Message de Chedozot à Cocode en date du 5 mars 2007 :
Voilà, mon Cocode, Chedozot, longtemps absent de la critique artistique, croit de son devoir de faire sa rentrée avant que la génération montante ne soit complètement tourneboulée par la floraison des ismes, suffixes qui marquent généralement l'outrance voire la dictature : impressionnisme, cubisme, dadaïsme, fauvisme, surréalisme, existentialisme, situationnisme, futurisme et j'en passe comme on dit communisme, socialisme, capitalisme, fascisme, islamisme, terrorisme, j'm'enfoutisme et autres extrémismes...
Pendant les dernières vacances, j'ai eu ma dose de nouveaux ismes. J'ai suivi ma petite famille en traînant les pieds dans un FRAC (Fonds Régional d'Art Contemporain) et subi sans broncher l'exposition intitulée "Au-delà de la géométrie : art construit, minimal, sériel". Tu m'as bien compris, c'est clair comme de l'eau de roche...Que n'ai-je appris plus tôt ! J'aurais su ce qu'était le mouvement américain néo-géo, je me serais pâmé devant les peintures "déconstruites" de la fin des années soixante, j'aurais apprécié la remise en cause du minimal art américain, j'aurais vibré en redécouvrant les merveilles du constructivisme, du suprématisme, du néo-plasticisme, du spatio-dynamisme et du lumino-cinétisme...
Mon Dieu, que tout cela est beau ! tous ces termes que je m'empresse de partager avec toi, mon Cocode, sont tirés de la brochure de l'exposition qui nous précise que la liste "n'est pas exhaustive"...Dieu merci, car j'en veux encore et je voudrais t'en faire largement profiter tant il est vrai que la science la plus fraîchement acquise est la plus communicative !
Ces ismes superlatifs ont un point commun : quand ils tiennent le haut du pavé, il n'est pas de bon ton de douter de leur excellence et il convient de pouvoir en dire quelques phrases bien senties de connaisseurs : " C'est grand !" affirme l'un devant un tableau minuscule. "C'est puissant !" rétorque l'autre sans pouvoir préciser ce que pourrait être un tableau impuissant. "Original" est une échappatoire, une façon de s'en sortir en disant quelque chose sans rien dire. Quand j'entends "super" ou "génial", je sors mon fusil-mitrailleur !...Je ne supporte pas "magnifique" du latin "magnus, grand" face à une oeuvre de petite dimension. J'accepte "c'est amusant" car mieux vaut rire que pleurer. "C'est beau !" mériterait sans doute quelques précisions et qualificatifs complémentaires mais a au moins le mérite de correspondre à ce que j'attends de l'art. Ce n'est pas pour rien qu'on parle de "beaux-arts". Je brise là avant de passer irrémédiablement pour un philistin.
Cette dictature esthétique a toujours existé mais la société moderne ne sait plus donner du temps au temps. Le classicisme pouvait tenir la rampe pendant quatre siècles, l'impressionnisme quatre lustres mais je parie que les derniers ismes ne dureront pas quatre ans et on s'oriente vers un zapping de quatre mois en quatre mois, voire quatre semaines ou quatre jours...C'est un phénomène de mode, ça va, ça vient comme les jupes rallongent ou raccourcissent à chaque printemps. Les esprits lents y perdent leur latin s'ils en ont jamais eu. C'est pourquoi j'ai longtemps préféré me taire parce que j'ai perdu les pédales, à moins que je n'aie été parmi les derniers à ne pas céder à la folie ambiante du zappisme.
Oui, il faut donner du temps au temps. Qu'est-ce que 4 ou 40 ans vus de là-haut, à l'échelle de l'éternité ? Les sculptures grecques sont belles parce que tout le monde s'est accordé à les trouver belles pendant 2500 ans. La Vénus de Milo ou la Maja desnuda qui ont présidé à mes premiers émois d'adolescent me font toujours le même effet (le cubisme n'a pas les mêmes rondeurs affriolantes). Quand les spatio-dynamistes et les lumino-cinétistes auront tenu le manche, si j'ose m'exprimer ainsi, pendant 2500 ans, on en reparlera ! Jusque là, je resterai plus que dubitatif...
Réponse de Cocode en date du 7 mars 2007 :
Mon fidèle Chedozot, tu as oublié l'isme de Suez, cher au Mollétisme !
Encore tout un programme et Dieu sait si j'abonde ! Je prépare un texte sur la manière de parler des Français : sûr que les "ismes" auront leur chapitre.
Je partage tes anathèmes. En peinture, ça a toujours été ainsi : chaque demi-génération a toujours eu envie d'étiquette en isme pour se distinguer de la moitié précédente. J'avoue ne pas bien comprendre ce qu'est le fauvisme. J'ai tendance à en faire une spécialité de cirque, côté ménagerie. Cela dit, je revendique mon néo-réalisme...Tu vois que ce n'est pas si simple.
- Je trouve ça assez original et créatif, pas toi chérie ?
- Oh oui, mon amour !...
Daniel Bas dit Chedozot, le 18 février 2009
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