé et, bien que peu doué, je suis arrivé à quelque chose d'approchant: à la vingtième minute d'observation intense, tout mon corps s'est soudain détendu, mon visage s'est fendu d'un sourire béat, une apparition a inondé mon âme de joie et balayé toute trace de stress...
Oui, mon Cocode, une apparition ! J'ai vu, de mes yeux vu, ma petite maman Madeleine, toute douce, toute ronde. J'avais dix ans, j'étais au lit, en convalescence. Elle m'apportait un plateau avec le premier repas léger qui suit un ou deux jours de diète : purée de pommes de terre, tranche de jambon. Quel festin après deux jours de fièvre et le ventre vide ! Quelle sécurité retrouvée après les longues heures d'anxiété avec le gant de toilette humide et frais que la maman Madeleine passe patiemment et amoureusement sur le front brûlant ! Quels magnifiques instants zen avec le retour de la santé et de l'appétit ! Allons, mon Cocode, je te fais partager pour un instant ma mémoire du coeur : voici maman Madeleine le jour de ses 90 ans et un petit texte que je lui ai dédié le jour où elle aurait eu 100 ans...
Oui, mon Cocode, crois-moi si tu veux, mais à force de fixer les panneaux de Soulages et ses rais de lumière, j'ai vu ma mère saisir doucement la fourchette et strier la purée de pommes de terre puis la quadriller comme le font toutes les gentilles mamans avant de souffler sur les premières bouchées et de les enfourner pour que leurs gosses retrouvent de bonnes joues ! Bien plus, mon imagination n'a plus de bornes : j'ai revu ma mère et notre grand-mère La Zo acheter au marché de la Basse Vieille Tour et savourer avec moi sous le Passage St Herbland chaque jeudi jusqu'en 1942 des grillés aux pommes avec leurs croisillons de pâte...
Miracle, mon Cocode, je ne suis plus insensible à l'art contemporain ! Aussi longtemps que je boufferai, il y aura un espoir de me convertir ! Me voilà bien soulagé, c'est le cas de le dire !
Réponse de Cocode en date du 28 avril 2008 :
La femme de Soulages fait du bien (voir la Fam'du dans G1trou.com)! La madeleine de Proust n'est rien à côté de la Madeleine de Soulages !
Ton remue-méninges me fait du bien aussi. Demain, carré aux pommes maison avec pommes Fuji du Portugal et non de Chine. Carré aux pommes et ses croisillons dorés, comme à la pâtisserie qui faisait face aux douches municipales, à côté du luthier, et où la gent Pensco du Lycée Corneille se lavait à l'eau chaude chaque jeudi.
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