Brillant footballeur à 19 ans, rapide, athlétique, adroit balle au pied, Kévin possède tous les atouts pour mener une carrière internationale. Quelques entraîneurs métropolitains le repèrent. On le voit souvent en photo dans les journaux locaux. Puis, un agent vient le contacter après un excellent match : un grand club de Première Division souhaite l’engager comme stagiaire. Il a trois jours pour réfléchir. Son billet d’avion est prêt.
La veille de passer son Bac, il fait sa valise.
C’est décidé.
Il part.
Il s’entraîne avec les pros, joue plusieurs matches et surtout plusieurs rencontres de coupe d’Europe où il se montre à son avantage.
Il devient célèbre à la Réunion. On le fait venir pour des pubs. Il pose pour tel magazine. Il se fait indispensable dans le paysage socio-éducato- footballistique de l‘île.
Après deux années convaincantes sur les terrains de la Première Ligue, il est sur le point de signer un contrat « Professionnel » avec le club qui lui a fait rater le Bac. Mais, au dernier moment, l’entraîneur lui préfère un Brésilien au jeu plus spectaculaire. En compensation et pour services rendus, on lui présente un agent russe, attaché à un club polonais : le GKS de Katowice est à la recherche d’un joueur formé à l‘école française.
Le contrat est signé dans les jours qui suivent.
Les vacances arrivent.
Il a hâte de revenir à la Réunion pour montrer à ses proches deux ou trois maillots de joueurs célèbres, son dictionnaire franco-polonais et la carte de l’Europe de l’Est qu’il vient d’acheter.
Kévin est beau, grand, bien fait de sa personne. Ca tombe bien : il aime les femmes. Il en repère une, jeune, pimpante, vaguement étudiante, mais plus tournée vers les discothèques que vers les études. C’est le profil qu’il recherche.
Il voudrait l’emmener en terre slave. Elle a trois jours pour réfléchir.
Son billet d’avion est prêt.
La veille de passer son permis de conduire, elle fait sa valise.
C’est décidé.
Elle part.
A leur arrivée à l’aéroport de Katowice, elle est éblouie par les flashes des photographes et la notoriété de son futur compagnon. Lui aussi.
On les installe dans une limousine et un hôtel 5 étoiles, en attendant un appartement de luxe.
Dans les jours qui suivent, le club fait venir un nouvel entraîneur. D’emblée, celui-ci impose ses conditions : les deux langues véhiculaires sur le terrain seront désormais le polonais et l’anglais. Kévin baisse la tête. Mauvaise nouvelle, car il ne maîtrise ni l’un ni l’autre. Il sait que c’est un handicap sérieux au sein d’une défense de haut niveau.
Afin de combler au plus vite son retard dans la langue de Shakespeare, il s’attache les services, jour et nuit, d’un professeur d’anglais. Ils font les courses ensemble, passent les week-ends ensemble, fréquentent ensemble les bars et les pistes de danse de la ville.
L’entraîneur ne lui adresse quasiment pas la parole. Néanmoins, il consent parfois à l’inscrire sur la feuille de match ou à le faire jouer un quart d’heure, en fin de rencontre.
Au coup de sifflet final d’une partie houleuse contre le Legia de Varsovie, Kévin se blesse. Plâtrage. Immobilisation pendant deux mois. Puis, rééducation plus longue que prévue.
Il guérit et s’entraîne à nouveau. Sur le point de remplacer à la mi-temps un défenseur fatigué, il comprend mal les consignes du « coach »
Altercation. Amende. Il ne joue plus pendant deux mois.
Il se blesse de nouveau. C’est grave : ménisque. Opération en France.
Il revient à Katowice. Il progresse en anglais. Et en sorties « whisky-coca ».
Son contrat d’un an se termine. Aucun club ne le sollicite. Il passe trois mois à Rouen, où il continue à s’entraîner.
Puis, en attendant des jours meilleurs, il revient à la Réunion où, malheureusement, personne ne l’accueille.
Ou plutôt, si, au bistrot, ses anciens copains de classe.
Il ne trouve que le club de Saint-Pierre…Il se blesse à nouveau…Il fait sa rééducation. Priorité au billard et au baby-foot. Sa femme ne proteste même pas quand il rentre au petit matin en titubant.
Il perd son appartement offert par le club. Sa Ferrari. Son salaire. Il perd tout.
Sauf sa compagne, bien obligée de faire des ménages pour sauver le sien.
Elle est loin de savoir que désormais c’est elle, la vedette du couple.
(Certains footballeurs, "en bout de course", s'excluent eux-mêmes des terrains...)
JAC, le 25 juillet 2011
Toute ressemblance avec des personnages réels ne serait que pure coïncidence
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