#7 juillet 2002, Saint-Saëns, France ,
Il pleut sur Paris et ses embouteillages. Nous prenons péniblement la direction de la Normandie, à la poursuite du Tour de France, passé par là, il y a deux jours. Quelques banderoles, quelques panneaux nous le font savoir. La route mouillée est jonchée de petits drapeaux tricolores et de slogans gigantesques à la gloire de certains coureurs.
Gournay -en- Bray
« En 1202 Philippe Auguste s’empare de la ville… »
La région est déjà associée à l'image de mon père. C’était pour moi une ville frontière. La limite enfantine entre le réel et l’imaginaire. Au -delà, c’était l’inconcevable pays des Tartares, celui des clowns mangeurs d’enfants, celui des forêts sauvages où les voyageurs disparaissaient mystérieusement, laissant sur les fougères trois gouttes de sang. Nous allions de ferme en ferme, dans la Traction Citroën noire qui sentait l’huile de vidange et les pneus propres.
Brémontier- Merval
C’était un château immense gardé par de gros chiens noirs au collier de métal armé de piquants, un lieu malgré tout hospitalier pour les adultes parce qu’on leur offrait de larges tartines de pain, du camembert un peu fait et du cidre un peu dur.
La forteresse, lieu naguère sinistre et prestigieux, existe-t-elle encore?
(La "forteresse" vue avec des yeux d'enfant...)
Forges-les-Eaux
« Le 3 juillet 1630 Louis XIII y accompagne la reine Anne d’Autriche et le cardinal Richelieu… »
La ville m’était interdite. Je m’y rendais en secret, à vélo, l’après -midi, quand mon père travaillait loin de la maison. Nous faisions les délurés agités dans les rues, en criant fort notre joie de vivre. Si l’un de nous avait sur lui un ou deux francs, il achetait une glace à partager en cinq ou en six…
La route descend légèrement vers Buchy, puis remonte. Quatorze kilomètres. Les coureurs n’ont mis avant-hier que quelques minutes à les parcourir. Nous faisions des sprints inutiles dans la côte et dilapidions notre jeunesse avec frénésie.
Buchy
B.U.C.H.Y….Mon innocence. Mes parents. Une maison. Un jardin. Une chambre qui sent le renfermé, à l’image de moi-même adolescent.
A l’entrée du village la route ondule de trois longues bosses, passe devant le collège où j’ai échappé à la mort à l’âge de 22 ans. Je m’étais précipité alors dans la loge du concierge pour réclamer, hagard, un verre d’eau. Je suffoquais, j’ haletais.
« Très belles halles du XVIII ième siècle , construites en bois de chêne et dont l’une est pavée de briques… »
Le marché bruyant du lundi. Le jeu habituel consistait à en faire le tour lentement plusieurs dizaines de fois dans la matinée, dans les odeurs de volailles, d’œufs frais, de beurre à la motte et de fromage de Neufchâtel. Les garçons passaient dans un sens et croisaient des groupes de grosses filles rougeaudes un peu niaises. On s’y rendait à pieds. En 1950, j’ai le souvenir d’y être allé plusieurs fois en voiture à cheval. On attachait les bêtes en entrant, sur la gauche, dans une cour.
Le clochard Joseph à la voix éraillée, hantait gentiment les lieux de son alcool chanteur. A n'importe quelle heure du jour et de la nuit, il hurlait à tue-tête sa chanson préférée « Joseph est au Brésil », qu'il agrémentait de créations littéraires suggestives toutes personnelles, dont la teneur ne quittait jamais le domaine des performances sexuelles improbables du héros auquel il n’avait aucun mal à s’identifier puisqu’il portait le même prénom.
Dupriet, le roi des cafés de la Grand-Place, le boucher aux doigts difformes (accident de hachoir), claquait à plaisir les dominos sur la table du bistrot ou sur les cuisses de ses maîtresses et, d’une voix de stentor, faisait taire à l’encan le plus bruyant des camelots.
Guérard, le gros facteur aux joues rouges, grand amateur d’eau de vie et d’amours à la sauvette, baissait la tête jour de marché à cause des maris.
Il faut passer devant…prendre tout droit après… j’ai oublié les noms…J’allais chercher le lait et les œufs chez…
La petite montée devant le pont …la ligne de chemin de fer Rouen - Lille…
Là. C’est là …La rangée de peupliers entoure toujours la maison de briques rouges…S’arrêter discrètement. La boîte aux lettres est cachée par les feuilles des arbres…
Rien n’a changé. Si, le jardin a disparu…Remplacé par une pelouse. Les fraisiers ont été arrachés. Les lilas décapités. La rhubarbe sacrifiée. Les kiwis n’existent plus. Confisqués, au profit d’une balançoire de supermarché. Et peut-être même de nains en plastique, je ne pourrais l’affirmer, à cette distance on ne voit pas bien…
Vite, allons à Saveaumare. D’ailleurs les nouveaux propriétaires ouvrent prudemment une fenêtre et montrent un visage inquiet. Comme le faisaient ostensiblement nos parents pour décourager les intrus potentiels.
La petite école Paul Bert n’a pas vieilli. Le terrain de hand-ball n’a pas été transformé en parking pour voitures d’occasion à vendre. Mais je reconnais là, je vois Jacky Brinel…Je l’appelle …" Tu me reconnais ?
- Non, je ne vous reconnais pas. Je ne m’appelle pas Jacky. C’est mon voisin."
Il dit ne pas connaître mon nom. pourtant il habite ici depuis 10 ans.
Je pleure intérieurement : les larmes ne coulent pas. Océane ne comprend pas mon émotion.
Nous descendons vers Clairefeuille. La grotte où sont morts onze enfants en 1995.
L’endroit est toujours interdit d’accès. Nous nous y introduisions, enfants, torche à la main, malgré les avertissements très fermes des adultes. Il fallait coûte que coûte vérifier par nous-mêmes ce que tout le pays racontait : long tunnel datant de la dernière guerre, cache d’armes, d’explosifs, de gaz mortels. Les messages de prudence n’y faisaient rien. Le cœur battant nous soulevions des pierres, des caisses. L’explosion, les émanations de gaz auxquelles nous avons échappé à l’époque,se sont produites 40 années plus tard .
Bilan : 11 cadavres. Parmi les noms portés sur la plaque commémorative, figurent ceux de la famille de mes anciens camarades de classe. Leurs petits-fils ont voulu aller plus loin que nous. Ils en sont morts.
Montérolier.
Le petit cimetière est endormi. Le village aussi. Il est midi. Tout le monde est sans doute à table. Ou parti chercher fortune à la ville.
Le tas de terre où gisent nos parents.
Silence.
Les voisins d’alors, parfois fâchés pour des broutilles, sont à présent réconciliés , regroupés, un peu en désordre.
Allons à La Boissière au restaurant de la Varenne, haut lieu gastronomique de la région. C’était il y a 40 ans un café de routiers où le patron M. Hague racontait des histoires, faisait rire les femmes, pérorait au milieu des joueurs de cartes et de dominos.
Le serveur, trop bien élevé pour l’endroit que j’ai connu bien avant sa naissance, ne sait rien, bien sûr, de l’histoire de ce restaurant où il sert les vins dont il récite par cœur les mérites .
Saint-Saëns
« En 1592 Henri IV y fait allumer un incendie dans le but d’éloigner les troupes espagnoles qui voulaient investir la ville… »
Ma maison natale est désespérément silencieuse. Je cherche en vain la ferme de Lihut où nous nous rendions parfois le dimanche en calèche. Un grand corps de ferme, me semble-t-il, en briques rouges, quelque part sur une colline…Beaucoup de vaches…Une balançoire? …Une mare en tous cas où fourmillaient les canards. ..
Mais où est-ce ?
Aujourd’hui j’ai tourné pour toujours une page en ouvrant le livre des souvenirs.
( Saint-Saëns, Seine-Maritime, 2142 habitants)
JAC, le 6 mars 2009
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