JAC a dit: Guilin à vélo
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JAC, l'infatigable voyageur,s'est noyé naguère dans la Mer de Chine, la mer de vélos de Guilin, au sud. Il a survécu comme survivent des milliards de Chinois non encore motorisés. Il a bien fait, car cela ne va pas durer. Au rythme exponentiel où la Chine croît, ces scènes de rues au matin calme ne seront bientôt plus qu'un souvenir que les grands-pères chinois raconteront à leur unique petit enfant.
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Le texte et deux photos sont signés de JAC. Les autres photos et bidouillages sont de JCP et n'engagent que lui.
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Guilin, Chine du Sud, 24 octobre 1992
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Les pédaliers par saccades, les chaînes un peu déraillées, les dérailleurs un peu rayés, les petites sonnettes agitées fébrilement comme par des mains d’enfants sur des jouets mécaniques, c’est la Chine entière montée sur de grands vélos noirs. C’est un ronflement de bruits doux, un léger frou-frou ininterrompu qui flotte dans l’air frais du petit matin calme. Les hommes bleus, veste Mao, ne parlent pas. Mais ils s’expriment par leur machine en de petits crissements comme le font des milliers de chauves-souris échappées d’une grotte. De gauche à droite, au milieu de la chaussée, sur les ponts, dans les ruelles, partout, le ballet est incessant, magnétique, étourdissant. On se sent malgré soi attiré, aspiré au cœur de cette immense concentration humaine. Coureur anonyme au mitan d’un formidable peloton, il faut vivre ce grand bonheur trempé de crainte, de curiosité et de nostalgie.
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Malgré tout, vue de l’extérieur, la foule compacte est plus hétéroclite qu’il n’y paraît. Femmes affublées de tissus grossiers et sombres, qui traînent des enfants endormis dans une vieille remorque en bois. Cycliste à vélo triporteur, écrasé de rondins empilés approximativement. Une jeune fille sage et droite retourne à la maison, cheveux longs jusqu’à la taille. Malgré ses hauts talons elle tient à pédaler avec élégance en appuyant juste assez pour avancer à vitesse raisonnable et permettre à son sourire de rester figé. Deux gamins se poursuivent et tentent de slalomer entre les adultes.
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Mais brusquement, une grand-mère s’arrête au milieu de la cohue, ce qui paralyse le mouvement général de la machine. Elle a cassé sa chaîne, provoqué un regroupement dans la mêlée et causé un immense embouteillage. Le moment est venu peut-être pour elle d’abandonner le voyage, la course, la partie. La doyenne reste là, hébétée, échevelée, les bras ballants, au milieu du boulevard , tandis qu’autour d’elle les bicyclettes s’entremêlent et provoquent, même au ralenti, un carambolage spectaculaire. Il est maintenant impossible de rouler. Certains choisissent de passer par des rues transversales. Il n’y a plus qu’à les suivre. Un pont délicat enjambe de ses longues pattes de gazelle le large fleuve Li-Jiang, parsemé de bateaux habités, constellé de barques peuplées de pêcheurs à l’affût, piqueté ça et là de buffles immobiles.
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Au-dessous, un vieil homme accroupi, porte en équilibre sur ses genoux un petit garçon endormi bouche ouverte, tête en bas jusqu’à toucher presque le pavé. C’est lui sans doute qui a planté des aiguilles dans les bras de l’enfant. Non loin de là vit une véritable cité d’oiseaux, enfermés dans de jolies cages délicatement décorées, posées les unes sur les autres. Des jeunes gens nourrissent des perruches avec des papillons, d’autres ont payé pour avoir le droit d’ouvrir les portes et laisser s’envoler les petits prisonniers. Assis en cercle sur des tabourets des marins font claquer à plaisir les dominos du Mah-Jong.
Dans un escalier sombre qui mène aux rives du fleuve, de mauvais garçons à la tenue débraillée se provoquent et s’empoignent comme s’ils voulaient s’entretuer. Tout au bord de l’eau une jeune femme tient sur sa poitrine un bébé qu’elle serre très fort, exagérément, et qu’elle couvre de baisers. Elle fixe le fleuve de ses yeux hagards et un torrent de larmes coule de ses joues. Sur l’eau boueuse glisse une longue barque instable, démesurément filiforme, conduite à la perche par un vieux gondolier à chapeau de paille. Aux extrémités, des cormorans impassibles montent la garde dans une posture figée de statue. Beaucoup de familles ont élu domicile sur des embarcations accolées, des radeaux de bambous, des jonques de fortune, des péniches au toit de tôles goudronnées. Une femme se lave les cheveux, qu’elle a fort longs, une autre fait la cuisine tandis que d’un foyer s’élève tout à coup une épaisse fumée noire.
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La densité des cyclistes est telle à midi qu’il est inutile de rouler sur les artères. Il vaut mieux s’enfoncer à pieds dans la ville au hasard des ruelles, au gré des parfums de gingembre, de citronnelle ou de basilic. Les échoppes se succèdent : vendeurs de phares de vélo, de chaînes, de pédaliers, marchands de vaisselle, de baguettes, de braseros. Sur le marché trois hommes assis à même le pavé, soldent des bananes. Une femme debout s’impatiente devant une tonne de navets invendus. Des enfants insoucieux rient derrière leur étal de mandarines. Un jeune moustachu plonge un chat blanc dans une marmite d’eau bouillante tandis que son collègue passe un chien au chalumeau. On marche sur des épinards glissants, des flaques d’eau visqueuse, des épluchures de pommes. On progresse en enjambant des caisses, des seaux, des tiges de canne à sucre. On avance avec difficulté parmi les charrettes, les étalages, les tas de fruits jetés au sol.
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On se faufile tant bien que mal une fois à droite, deux fois à gauche, on revient sur ses pas sans le savoir, on s’infiltre dans un labyrinthe sale et puant qui se rétrécit en cul-de-sac lugubre. Les regards s’étonnent et fixent illico l’appareil photos de l’étranger, visiblement perdu, mais qui retrouve soudain ses repères quand il découvre par miracle le territoire des canards laqués, pendus par les pattes dans des positions étonnamment parallèles, images rassurantes d’un plat typiquement chinois, connu dans le monde entier. Dans l’air flottent des senteurs d’ail, de caramel et d’oignons grillés qui vous mettent instantanément l’eau et les baguettes à la bouche. Un serveur nettoie vaguement un coin de table pour l’Européen qui honore le restaurant de sa présence. On vous apporte sans attendre les soupes, les sarcives, les travers demandés car tout est prêt à l’avance.
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Malgré la cacophonie ambiante, des quinquagénaires somnolent au-dessus de leurs vermicelles, d’autres dorment carrément, la tête posée sur leurs bras croisés. Les heures passent à tenter de suivre le rythme de ces Asiatiques besogneux, mais il faut bien reprendre le vélo pour rentrer chez soi et retrouver les boulevards encombrés de cyclistes patients, occupés à avancer, rouler, poursuivre leur route, leur destin, leur vie, sur ce long fleuve tranquille. Reviennent alors les doux bruits de pédaliers, de chaînes bien graissées, le murmure incessant des sonnettes, le va-et-vient perpétuel que l’on observe comme un cormoran impassible.
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Ce mouvement perpétuel, sismique et sensuel.
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JAC
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