Pendant ma
période de préavis en 1960, un seul client des Papeteris Mougeot a continué
jusqu’au bout à exiger d’être servi par moi et moi seul. L’histoire remontait à
mon tout début de stagiaire. Elle mérite d’être racontée car c’est encore une
histoire de père et de fils et cette fidélité a bien égayé ma période de
purgatoire : « La Vosgienne » à Epinal était l’un des meilleurs
grossistes de France. Il emportait des camions entiers de papier hygiénique
qu’il venait chercher à l’usine. Son Directeur, Monsieur Desfontaines, ne
s’entendait guère avec notre Directrice Commerciale et les litiges (en
particulier sur le nombre de feuilles des rouleaux) étaient nombreux. On
redoutait beaucoup le terrible Monsieur Desfontaines, ses réclamations
faisaient trembler toute l’usine, c’était à qui prendrait la fuite pour ne pas
lui répondre au téléphone…
Au temps
béni de mes premiers stages, on décida de me bizuter. Le client exigeait un
avoir de 30% et n’en démordait pas. On allait envoyer le jeune
« Prophète » négocier et prendre les coups, on verrait bien ce qu’il
avait dans le ventre, ça serait bon pour sa formation ! On m’entoura de
recommandations, on me décrivit de long en large la personnalité du fauve et on
me laissa latitude de négocier jusqu’à 15% de rabais maximum.
Je me
présentai donc au siège de « La Vosgienne », dûment cravaté, mes
dossiers bien à jour, la gorge sèche…J’entendis dans le couloir le pas pesant
du monstre… Il apparut dans l’encadrement de la porte, grand, sombre, impressionnant…Il
me dévisagea durement, glacial… Puis, doucement, tout doucement, il commença à
fondre… Il s’approcha, presque tendre, posa ses mains sur mes épaules, me fixa
droit dans les yeux et murmura :
« Oh !...
Comme vous lui ressemblez !... Excusez-moi, laissez-moi vous
regarder !... Comme vous lui ressemblez !... »
Et il
ajouta :
« Vous
avez sûrement lu dans les journaux la triste nouvelle du guet-apens de Palestro[1]…
Mon fils fait son service militaire à Palestro, je suis sans nouvelles, je suis
terriblement inquiet… Mon Dieu, comme vous lui ressemblez !... Comme ça me
fait du bien de vous voir !... ».
Ma confusion
était totale et je fis mine de battre en retraite :
« Cher
monsieur, je venais au sujet de votre réclamation, mais je vois que vous avez
d’autres soucis aujourd’hui. Je reviendrai à un meilleur moment, j’espère que
vous aurez vite des nouvelles rassurantes de votre fils. Faites-moi savoir
quand je pourrai me permettre de revenir vous déranger…
- Ma
réclamation ! Quelle réclamation ? Jeune homme, il n’y a plus de
réclamation. Me déranger ? Vous ne me dérangerez jamais, vous m’avez donné
aujourd’hui une grande joie, je ne veux plus traiter qu’avec vous chez Mougeot.
D’ailleurs, venez avec moi au secrétariat, je vais vous faire établir un
nouveau bon de commande ».
Il y a comme
ça des jours fastes. A Laval-sur-Vologne, on attendait, mi-anxieux, mi-amusés,
le retour du jeunot :
« Alors,
il ne vous a pas mangé ? Combien de rabais avez-vous consenti ? 5
pour cent ? 10 ? 15 ?...
- Il a été
terrible, mais je l’ai dompté ! De rabais, pas question, pas un
centime ! Et voici une nouvelle commande aux prix habituels. Faites-la
préparer, son camion passera en fin de semaine… ».
On se fait
parfois de solides réputations à bon compte. La chance, ça existe… J’étais
devenu en deux temps, trois mouvements, le super-vendeur des Papeteries !
Toujours est-il que Monsieur Desfontaines refusera jusqu’au bout d’être servi
par quelqu’un d’autre que moi. Seul, l’éloignement l’empêchera de me suivre
comme client à La Haye Descartes.
[1] Le guet-apens de Palestro est l’un des drames de la guerre d’Algérie. Plusieurs jeunes recrues y ont laissé la vie.
(Ouagadougou, salon international de l'Afrique de l'Ouest)
(Stand de la coopération nigéro-luxembourgeoise, Daniel en compagnie du traducteur multilingues Siddo Tiémogo )
(Chedozot en bonne compagnie...)
Daniel Bas dit Chedozot, le 7 mai 2009
Il est des gens, qui, dotés d'une certaine chance passive, voient parfois des dragons se muer en agneaux. C'est un phénomène saisissant à voir.
Rédigé par: Phil' | 18/05/2009 à 01:36
... et un peu dur de la feuille!
Rédigé par: Chedozot | 08/05/2009 à 10:01
Chedozot, au bout du rouleau...
Rédigé par: Jac | 07/05/2009 à 19:42