24 janvier 1992, cassette vidéo, visionnée en Arabie Saoudite,
Insoutenable le regard du couple sur les soldats qui vont bientôt tirer...Terrible la volonté de vengeance du tribunal d'exception. Mais devant ces deux personnages qui ont terrorisé le peuple vingt-cinq années durant, la peur des juges d'occasion est manifeste. Helena serre puérilement son petit sac sur sa poitrine. Ceaucescu réajuste son écharpe, remet droit le col de son manteau. Puis la caméra montre un mur de la caserne. Plusieurs rafales de mitraillettes crépitent dans l'air glacé. Deux corps, au loin, percés de trous. Zoom avant du cameraman amateur à la rencontre du sang qui s'écoule de la tête de la femme. Le rideau est tombé sur la Roumanie. Une page d'histoire est tournée. Elle me donne la nausée.
Mais brusquement me reviennent les images du nord du pays, les Maramures, région montagneuse et boisée. C'était en 1983...Il faisait chaud.
La vallée bruissait de bonheur et de ruisseaux autour de ce petit village aux maisons colorées. Dans les cours, il y avait des puits à balancier, actionnés par des hommes en costume traditionnel : calotte noire, boléro brodé, pantalons bouffants serrés aux chevilles, étranges chaussures au bout pointu et relevé.
Les outils semblaient fabriqués à la main : faux, faucilles, serpes. Des petites chaumières roses, orange ou d'un bleu ciel naïf chantaient la joie de vivre. Un grand-père lisait des histoires à ses petits enfants. Le plus jeune écoutait, yeux fermés, en suçant son pouce. Le spectacle était très beau : je me suis accoudé à la barrière. Toute de bois sculpté. Une grand-mère filait la laine. Une jeune fille au corsage fleuri, est sortie d'une fermette bleu lavande, pour me proposer des pommes. Dans ce décor de théâtre, les chevaux hennissaient en langue roumaine ou magyare et les coqs, perchés sur des charrettes chargées de foin, avaient bien raison de se gonfler d'orgueil ou d'importance.
Des enfants rieurs m'ont vite adopté et conduit partout dans le village, où ils m'invitaient à découvrir leur école, l'épicerie, leur cachette d'armes en bois, même une cabane de branchages, juchée dans un arbre, véritable tour de guet pour se protéger des "envahisseurs venus de l'Est" et de "l'Empire du Froid"...Un adorable petit cimetière m'attirait. Mes amis m'y ont suivi mais avec beaucoup de réticence. Des conciliabules fusaient entre eux...Le lieu était envahi de plantes grimpantes, de tombes en bois sculpté, aux croix ouvragées de mains d'artistes. Un fourmillement étonnant de chefs- d'oeuvre !
Je me suis arrêté devant cinq d'entre elles...Cinq photos de soldats morts le même jour...Des cousins, des frères peut-être. Une petite tentait de m'éloigner de cet endroit et de me convaincre par gestes qu'ils avaient succombé à une maladie...Alors un garçon s'est jeté sur elle. Il a crié. Hurlé. Un autre m'a pris à part et, après avoir vérifié que nous n'étions pas suivis, il m'a parfaitement imité le bruit caractéristique de la kalachnikov : " Ta, ta, tam, ta, ta, tam..., Milicia ! Milicia !..." .
Ainsi "la milice" avait supprimé cinq jeunes hommes du bourg. Pour quelle raison mystérieuse ? Et la haine était grande dans les yeux de l'enfant.
Le couple étendu, mort dans la neige, a fait raser au bulldozer certains villages des Maramures où des églises exhibent, sur les murs extérieurs, des fresques d'une poignante beauté. Où des tziganes dansent et chantent sur les chemins de terre pour un sourire ou un verre de Slivoviç. Des maisonnettes, véritables puzzles de poutres qui permettaient le démontage et le remontage, en cas d'invasion. Les habitants de Snagov, par exemple, chassés de leur maison vers les faubourgs de Bucarest, n'ont pu emporter que leurs clôtures, avec l'espoir insensé de revenir un jour et de pouvoir concrétiser à nouveau les limites de leur propriété retrouvée. Mais Snagov a été rayé de la carte...
Le président roumain n'a pas eu le temps de mener à bien son projet terrifiant : écraser, éliminer toutes les zones de regroupements de minorités hongroises et tziganes.
Les soldats qui viennent de se venger sont peut-être les garçons que j'ai rencontrés dix ans auparavant dans cet adorable village...
JAC, le 7 février 2009


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