Ecrire, lire et compter
Alphabétiser, oui, mais dans quelle langue ?
Les agences
de coopération veulent envoyer les enfants à l’école et alphabétiser les
adultes. Elles ont raison. Au Niger, par exemple, l’illettrisme atteint 85% de
la population, plus de 90% chez les femmes. Donc, alphabétisons les
Nigériens et les Nigériennes !
Oui, mais
dans quelle langue ? En français, langue officielle mais qui n’est
vraiment couramment parlée que par quelques petits pour cent de la
population ? En djerma, langue nationale parlée dans la Capitale, langue
de l’ethnie qui tient généralement le pouvoir mais qui ne fait qu’un tiers de
la population du pays ? En hausa, langue parlée par une ethnie rarement au
pouvoir mais qui fait 60% de la population et qui représente, au-delà de la
frontière du Nigéria, 20 millions de locuteurs (autant que le néerlandais, par
exemple) ? En anglais, ce qui est particulièrement indiqué dans toute la
frange relativement humide du pays (autour de Maradi, notamment) qui tire ses
revenus des liens transfrontaliers avec le Nigéria anglophone ?
(En vert, le Niger dit « humide », Djerma
autour de Niamey/Dosso, Hausa plus à l’est)
Dans les
langues européennes (français, anglais), le matériel pédagogique ne manquera
pas mais le renforcement par les conversations en famille sera aléatoire. Dans
les langues nationales, le contexte social facilitera l’apprentissage mais la
post-alphabétisation sera difficile car il y aura peu de publications à lire.
Nombre de journaux en langues nationales créés par les services officiels
d’alphabétisation ont cessé de paraître faute d’argent. Les grandes
coopérations bilatérales européennes, notamment la française dans le cas du
Niger, ne se posent pas tant de questions : les intérêts du donateur
priment, on défendra donc la francophonie.
Moi, je
pense que si on veut vraiment le bien d’un citoyen de Zinder ou de Maradi, il
faut l’alphabétiser d’abord en hausa, langue parlée des deux côtés de la
frontière et qui est soutenue par de nombreuses publications pédagogiques et
littéraires souvent venues d’Amérique. Ensuite, en anglais. Enfin, français
et/ou djerma comme troisième langue. Mais qui va accepter cela ? En tout
cas, pas la coopération française, ni les fonctionnaires djermanophones et
francophones de la Capitale créée par les colonisateurs. Pas davantage le
Gouvernement qui y verrait un facteur de scission du pays. Alors, n’en parlons
plus : les Zindérois continueront à investir dans une langue qui ne leur
sert pas à grand’chose.
(Syllabaire)
Alphabétiser, oui, mais pour quoi faire ?
Chez des
adultes vivant dans un environnement qui valorise peu la communication écrite,
le besoin d’alphabétisation est rarement ressenti et exprimé spontanément. Il
vient lentement à propos d’activités engagées au préalable et où
l’analphabétisme apparaît au bout d’un certain temps comme un frein, un risque
et une marginalisation. La motivation des bénéficiaires et leur participation à
la mise sur pied du programme sont alors mieux assurées.
Quand le
village est inondé à chaque pluie, quand les enfants meurent du choléra, quand
il faut faire des kilomètres pour aller chercher de l’eau plus ou moins
potable, apprendre à lire et écrire peut ne pas apparaître comme une priorité.
La communauté considérera probablement qu’une retenue d’eau ou un groupe
électrogène sont plus urgents. Mais le besoin d’un programme d’alphabétisation
peut justement surgir des nouvelles conditions ainsi créées : par exemple,
pour maintenir le groupe électrogène en bon état, il faudra lire et comprendre
le mode d’emploi et suivre les instructions écrites. L’adulte analphabète sera
amené de manière simple, progressive, concrète et vivante à constater par
lui-même les avantages que peut comporter le savoir lire, écrire et compter.
C’est dans
la pratique des activités quotidiennes et à l’occasion de ces activités que
doivent s’enseigner l’écriture, la lecture et la numération. L’adulte doit
pouvoir utiliser immédiatement ses nouvelles connaissances et mieux remplir,
grâce à elles, sa fonction dans le groupe. Le but de l’alphabétisation
fonctionnelle n’est pas seulement d’enseigner la lecture et l’écriture mais
aussi de fournir au producteur des instruments de travail améliorés dont la
communication écrite.
2 et 2 font-ils 4 dans toutes les cultures ?
Je faisais
mes premières armes au Zaïre en accompagnant Monsieur Diawa (ou plutôt :
le « citoyen » Diawa comme on disait alors sous Mobutu), un jeune
instructeur en comptabilité, dans une tournée de suivi de ses anciens élèves au
sein de leurs micro-entreprises. Je savais que les techniques de gestion
devaient être adaptées aux différentes cultures mais je pensais naïvement que
ceci ne s’appliquait pas à la comptabilité : 2 et 2 ne font-ils pas 4
partout ? J’ai dû déchanter.
(Archives Daniel Bas, Guinée Equatoriale, 1982 : séminaire de gestion élémentaire pour femmes commerçantes en majorité peu ou pas alphabétisées. Prenant conscience du fait que leur méconnaissance de la numération les conduisait à des ventes à perte et qu'elles se faisaient souvent voler sur les poids et le rendu de monnaie, elles ont aussitôt demandé à bénéficier d'une alphabétisation fonctionnelle.)
Le Citoyen
Diawa se lamentait en constatant que même ses meilleurs participants ne
tenaient pas correctement leurs livres :
- « Mais enfin, toi, Samba, tu étais mon meilleur élève. Tu maîtrises les
techniques, tu es convaincu qu’il faut une gestion transparente et cependant tu
ne tiens pas tes livres ! Je ne comprends pas ça, peux-tu
m’expliquer ?
-
Euh… C’est
que mon oncle est venu et il est tombé sur les livres et il les a feuilletés…
-
Et
alors ?
-
Alors, il a
dit : Oh, oh ! Mais tu ne m’avais pas dit que tu faisais tant de
bénéfices ! Tu devrais pourtant savoir à quel point nous sommes dans le
besoin en ce moment avec ton cousin qui entame des études à l’Université !... Alors, j’ai décidé de ne
plus écrire mes comptes ».
Deux ans plus tard, j’ai revu le
Citoyen Diawa à Kinshasa. Il avait abandonné son métier de formateur et créé
une belle petite entreprise de menuiserie. Je lui ai dit :
« Alors, avec vous je suis
tranquille…Vous pratiquez certainement ce que vous avez si longtemps
prêché ! Je ne vous demande pas si votre comptabilité est en ordre !
- Hélas, me répondit-il, je ne tiens
pas de comptabilité en bonne et due forme…Moi aussi, j’ai des
oncles !... »
Assurance tous risques ? Secret Défense
(Méfie-tê, méfie-tê oco, méfie-tê toujou, dit-on en
Normandie)
Djibo dit
Longa est un menuisier du Village Artisanal de Wadata à Niamey. Actif, imaginatif,
sérieux, responsable, parfaitement alphabétisé et tenant scrupuleusement ses
comptes par écrit. A sa demande, j’ai emporté sa comptabilité à la maison pour
y jeter un coup d’œil. Je suis tombé en arrêt sur un gros poste intitulé
« Défense »… Je me suis trituré l’esprit : de quoi pouvait-il
bien s’agir ? Une nouvelle clôture ? Un système d’alarme ? Un
coffre-fort ? Un service de gardiennage ?
Le
lendemain, Djibo m’a tout dit, non sans hésitation car il connaît les Blancs et
il avait peur que je me moque :
« Il
s’agit des sommes que je verse à un marabout pour chasser les mauvais esprits.
Une seule fois, je ne l’ai pas fait, c’est l’année où j’ai eu mon accident de
moto et six mois d’immobilisation !...
- Comment,
Djibo, tu crois à toutes ces sornettes ?
- Et vous,
les toubabs, vous croyez bien à toutes les sornettes que vous racontent vos
compagnies d’assurances ? Vos entreprises ont des postes
« Assurances » exorbitants ! Vous avez peur de tout, vous vous
assurez contre tout, même contre la pluie et le beau temps ! Mon poste
« Défense », c’est votre poste « Assurances » : c’est
moins cher et au moins aussi efficace !... »
Allons,
experts de tous pays qui venez en Afrique enseigner la comptabilité, ne vous
laissez pas décourager ! Mais n’attaquez pas bille en tête, observez,
écoutez d’abord et dites-vous bien que vos interlocuteurs sont loin d’être
bêtes…Voyez avec eux comment les aider à progresser vers leurs
objectifs.
Daniel Bas, 15 mai 2009.
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