Mars 1998
Vendredi, 16 heures. La sonnerie libère les énergies gutturales des élèves en manque d’acrobaties sur leur petit vélo ou pressés de fumer une « clope » derrière les broussailles. Soulagement aussi pour les professeurs, bien entendu. Malheureusement pour moi, le weekend sera avant tout consacré à la préparation des conseils de classes, à la mise en place des grands thèmes du troisième trimestre et surtout à ma prochaine inspection qui aura lieu mardi. Pas trop d’inquiétude au sujet de cette visite officielle : j’ai largement le temps de structurer la séance. En fin de carrière on sait franchir ce genre d’obstacle.
Je prends donc mon sac de travail et hop ! En route pour la maison. Je m’accorde quelques heures de détente ce soir, devant une bière fraîche et la lecture des journaux, afin d’oublier un peu les tensions accumulées pendant la semaine.
La nuit est bonne malgré les moustiques et un ou deux rêves agités où mon inspectrice me reproche un manque d’organisation dans le déroulement de ma leçon. Tiens, tiens. Et si c’était un rêve prémonitoire ? C’est ce que je me dis en prenant mon petit déjeuner sur la terrasse. Il m’appartient donc de rester vigilant sur ce point.
Alors, au travail ! J’ouvre mon « cartable ». On commence par…voyons le cahier de textes. Lundi, première heure…Mathém…Quoi ? Je ne reconnais pas mon écriture ! Géom…géométrie dans l’espace…calcul numérique…Qu’est-ce que c’est que ça ? Suis-je victime de l’émission de télé « Surprise, surprise » ? A qui, mais à qui appartient ce cahier ? Ca alors ! Philippe Porte ! Mais qu’est-ce qu’il fiche là, dans mes affaires ? Je fouille, je cherche dans les autres compartiments…C’est à en devenir fou ! Même couleur de trousse, même marque de cahier de textes, même serviette en cuir des années 80 ! Nous avons échangé par mégarde nos sacs rigoureusement identiques. En quelque sorte, je suis devenu prof de maths et lui, s’est transformé en prof d’allemand !
(Matériel d'une utilité relative en classe d'allemand.)
Peu de monde le samedi au collège. La secrétaire est officiellement présente dans l’établissement, mais où se cache-t-elle ? Après une dizaine d’appels téléphoniques, il est évident qu’elle a opté ce matin pour une formule allégée de son activité professionnelle. La principale ? Elle « fait sa gym ». Le principal adjoint ? C’est son jour de marché. Où donc habite ce prof de maths ? Renseignements téléphoniques. Rien. Annuaire. Rien, c’est-à-dire, liste rouge…Et zut !
Je cours jusqu’au secrétariat. Personne. Le concierge, tête la première sous le volant de son break et genoux appuyés sur le siège avant, peut difficilement me répondre : il passe l’aspirateur. J’ose néanmoins l’interrompre dans son occupation importante pour lui présenter un cas de force majeure.
- C’est impossible, me dit-il, on n’a pas le droit de communiquer les adresses.
Et puis, vous n’avez pas de chance d’être tombé sur lui.
- Ah bon ? Pourquoi ?
- Ben, vous savez, comment dire…Il part en vadrouille le vendredi soir, il fait
plusieurs bistrots. Après, il va danser. Le samedi, il « récupère » et puis, il remet ça le samedi soir. Vous ne le saviez pas ?
(Prof de maths en train de se préparer psychologiquement pour ses cours en prenant la tengente. Une vie de chien!)
Me voilà dans de beaux draps ! Mais, s’il a une once de conscience professionnelle, il sera obligé d’ouvrir son cahier de textes avant dimanche soir…Il faut donc rester optimiste.
Samedi midi. Je trouve enfin la secrétaire. En grande conversation avec un agent de service. Elle est désolée, elle aussi, et réagit comme le concierge. Malgré tout, elle accepte d’appeler le mathématicien fêtard. C’était prévisible, il ne décroche pas.
- Vous savez, lui…il est comme ça. J’ai bien peur pour vous. Vous ne le reverrez
que lundi matin. On le connaît. C’est un sacré noceur, lui…
Pour la première fois depuis longtemps, le téléphone ne sonne pas pendant ma sieste. Pas le moindre professeur de mathématiques sur cette terre pour me dire qu’il est disposé à me restituer le matériel pédagogique qui me redonnera des couleurs.
Puis vient une longue nuit d’insomnies et de cauchemars, suivie d'un dimanche entier à ronger mon frein.
Le lundi matin, l’échange de mallettes me rassure à peine. Philippe est confus. Moi aussi. Mais pour lui. Ses explications sont nombreuses, équivoques, embrouillées.
- Tu sais…je voulais t’appeler…J’ai eu des ennuis de voiture…Mes parents
m’ont…J’ai été malade…La prochaine fois, je…
Dès le premier cours, les élèves remarquent bien qu’il y a un certain flottement dans la mise en route et l’enchaînement des exercices que je propose.
A midi, ma décision est prise : je vais consulter mon médecin. Par chance, ma tension est basse, j’ai des étourdissements et il me trouve bien pâle.
Le certificat d’arrêt de travail de deux jours qu’il me signe, me permet de calculer les moyennes des classes et de préparer les conseils en toute sérénité.
Quant à l’inspection, inutile de prendre un risque, elle est annulée.
On en apprend à tout âge. Cette mésaventure m’a permis de faire la connaissance d’un enseignant, sans peur et sans remords, capable de se présenter devant ses classes en improvisant ses cours.
Performance d’un équilibriste de haute volée ou plongeon dans une piscine sans eau ?
JAC, le 26 mai 2011
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