5 janvier 2012, Sihanoukville,
Notre chauffeur de taxi est un athlète à la carrure impressionnante. Visage carré, nez écrasé, coup de taureau, regard de tueur, il est plus proche du pitbull furieux que d’un Brad Pitt enjôleur.
Sa conduite est brutale. Il dépasse, au feeling, à gauche, à droite, tout obstacle qui perturbe ses hormones de kick-boxeur en rut.
Un téléphone sonne. Puis un autre. Heureusement, les vitesses automatiques lui rendent service pour répondre à la demande.
Son visage s’adapte à chaque type de sonnerie et selon la nature de l’appel. Une voix caverneuse qui s’époumone au creux de son oreille gauche ? Ses yeux de guerrier cherchent le KO. Une femme à l’oreille droite ? Un sourire de vainqueur illumine son masque de Van Damme en colère.
A la sortie de Siem Reap, il s’arrête brusquement. Un homme en uniforme bleu contourne le véhicule. Rapides regards circulaires. Le conducteur lui glisse discrètement dans la main un petit paquet brunâtre, une sorte de bouillon cube. Personne n’a vu la livraison. Sauf moi.
A Kompong Thom, une pause. Il téléphone encore, gesticule, crache de dépit.
Poussière. Chaleur. Odeurs de fruits pourris et de poisson séché.
On repart. Toujours aussi vite.
Je lui montre mon appareil photos. J’aimerais tant garder une image des travaux des champs. Il n’en a cure. A peine le temps d’entrevoir dans les rizières les jolis chapeaux coniques. Dommage. Mon boxeur de full-contact vit sur les chapeaux de roue.
Par tous les moyens, je tente de calmer ses ardeurs de combattant de la route. Il double en troisième position, ne respecte aucune limitation de vitesse dans les villages.
Un troupeau de buffles à l’horizon. Tant mieux. Au moins une occasion de ralentir un peu.
Arrêt à Skon. Un marché où l’on vend des mygales frites, des grillons, des grenouilles, des oisillons, des brochettes de cafards. Il en profite pour manger une soupe. Les secousses dans les virages, les brusques coups de frein, le dégoût que m’inspire cet individu, me coupent l’appétit.
Puis il rencontre un groupe de jeunes devant lesquels il pérore. Maintenant, il semble mimer un combat. Toute la gamme de son savoir faire y passe : appels, feintes, provocations viriles. Puis vient une rafale de mouvements offensifs saccadés. Un pas de retrait, esquive, balayage au ras du sol, suivi d’un spectaculaire coup de pied circulaire, dit flying round house kick, qui vient frôler le menton du jeune spectateur.
Nous reprenons la route.
Faubourgs de Phnom Penh. Un immense embouteillage fait notre affaire. Comme disait Coluche : si on doit avoir un accident, on l’aura moins vite…
Devant l’hôtel, il nous quitte sans le moindre signe de tête.
Le karatéka démarre en trombe.
Il vaque à ses affaires, pressé de remonter sur le ring.
JAC, le 21 janvier 2012
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