Il
pleuvait sur Rouen. La grisaille de novembre attristait les meubles. A la radio
les nouvelles n’étaient pas réjouissantes. Dehors des dos voûtés attendaient le
bus. La porte de la cabine téléphonique battait au vent. Les vitres avaient
depuis longtemps volé en éclats sous les cailloux vengeurs de quelques
désoeuvrés. En somme, une journée à se jeter la tête dans un oreiller et à
dormir pour ne plus voir le ciel chargé de gros nuages…
Quelque
chose a frappé au carreau. Des petits coups répétés. Etrange, surtout au troisième
étage d’un immeuble. En pareil cas, on ne prête pas attention à de telles
anomalies. On relit les résultats sportifs dans le quotidien, on espère une
amélioration du temps, un geste commercial du banquier pour quelque découvert
récurrent…C’est alors qu’apparaît, agrippé au rebord de la fenêtre, tremblant
de froid et l’œil triste implorant mon aide, une splendide créature, bleu
chatoyant, pourpre, vert pomme, : le plus joli perroquet du monde…Doucement
je me déplace en sa direction. Lentement j’ouvre la croisée…L’animal reste à sa
place. Il m’attend. Peu à peu il passe une patte, une aile, puis finit par
sauter sur le sol, à l’intérieur de l’appartement. Que faire de cette bête
envoyée par le ciel ?
Dans
ma précipitation puérile à la servir, je lui propose trois miettes de pain, des
biscuits qui traînent, un peu d’eau dans une soucoupe. Le fugitif accepte sans
crainte. On dirait qu’il a choisi son sauveur.
Bientôt
il reprend des forces et visite son
nouvel environnement : la chambre à coucher, le couloir, un vélo de course,
deux ou trois factures oubliées sur le sol avec des journaux ouverts à la page
des petites annonces. Je lui trouve un nom de circonstance, Vendredi, mon jour de repos au collège.
Séduit par cette apparition mais ignorant les us et coutumes de mon nouveau compagnon, j’ai tenté de découvrir dans quelque manuel de ma bibliothèque les connaissances les plus élémentaires sur les psittacidés. « L’arara…n’a pas beaucoup de prédateurs mis à part l’homme qui l’enferme dans ses appartements pour faire l’intéressant devant ses invités…il se nourrit de graines, de baies, de fleurs…En captivité…bananes, épis de maïs tendre, jamais d’avocat ni de persil… ».
Le
lendemain, après une nuit plaisante à l’entendre chanter à tue-tête ses deux
refrains préférés « Paris,
s’éveille… » et « ne
me quitte pas », l’idée m’est venue de parler à mes élèves de cette
rencontre étonnante. L’un d’eux s’est levé brusquement : « C’est mon perroquet, c’est lui, il
s’est échappé depuis une semaine, mon père est oiseleur, c’est mon
oiseau… »
Le
soir même, l’homme s’est présenté chez moi, en compagnie de son fils et de deux
perruches vertes papillonnant dans une jolie cage en osier, « pour me récompenser d’avoir retrouvé
leur trésor ». Le cadeau me laissait perplexe et, pour tout dire, me
contrariait beaucoup : moi-même un peu « oiseau sur la
branche », je n’admire les animaux que dans leur milieu naturel. Néanmoins
j’acceptai, certain que le couple ferait des heureux dans le voisinage.
Justement,
au dernier étage de l’immeuble, une vieille dame malade pleurait la mort
récente de son chat gris. Je lui ai offert les deux inséparables. « C’est un cadeau du Bon Dieu, me
souffla-t-elle, le visage plein de larmes, le
plus beau cadeau de ma vie… ».
Plusieurs
mois après, au début du printemps, quelqu’un
a sonné à ma porte. C’était la grand-mère ! Heureuse, rayonnante de santé
retrouvée. Pour la première fois depuis un an, elle descendait, seule, faire son
marché. Elle me serrait les mains avec affection :
-Vos
perruches sont plus efficaces que tous les médicaments du monde ! Vous
voyez ? Je cours comme une jeune fille !
Le
jour même j’ai reçu un courrier du Rectorat, un merveilleux coup de pouce du
destin : j’avais enfin obtenu mon affectation pour la Réunion.
Ceci
pour vous dire, jeunes accablés par le sort, moins jeunes dépressifs à la
carrière laborieuse, porteurs de rancune stérile envers la société :
« Quand le ciel bas et lourd pèse comme un couvercle
Sur l’esprit gémissant en
proie aux longs ennuis… », jetez cette corde ou ces médicaments qui
ne vous veulent que du mal car…
Un perroquet peut toujours venir frapper à votre fenêtre.
JAC, le 2 août 2009
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