Je vais vous
conter une histoire riche en enseignements, la parabole du singe :
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C’était le déluge. Les eaux emportaient tout sur
leur passage : habitations, animaux, arbustes, êtres humains, tout. Bien
installé au sommet d’un gros arbre solidement enraciné, un singe regardait la
scène, heureux d’être privilégié mais cependant un peu culpabilisé par sa
passivité devant tant de misère. « Il faudrait que je fasse quelque
chose, se disait-il pour se donner bonne conscience. Il faudrait que
j’essaie de sauver au moins une espèce… ». Il hésita encore, puis il se
décida, sauta de son arbre, plongea dans les flots tumultueux, saisit au
hasard la première espèce vivante qui passa à portée de sa main et bondit
sans demander son reste hors de l’eau en emportant son rescapé. Parvenu au
sommet de son arbre protecteur, il put alors regarder sa prise à
loisir : c’était un poisson !
« Tu es complètement fou, hurla le poisson,
qu’est-ce que c’est que cette farce ! Je ne t’ai rien demandé !
Veux-tu bien me rendre vite à mon milieu naturel ! »
Dépité, le singe rejeta le poisson à l’eau et
dit : « Voyez comme ils sont ! Vous essayez de leur rendre
service et ils ne disent même pas merci ! »
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Tous ceux
qui travaillent dans la coopération au développement feraient bien de méditer
ce cas car bien rares sont ceux qui ne jouent pas les apprentis sorciers !
Bien rares sont ceux qui ne rendent pas des services forcés, des faux services
que personne ne leur demande. Bien rares sont les projets de coopération qui ne
font pas autant de mal que de bien, mille fois hélas !
Il faut
plonger le bistouri dans le caractère quelquefois pernicieux de la coopération
au développement. Je ne m’attarderai pas sur les cas les plus extrêmes :
par exemple, on raconte que dans les années 80, les Soviétiques ont envoyé en
Guinée Conakry… des chasse-neige ! Je n’en ai pas la preuve, l’histoire
est si grosse qu’il peut s’agir d’une boutade. Cependant, quand on a vu à la
même époque en Guinée Equatoriale le port de Malabo bouché pour plusieurs
années par le sous-marin offert par l’URSS à la marine inexpérimentée du jeune
Etat souverain qui l’a coulé dès la première sortie, on est porté à tenir pour
vraie l’histoire des chasse-neige…
Beaucoup de
cas sont plus subtils, moins évidents. Mais ils ont tous un point commun :
le service forcé à des « bénéficiaires » qui ne l’ont pas vraiment
demandé et qui, avec les meilleures intentions du monde, fait parfois plus de
mal que de bien. Par exemple, nombre de projets ont poussé les femmes des pays
en développement à passer du salage au fumage du poisson. Ils ont oublié un
point essentiel : pour fumer, il faut du bois. Or, dans de nombreux pays
d’Afrique, les arbres existants sont la propriété des femmes mais en planter de
nouveaux est affaire d’hommes. Souvent, les maris sont peu au courant des
petites activités rémunératrices des femmes, ils ferment les yeux sur cet
argent de poche qui leur échappe. Mais s’il devient nécessaire d’investir, de
remplacer les arbres à cause d’une utilisation plus intensive, alors les hommes
entrent obligatoirement en jeu.
D’où la
sourde et tenace résistance des femmes à l’évolution vers le fumage, résistance
que ne s’explique pas le technicien occidental, le technicien « qui
sait ».
(Fumage traditionnel du poisson)
Même chose pour les arbres à karité. Les femmes recueillent les noix, les
écrasent à la main et les transforment en beurre de karité, très apprécié dans
les pays du Sahel comme crème de beauté. Elles soignent bien les arbres qui
sont pour elles une source de revenus personnels échappant à l’œil du mari.
Arrive au Mali une coopération nordique pleine de bonnes intentions : elle
mène une étude de faisabilité, installe des moulins et des presses et aide à
passer à une exploitation industrielle en dépit de la résistance au changement
des femmes qui ne savent pas ou n’osent pas exprimer leurs réticences profondes
et cachées. Elles sont censées être les premières bénéficiaires du projet et
pourtant, elles traînent les pieds et refusent même de vendre leurs noix à la
nouvelle usine. C’est qu’elles savent trop bien ce qui va arriver : si
l’exploitation requiert des investissements relativement lourds et peut rapporter
gros, alors les hommes entrent en scène, le progrès ne profite pas aux femmes
(et, par leur intermédiaire, aux enfants).
(Les femmes recueillent les fruits de l’arbre à
karité. Dessin Pascale Bas)
J’ai
rencontré à Rome en 92 Monsieur Esquinas-Alcazar, un expert de la FAO qui m’a
beaucoup impressionné. Il s’est insurgé contre certains apprentis-sorciers de
la coopération au développement. Il m’a raconté l’histoire de la disparition
déplorable des cultures des Incas : quinua, olluco, occa, kiwicha, tarwi,
qui sait encore ce que sont ces cultures ?
(Culture de tarwi sur fond d’Andes enneigées)
Le tarwi (Lupinus
mutabilis) a une histoire particulièrement édifiante : c’était une
excellente nourriture de base chez les Incas : elle contenait jusqu’à 40%
de protéines et 25% de lipides. A la fin des années 70, une grande agence de
coopération bilatérale occidentale vint offrir ses services au gouvernement du
Pérou : « Nous avons trouvé le moyen de produire un tarwi plus
riche en lipides. Nous vous proposons de subventionner vos paysans pour qu’ils
cultivent ce nouvel hybride et nous allons monter une huilerie qui va créer de
l’emploi. Certes, le nouveau tarwi est moins riche en protéines que l’ancien
mais, avec les revenus monétaires gagnés à l’usine, vos paysans pourront se
permettre d’acheter des protéines animales, viande et poisson ».
(Grains de tarwi)
(Fleurs de tarwi)
Le projet se
réalisa. Les fermiers plantèrent du tarwi à huile, ils finirent par perdre les
semences de tarwi à protéines. Les jeunes s’embauchèrent à l’usine, gagnèrent
de l’argent, purent s’acheter du poisson et de la viande. Ceci jusqu’à ce que
la coopération fasse marche arrière : « Désolés. C’était un
projet-pilote. Le test a montré que la rentabilité n’était pas celle qu’on
pouvait espérer. Nous allons nous retirer. Nous n’avons pas pu trouver
d’entrepreneur privé pour prendre la suite du projet ». Et le bon
vieux tarwi à haute teneur en protéines ? Et les milliers de familles
déstabilisées ? En partant, les experts ont probablement dit comme le
singe de la parabole : « Voyez comme ils sont ! Vous leur
rendez service et ils ne disent même pas merci ! ».
Revenons à
l’Afrique : il rigole bien Moussa, mon vieux paysan sénégalais de
Dagana ! Il en a vu, des touristes, sur les bords du fleuve Sénégal !
Il ne comprend pas bien pourquoi ils s’attardent tant pour y voir le soleil se
coucher. « Le soleil ne se couche donc jamais, en Europe ? »
demande-t’il ingénument.
Surtout, il
s’amuse follement de voir les ingénieurs du projet Sahel vert planter des
arbres à croissance rapide et de les voir arroser à grand renfort de pompes et
de tuyaux. Pour lui, c’est presque immoral : l’arbre doit faire des
efforts pour trouver l’eau. C’est à ce prix qu’il va développer ses racines en
profondeur et résister au vent. Un arbre arrosé est comme un enfant gâté, élevé
dans la facilité : ses racines vont s’étaler en superficie et la première
tempête va tout arracher. Il le leur a dit à ces toubabs prétentieux,
mais ils ne veulent rien entendre ! Ils sont agités, excités et
amoraux ! Oui, Moussa rit bien de leur future déconvenue bien prévisible.
Lui, il sait anticiper et utiliser les mécanismes naturels : il fait
manger des graines à ses chèvres, les graines se retrouvent dans la bouse, bien
au frais, bien à l’humidité, bien nourries, bien conservées jusqu’à ce
qu’arrive la saison des pluies. Les toubabs feraient bien d’en
prendre de la graine.
Voici encore
un exemple d’ « experts » trop pressés et irrespectueux de la
sagesse des Anciens : les paysans des pays producteurs de manioc ont
toujours su que certaines espèces étaient toxiques, notamment les espèces
« amères ». Les méthodes traditionnelles de traitement avaient pour
but de réduire ou supprimer la toxicité en faisant tremper, cuire, bouillir,
sécher ou fermenter. Retirer la peau était également recommandé car elle
contient la plus forte dose de cyanides.
(Champ de manioc)
Les « experts »
sont venus, bardés de diplômes d’ingénieurs agronomes et de gestionnaires,
confits dans leur vanité. Ils ont favorisé la culture des espèces amères pour
des raisons économiques. Ils se sont gaussés des méthodes traditionnelles de traitement,
d’autant plus que les paysans n’ont pas su leur expliquer rationnellement
pourquoi ils opéraient ainsi : on avait toujours fait comme ça de père en
fils, on n’en connaissait pas la raison mais c’était sûrement bien puisque les
ancêtres le faisaient. « Perte de temps, balivernes, superstitions,
augmentez les cadences » ont grondé les « experts » jusqu’à
ce qu’il y ait suffisamment de malades pour que leurs puissants laboratoires
entrent en scène et confirment la sagesse des Anciens.
(Racine de manioc)
Monika, notre merveilleuse amie potière helvéto- italo-nigérienne, totalement
immergée depuis longtemps dans la culture locale, remarquable communicatrice
interculturelle, se dit abasourdie par la bêtise des coopérants. Ils sont venus
à Boubon (30 Km de Niamey) installer des cuisinières à énergie solaire. Rien de
plus sensé, vu d’Europe : du soleil, il y en a ici à profusion, on va
faciliter la vie des femmes, on va freiner la déforestation. On a installé,
inauguré, formé un peu trop hâtivement.
Les experts
sont repartis un peu vite vers d’autres destinations. Ils n’ont pas vu les
poules qui viennent picorer sur les miroirs, ils n’ont pas vu les chèvres
escaladeuses. Ils n’ont pas vu la poussière et le sable. Ils n’ont pas pris le
temps de réaliser qu’avec ce système les repas n’étaient pas prêts avant 15 ou
16 heures… Alors, les villageois ont mis soigneusement de côté l’installation
et ont fait reprendre du service aux trois pierres et au feu de bois. Chaque
année, les consultants viennent évaluer le projet : on remet les miroirs
en place pour quelques jours, tout le monde est content, on fait la fête,
les rapports d’évaluation sont excellents…et on continue…
Monika en a
une autre, bien intéressante, à nous raconter : elle a remarqué que les
paysans puisaient l’eau dans les « canaris » avec leurs mains sales.
Alors, elle a adapté sur ses cruches, pots et canaris un petit tube pour
permettre l’écoulement de l’eau sans souillure. Tout allait bien, l’innovation
technologique modeste était bien perçue et utilisée. Une agence de coopération
internationale a apprécié mais, en bons occidentaux, les experts ont dit :
« Pourquoi faire simple quand on peut faire compliqué ? ».
Ils ont préconisé l’installation de robinets et expédié des centaines de petits
robinets en plastique !
(Innovation brevetée Monika : le tube sur
canari. Photo Pascale Bas)
Quand on n’a
jamais vu un robinet, on le tripote et on le tourne n’importe comment. Aucun
robinet n’a fait plus de trois jours ! Dans ce cas, les sommes en jeu sont
minimes, mais c’est l’illustration sur une petite échelle d’un mal qui ronge la
coopération technique : les occidentaux compliquent toujours pour imposer
leurs technologies. Et les élites nationales qu’ils ont contribué à former ne
s’y opposent pas, bien au contraire. Que de fois ai-je entendu ce
refrain : « Pas de coopération au rabais. Nous voulons accéder au
dernier cri de vos technologies ! ».
(Canaris décorés au repos, case typique du Niger.
Photo Pascale Bas)
(Canari et plat protecteur, mur de terre, ombre et
fraîcheur. Photo Pascale Bas)
A suivre...
Daniel Bas, 5 mai 2009
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