C’était un petit médecin de campagne, toujours disponible et tourné en permanence vers les souffrances des gens. Quand on le sonnait en pleine nuit pour une bronchite ou une angoisse existentielle, il accourait aussitôt, cheveux en bataille, veste élimée par-dessus un pyjama à rayures, pantalon bouchonné aux chevilles, chaussettes de couleurs différentes.
Par contre, si l’appel avait lieu un dimanche pendant la messe, il attendait la fin de l’office pour porter secours aux malades.
En fait, le seul luxe de liberté qu’il s’octroyait, il le consacrait à Dieu.
Il arrivait dans une voiture cabossée, maculée de boue, épuisée par les nombreux trajets laborieux sur les chemins de terre. Souvent, il fallait plusieurs paires de bras vigoureux pour l’aider à redémarrer dans la descente.
Toujours mal coiffé, la mèche rebelle pendante, il y avait du Proust joufflu dans ce visage angélique.
Il avait pris une jeune femme pour ses ménages et, disait-on de bouche à oreille, peut-être aussi pour sa consommation personnelle.
Chacun des deux y trouvait son compte, d‘autant que l‘employée ne demandait qu‘à renflouer le sien.
Les patients, parfois en situation irrégulière, éprouvaient toutes les peines du monde à payer la visite, et opéraient avec lui comme dans les petites épiceries de l‘époque où les débiteurs, promettant de régler la facture un jour ou l’autre, faisaient porter les montants « sur la petite note ».
Il savait contenir les grippes, guérir les furoncles et calmer les rhumatismes.
Il était une figure marquante de notre village.
Je lui dois un peu mon Bac, puisqu’il a accepté de me fournir un certificat médical d’un mois, le temps qu’il me fallait pour réviser sérieusement et préparer mon examen.
Même si je ne pense à lui qu’une fois tous les dix ans, il mérite une place bien au chaud au fond de ma mémoire.
JAC, le 19 février 2012
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