1 - Lambaréné et le fleuve Ogooué
Lambaréné
est à trois heures de route de Libreville. C’est une petite ville d’environ
10 000 habitants à cheval sur une île et les rives du fleuve Ogooué qui, à
cet endroit, s’élargit en un vaste delta intérieur d’eau douce, véritable
labyrinthe parsemé d’îles et de lacs. C’est un univers gorgé d’humidité, de vie
grouillante, de végétation exubérante, d’odeurs de moisissure et d’huile de
palme. Les couleurs dominantes sont le vert foncé des arbres gigantesques, le
brun des grands troncs d’okoumé qui dérivent sur les eaux argentées du fleuve.
(Carte du Gabon)
(Le fleuve Ogooué, ses méandres, ses îles)
C’est à
Lambaréné que repose Albert Schweitzer, un homme à la biographie
particulièrement riche et complexe : né allemand en 1875, il deviendra
français après le retour de l’Alsace à la France. Il cumule les titres de
docteur en philosophie, en théologie et en médecine. Il est à la fois pasteur protestant,
médecin et musicien. Il lui sera décerné le prix Nobel de la paix en 1952. Il
est surtout célèbre par son hôpital de Lambaréné et l’idée maîtresse qui
sous-tendait la vie de l’institution : les familles devaient y avoir libre
accès et même pouvoir y camper, le patient ne devait pas se sentir arraché à
son environnement habituel, le personnage central était le malade et non le
médecin.
Le dispensaire s’est étendu mais on a conservé les premiers bâtiments du début
du XXème siècle (1913) que l’on peut visiter ainsi que l’appartement du docteur
transformé en musée.
(L’hôpital de Lambaréné vu du fleuve Ogooué)
(Le fleuve Ogooué vu de l’hôpital de Lambaréné)
De ce
voyage, je garde un souvenir particulièrement vif et tendre : c’était mon
premier périple en Afrique avec Pascale, la fille de mon plus vieil ami
d’enfance, qui devait devenir ma femme cinq ans plus tard. J’avais alors en
charge ma fille Sandie, sept ans, et Pascale était la meilleure baby-sitter qui
soit : imaginative, perceptive, créative, jamais en retard d’une idée
magique pour intéresser l’enfant et l’entraîner dans des contes fantastiques où
évoluaient hippos, pélicans, aigles et caïmans…Quel ravissement pour la
fillette, quel soulagement pour le père stressé !
Pascale a
tout de suite adoré l’Afrique. Eminemment adaptable et empathique, elle a été
adoptée par les Africains. Rien de nouveau ou d’étrange ne la rebutait :
manger du crocodile ou de la gazelle comme à Lambaréné ou, plus tard, de
l’éléphant faisandé et du serpent en Centrafrique ou l’œil de la tête de mouton
(grande faveur réservée aux hôtes de marque) au Mali ne lui faisait pas peur.
Elle m’a beaucoup aidé à savourer mon immersion sur ce continent et à y aimer
les gens. Ses yeux d’artiste ont attiré mon attention sur une foule de jolies
choses que ma myopie avait négligées. Ses souvenirs ravivent aujourd’hui les
miens.
Donc, nous
nous sommes rendus en bordure du fleuve, là où on laisse sa voiture pour
prendre une pirogue à moteur après d’âpres négociations sur le prix. Nous
avons porté notre choix sur deux jeunes garçons, l’aîné, Jean-Luc, ayant au
plus quinze ans. Et nous sommes partis vers l’aventure pour trois jours…
(Nos piroguiers, Jean-Luc et son jeune frère. Photo
Pascale Bas)
Oui,
vraiment à l’aventure, sans plan, sans savoir où et quand manger ou dormir. Nos
piroguiers ont commencé à faire preuve d’indiscipline, chargeant et déchargeant
des passagers supplémentaires sans notre accord pour arrondir leur recette. Ils
se sont vite révélés de piètres guides, plus intéressés par leur opération
juteuse de tramping que par nos instructions. Nous avons accosté sur
plusieurs îles surprenantes: l’une d’elles était habitée par un personnage
solitaire énigmatique, un ermite intéressant mais farouche et peu engageant.
Une autre était inabordable, surpeuplée d’hippopotames. Sur une autre, une
mission où nous espérions pouvoir coucher était complètement à l’abandon, les
bâtiments en ruine étaient la proie d’une végétation vorace, le silence,
interrompu seulement par de subtils glissements de reptiles, faisait presque
peur. Tout ceci était intrigant, envoûtant, fascinant, effrayant. Nous y avons
fait connaissance avec une petite merveille de la nature, la carambole, fruit
exotique jaune orangé à côtes saillantes, à tranche étoilée, à saveur acidulée.
Déjà, au
loin, des feux s’allumaient sur les berges du grand lac. La nuit tombe vite, en
Afrique, et avec elle le froid sur le fleuve…La petite Sandie commençait à
s’inquiéter. C’est le moment que choisirent nos piroguiers pour se mettre en
grève et réclamer une rallonge au prix convenu… La suite demain…
(Carambole à maturité)
(Carambole. En haut, la tranche étoilée)
Demain :
Gabon (2) : Frissons rétrospectifs d’un « Aventurier »
Daniel Bas, 7 mai 2009.
J'imaginais aussi que Pascale avait dû recevoir l'Afrique avec un naturel et une sagesse peu communs aux européens/occidentaux. A propos, l'exception confirmant la règle, il paraît que les vikings disaient que les braves se sentent toujours à l'aise partout. Bon sang ne saurait frémir... Notre Pascale serait-elle ce qu'on appelle une "vieille âme" ? Avec tout le respect qui lui est dû, je crois que oui.
Les photos sont très belles. C'est bien de rappeler qui fut le Dr Schweitzer. A part les protestants et les humanitaires, je me demande si on se souvient encore de lui. J'imaginais le Gabon comme ça. Je n'avais jamais vu de caramboles mûres sur l'arbre. C'est superbe.
Rédigé par: Phil' | 13/05/2009 à 05:41