Le Lycée Corneille sous l'occupation
" Et la statue de Corneille ?", me direz-vous. Les Allemands ne l'ont pas prise pour en faire des canons ? Très bonne question. D'abord, il faut préciser qu'il y avait dans le Rouen d'avant-guerre deux statues en bronze de Corneille : l'une trônait sur le pont Corneille, le vieux "pont de pierre", juste à l'endroit où il s'appuyait sur l'extrémité de l'île Lacroix. On peut encore la voir, mais elle a été transportée devant le nouveau théâtre des Arts.
L'autre, qui est déjà bien familière aux lecteurs de ce blog, ornait (et orne toujours) la Cour d'Honneur du Lycée Corneille. Comment ont-elles pu survivre à l'Occupation ?
Le sauvetage de la statue du pont de pierre est dû à un stratagème de résistants : ils ont volontairement sous-estimé le poids de la statue, ce qui a incité le Génie allemand à venir enlever Corneille avec un palan muni d'une chaîne et de cordages trop fragiles...Ils ont cédé sous le poids de bronze et la statue est tombée au fond de la Seine. Elle y est restée jusqu'à la Libération car les Allemands avaient d'autres chats à fouetter. On l'a récupérée après la guerre, réparée et installée sur les quais, où on peut la voir aujourd'hui.
Et la statue de la Cour d'Honneur du lycée ? Aucune idée des raisons de son immunité ! Peut-être une fleur faite au Censeur des études qui était un collaborateur notoire et aurait fait là quelque chose de bien. Il s'est enfui à la Libération dans les fourgons de l'armée allemande en déroute et a été condamné à mort par contumace en 1944, par des tribunaux d'exception un peu expéditifs, il est vrai. Il lui était reproché d'avoir fait des descentes impromptues dans les classes des grands en compagnie de policiers et d'avoir fait fouiller les cartables : gare à qui se faisait pincer avec des tracts ou de la littérature interdite ! Pour professeurs et élèves, surtout ceux des classes terminales, la prudence dans les actes et les propos était de rigueur à cette époque.
( Censeur courant vers l'Allemagne : son moi doute)
Les bombardements ont eu provisoirement raison du vieux bahut. Tout Rouennais de ma génération se souvient du bombardement de nuit du 19 avril 1944, le plus violent et le plus raté que la ville ait eu à subir. Des camarades de classe ne sont pas revenus. C'est arrivé plusieurs fois : le matin qui suivait un bombardement, il y avait un vide ou deux dans la classe. Puis, le Proviseur entrait discrètement, glissait à l'oreille du professeur une confidence, repartait cérémonieusement comme un ordonnateur de pompes funèbres. Le professeur était perturbé, ne savait que dire, reprenait son cours avec difficulté. On ne posait pas de questions, on avait compris, notre camarade ne reviendrait pas.
D'autres élèves y ont perdu leurs parents. Je revois deux copains, des jumeaux, qui vivaient un suspense insoutenable : leurs parents figuraient parmi la centaine de survivants enfermés sous les ruines dans la cave des Douanes. Les secours, dépourvus de moyens, piétinaient pour libérer ces emmurés qui frappaient désespérément, envoyaient des signaux assourdis qui sont allés decrescendo jusqu'à l'extinction...Les sauveteurs sont arrivés trop tard. Les jumeaux ont disparu du jour au lendemain, sans doute recueillis par des grands-parents ou des oncles.
(documents Chedozot)
Pendant ce temps, la cathédrale brûlait : débordés, les pompiers de Rouen ont fait appel aux pompiers de Paris. C'était un combat titanesque : du haut de la côte d'Ernemont, sur les hauteurs de la ville, j'ai vu un pompier téméraire travailler au corps son adversaire et tomber en flammes du haut de la grande échelle.
Le combat était inégal, le feu gagnait. Alors, l'armée allemande a fait un coup de pub extraordinaire : avec des moyens puissants, elle a mis fin à l'incendie en deux coups de cuillère à pot. Des affiches ont aussitôt fleuri sur les murs de la ville : "Les assassins reviennent toujours sur les lieux du crime" et on voyait côte à côte Jeanne d'Arc sur son bûcher et la cathédrale en flammes...
Le lycée a été touché, en particulier la vieille chapelle où j'ai quelquefois chanté avec la chorale du brave père Vimont.
Il n'y a plus de carreau aux fenêtres des salles de cours. On va donc nous mettre en congé pour de très grandes vacances. La classe reprendra timidement en octobre avec du papier huilé aux fenêtres. J'ai appris à cette époque que le verre venait du nord et de Belgique, contrées qui n'étaient pas encore reconstruites.
On nous encourageait à patienter : pour les carreaux, il faut attendre que les verreries belges recommencent à produire...
En novembre, nous travaillerons en manteau et en mitaines, puis, le froid se faisant plus mordant, on nous renverra à la maison jusqu'au printemps avec un vague système de cours par correspondance. Ce sont les vacances les plus longues de ma vie. Oh ! La joie de retrouver enfin la bonne odeur de la craie et de l'imprimerie ! Ceux qui "sèchent" les cours aujourd'hui ne peuvent pas comprendre !
Allons, finissons sur une note joyeuse ! J'ai déjà dit dans "Popote et Papote" que le Président de classe élu, le Z comme on disait au lycée Corneille, avait un pouvoir important par la distribution des biscuits vitaminés que le gouvernement de l'époque allouait dans toutes les écoles. Il avait un autre pouvoir non négligeable en fin de trimestre : la tradition voulait que l'on battît un ban pour chaque professeur avant de partir en vacances. C'était le Z qui donnait le signal : " Un triple ban pour Monsieur Moulin !...Un deux, trois !...". Un deux, trois, quatre, cinq, un, deux, trois, quatre, cinq, un deux, trois etc...J'ai joui pendant plusieurs années de ce privilège : j'étais à mon affaire, la proximité des vacances rendait l'ambiance joyeuse, il m'appartenait de donner le signal de la fête. Mais surtout, le Z était le décisionnaire principal sur la question fondamentale de l'attribution à chaque prof d'un ban simple, d'un ban double, triple, voire quadruple dans de rares cas. C'était une sorte de notation des enseignants dont le Z était la cheville ouvrière. Nos bans répondaient à leurs "Tableaux d'Honneur", "Encouragements" ou "Félicitations du Conseil de Discipline". Les professeurs ne s'y trompaient pas: ils savaient bien qu'une privation de ban était une gifle et qu'un simple ban signifiait : "Peut mieux faire". Pour les Félicitations, il fallait au moins un triple ban...
Alors, allons-y, les Anciens, que je vous entende : "Pour notre vieux bahut, un quadruple ban !...Un, deux, trois...".
Daniel Bas dit Chedozot , le 31 janvier 2009
( document Michel Leveillard)
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