(Au fond, le pont Valentré, vieux de 700 ans)
Hier, Pascale nous dépose, Alexis, Anaïs et moi, sur
le parking, face au guichet du petit train. "Je fais les courses et je
reviens vous prendre ici dans une heure et demie". Elle part. Nous
traversons la rue pour nous rendre au guichet: avec ma canne de la main droite,
ma petite Anaïs de la main gauche et mon grand Alexis tête en l’air tenu
vocalement en laisse, c’est déjà un exploit ! Déception au terme de cette
première épreuve : pas de petit train avant le 1er mai, contrairement à ce
que l'Office du tourisme de Cahors m'avait pourtant bien affirmé le matin même
au téléphone.
(Papy Chedozot et Anaïs)
Me voilà sur le trottoir avec mes deux mômes, mes lombaires défaillantes, mes
envies pressantes répétitives, à 30 minutes de marche de la maison...
Et je sais que Pascale a oublié son portable,
impossible de l'appeler au secours... Et un ciel d'ardoise annonce des
hallebardes pour dans cinq à dix minutes... Pas de parapluie… « Allons
voir le pont Valentré », dis-je sans conviction, en attendant que me
vienne une idée plus susceptible de les motiver et de nous mettre à l’abri.
(Papy et Alexis)
On marche un peu, on passe devant une salle des fêtes.
J'entends: "On l'appelle ma p'tite bourgeoise, ma Tonkiki, ma Tonkiki, ma
Tonkinoise...". Flons flons du bal. On glisse un œil avec la permission de
la mémé-caissière qui siège à l’entrée: une cinquantaine de couples aux cheveux
blancs guinchent à coeur joie. Un chanteur fatigué, puissamment soutenu et
couvert par saxo, accordéon, clarinette et batterie, entonne "Maria Luisa,
Maria Luisa, Maria Luisa, mon amour..." sans pouvoir accrocher les notes
les plus hautes, puis c’est le tour de "La belle de Cadix a des yeux de
velours"...
Je reprends chaque mélodie avec entrain. Tout ça, « c’est de mon temps ».
La gentille mémé qui est à la caisse s'attendrit: "Mais vous les
connaissez toutes! Ah! ça fait plaisir à entendre!" Séduite, elle nous
fait entrer gratuitement. Les gosses adorent, s’ébattent joyeusement: nous
sommes casés pour plus d'une heure! Dehors, c’est le déluge ! Au moment de
sortir, la caissière nous retient: "Ne partez pas, il y a un goûter!"
On reste, à la grande satisfaction des petits, on se tape jus d'orange et pain
au chocolat gratis.
Je fais malicieusement des confidences à la caissière:
"Ma femme m'empêche de sortir, alors j'ai trouvé le stratagème des
petits-enfants... Ils ont l'habitude, ils ne piperont pas mot!..." Je sens
que la mémé s'attendrit un peu plus, se fait d'humeur consolatrice...Elle prend
à témoin l’autre mémé qui tient le vestiaire et lui tient à peu près ce
langage :
« Comment traiter ainsi un homme, un vrai, un
d'avant-guerre, un qui chante si bien "On dit que j'ai de belles
gambettes, c'est vrai..." ou "J'ai deux amours, mon pays et Paris..."
Mais, assez flirté, Pascale doit maintenant nous
attendre sur le parking...
Oui, elle nous attend, la pauvre! Quand elle a vu tomber les hallebardes, les cats
and dogs et les capuchinos de bronce, elle s'est dit que la
pluie allait s’engouffrer dans le petit train, qu'on allait être trempés,
qu'on avait sans doute renoncé à partir et elle nous a cherchés dans toute la
ville pour nous ramasser... pendant que, bien au sec, le papy se dévergondait
au thé dansant du comité social du quartier Sainte Valérie...
Pauvre Pascale ! Je me remémore avec remords le
répertoire d’Aristide Bruant:
"Oui, c'est la femme, c'est la femme du roulier, qui va de porte en porte,
de taverne en taverne
Pour chercher son mari, tireli, avec une lanterne..."
"Faute avouée est à moitié pardonnée"
disait ma grand’mère La Zo.
J'ai tout dit à Pascale. On a bien rigolé toute la soirée.
Daniel Bas dit Chedozot
16 octobre 2009.
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