3 janvier 2004, Bundi, Rajasthan, Inde,
Le palais de Bundi est facilement
accessible à pieds, même si les galets de la lente montée vers l'entrée royale,
sont devenus glissants à force d'être piétinés, polis, lustrés depuis des
centaines d'années par des éléphants, des dromadaires et des chevaux.
Les salles sont dans un état
déplorable. Des tas de cailloux partout. Des murs effondrés. Des barres de fer
tordues, rouillées, coupantes, en travers des coursives.
Un moustachu se présente. Il est
guide. Je suis prêt à le suivre dans ce dédale de couloirs et d'escaliers.
Il parle beaucoup, plaisante souvent, se retourne sans cesse vers ses "clients." Il nous ouvre une porte...
Mon Dieu ! Elle donne sur le vide
! Il en ouvre une deuxième...Rien d'autre qu'une vue vertigineuse sur la ville
de Bundi, 200 mètres plus bas.
- Sorry, sorry... I made a mistake...
( Victor Hugo)
En français et dans ma barbe, je
lui fais savoir que certaines erreurs peuvent coûter TRES CHER. Devant son
incompétence évidente, notre homme préfère avouer qu'il voulait seulement
...nous faire une farce... qu'il vient de Delhi...qu'il est étudiant. Il
insiste pour passer un moment en notre aimable compagnie... C'est tellement
agréable de rencontrer des étrangers comme nous...e.t.c...
Sous nos pas le sol craque. Le plancher ne paraît pas solide. Il faut sortir vite d'ici. Cette construction en encorbellement n'est pas sécurisée. Entre les lattes du parquet on distingue un à-pic béant... Dans un couloir obscur, on trébuche sur des planches. On se prend les pieds dans des fils électriques. Des sacs ont été entassés dans l'embrasure d'une porte. Personne dans la forteresse. Solitude et désolation. Le faux guide fait semblant d'expliquer l'histoire du palais à deux Anglais bien élevés qui sourient, mais pas trop, yes, yes, I see, O.K..of course.
(Victor Hugo)
Maintenant il se montre un peu cynique et
nous fait remarquer qu'il est déjà 16 heures, que les portes du château ferment
bientôt. Veut-on dormir ici ? Il n'obtient qu'une grimace contenue des
Britanniques.
J'ai une soudaine envie de quitter cet endroit sinistre, d'abandonner la visite de ce musée aux plafonds à moitié effondrés. Nous montons des escaliers, descendons des pentes, remontons trois marches, empruntons des galeries, enjambons des tas de sable... Je demande la sortie. Brusquement, comme un enfant qui cherche tout à coup sa mère au supermarché.
( Encore Victor Hugo)
Mais ...il faut bien se rendre à l'évidence...nous sommes perdus ! Deux
Anglais, un Français, un Indien errent dans les ruines d'un château médiéval du
Rajasthan et, sans doute ,dans des zones que personne ne visite,
vraisemblablement interdites au public. L' " étudiant " cherche en
vain une issue :son sens de l'orientation s'est brusquement volatilisé. Il nous
suit pas à pas. Curieux guide quand même ...qui se laisse guider sans broncher.
Où sont les gardes ? Nous appelons à l'aide...Pas de réponse.
Des craquements dans une salle contiguë,
sans doute des singes ou des corbeaux. L'acropole abandonnée ferme sa lourde
porte dans quelques minutes et personne ne nous entend...
Alors nous plaisantons à la mode british,
faite d'humour noir, pour nous donner du courage et ne pas perdre la face. Nous
allons retrouver la sortie. Un jour. C'est sûr. On peut déjà commencer par en
rire. En rire jaune peut-être. Finalement, le hasard d'une galerie, l'imprévu
d'un escalier, la découverte d'un souterrain assez vague, font que...nous
sommes sauvés.
A l'autre extrémité du palais, en effet, le
gardien apparaît, les clefs à la main. Nous l'appelons. Nous sommes sauvés.
Nous l'appelons...Mais... il continue son chemin vers la sortie, sans même se
retourner vers nous...
- Hé ! Ho! Please ! Excuse me !
Oh ! Incroyable ! Il est sourd !
Il marche tête baissée. Va-t-il se tourner
vers nous ?...Il ouvre le portail... Nous poussons ensemble des hurlements de désespoir...
Il lève lentement la tête vers nous... N'est-il pas aveugle ? Pas tout à fait
...Il n'a qu'un oeil !!! Quasimodo est le gardien du palais de Bundi !
Le cyclope nous fait des gestes étranges. Il tend les bras vers le ciel... Ses facultés de compréhension me paraissent limitées. Oui, il nous fait comprendre qu'il faut redescendre en prenant à gauche, puis à droite, puis tout droit, pas en haut parce que c'est sans issue... Pas en bas parce que ça donne dans le vide.
( Montage JCP, "Jac a dit: Bundi", sur G1trou.com)
En quelques secondes nous atteignons la
sortie, plus par intuition qu'en suivant les conseils de notre sauveur. Il nous
attend devant la porte principale en émettant des grognements, des raclements
de gorge...Cet être biscornu, cyclope et sourd, se plante devant nous, main
tendue vers notre générosité... Il m'agrippe à la manche...Je passe mon chemin.
Amusant, mais pas tant que ça. Je n'aime ni
les singes ni le monstre qui nous insulte dans ses gestes désordonnés.
Il fait certainement très froid la nuit dans les châteaux branlants des maharadjahs.
JAC, le 1er juin 2009
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