La route. Continuer. Bourlinguer. Besoin de se reposer. De repartir aussitôt. Cette folie située quelque part entre l'envie de fuir et le besoin absolu de rester. L'errance désirée et haïe.
En Ethiopie tout moteur posé sur trois ou quatre roues est considéré par les tribus du sud comme un taxi...Les hommes montent d'abord sur le toit : ils savent qu'il n'est jamais facile d'en déloger un guerrier armé d'une kalachnikov. Le camion surchargé, brinquebalant, parvient à bon port grâce à une série de miracles dont personne ne s'étonne puisque Dieu est Ethiopien et orthodoxe. A Madagascar les taxis-brousse roulent, tanguent, toussent, tremblent de toutes leurs portières, de toutes leurs casseroles. L'Arche de Noé croule sous les pintades, les cochons ficelés, les poulets attachés les uns aux autres par les pattes. Le "bateau" déborde de sacs déchirés, de pneus empilés, de resquilleurs agrippés à la porte arrière.
Rouler. Toujours rouler. Plus loin. Toujours plus loin. Il faut traverser des régions désertiques lacérées de pistes de cailloux, où la poussière se dépose sur tout ce qui vit, tout ce qui respire, qui ne respire que d'un poumon, qui ne dort que d'un oeil à cause des mouches, qui gît là, sans aucune utilité : banc effondré, carcasse de voiture démantelée, pieds de lit en fer, sacs de ciment desséché, bicoque sans toit, tonneaux abandonnés.
Et les camions ! Camions-citernes, camions mammouths, camions forteresses hérissés de pointes, de tôles, de poutres, camions bulldozers aux mâchoires démoniaques, camions cathédrales bardés d'amulettes et de photos d'actrices à la gorge pigeonnante. Au Kerala on croise des camions "animaliers" , friands de tigres peu aimables ou de paons dédaigneux, des camions "chrétiens", exhibant Jésus "super star" sur fond de ciel bleu de Prusse...L'avant est rutilant de phares peinturlurés de rouge, de vert, de mauve. Le capot scintille d'arabesques, de silhouettes d'oiseaux, de perspectives grandioses sur Jérusalem. Les camions "hindouistes" arborent Ganesh, énorme dans sa peau rose bonbon ou Vishnou aux bras multiples. Les camions "musulmans" affichent en grandes lettres le nom d'un prophète ou des mots sacrés. "Mubarrak" revient régulièrement. "Al Karim" n'est pas mal placé non plus. La face postérieure présente une mosquée aux minarets filiformes sur une nuit profonde piquée d'étoiles, surveillée par un immense croissant de Lune.
La route. Lieu de vie et de mort. D'amour et de haine. Honnie et implorée. Reflet fidèle des rêves et des angoisses de l'homme...
JAC, le 22 février 2009
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