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août 2000, Tananarive, Madagascar,
Tana pue la poussière, l’urine, l’asphalte et
les pots d’échappement déréglés. Des hommes, des femmes, des enfants gisent la
nuit dans l’obscurité des arcades de l’avenue de l’Indépendance et ses recoins
douteux, se terrent comme des chats en maraude ou des rats affamés. Des mioches
exhibent des difformités, des blessures
purulentes : oedèmes avancés, furoncles boursouflés et suintants,
hématomes infectés, membres coupés non soignés. Ils harcèlent les passants et
procèdent par attaques concentriques avec un rabatteur, le chef. Se méfier de
celui qui porte le chapeau, qui tend un bonnet, qui implore d’une main
théâtrale. Il s’expose pour attirer les regards et la pitié de l’étranger qui,
par la même, perd ses moyens et peut à ce moment précis commettre des erreurs.
Il faut vite regarder à gauche, à droite, comprendre rapidement la situation et
s’écarter dans une direction imprévisible. Des mendiants sont drapés d’étoffes
superposées, sales, trouées : il fait froid la nuit sur les plateaux
malgaches.
Il y a sur les trottoirs des barres de fer
qui dépassent, des tas de cailloux laissés là par négligence. Un trou de deux
mètres de profondeur abrite une famille entière. On évite les zones obscures
et, en regardant bien où l’on pose les pieds, des petits yeux scintillent par
terre. Hier soir je ne suis pas tombé dans le gouffre grâce à ces pupilles
brillantes qui m’en délimitaient involontairement le diamètre. Des femmes se
serrent les unes contre les autres. On
ne saurait compter les membres de chaque grappe humaine, ni même identifier
tous les pieds, tous les bras, toutes les têtes car les plages sombres
entretiennent le mystère. Les sacs disposés ça et là, protègent des corps qui
cachent d’autres corps.
Un homme se déplace à quatre pattes, comme
un chien, de voiture en voiture. Il gratte aux portières au risque de se faire
écraser. Des femmes, jeunes ou vieilles, ricanent ou pleurent. L’avenue de
‘Indépendance grouille de drames affreux, et que dire des artères et des
ruelles du quartier qui battent de vie
malade, soupirent de destins piteux quasi irréversibles ?
Une main soigneuse essuie avec un chiffon
dérisoire cinq porte–manteaux en plastique invendus aujourd’hui. Un bossu pose et repose quelques montres sur une
écharpe trouée, déchirée. Une vieille dame très digne passe une main de
tendresse sur les poils des balais à brosse qu’elle vendra peut –être un jour. Près
de l’hôtel Glacier, des hordes d’enfants se bousculent pour écouter des
chanteurs en se faufilant entre les nombreux taxis qui attendent à l’entrée.
Combien
d’êtres amaigris implorent d’une voix fluette les quelques sous qui les
délivreraient de la misère du jour !
Combien de petits étouffés entre le sein
famélique de la mère et les bonnets placés au hasard sur l’épaule, sensés les
protéger !
Combien de dames ultra –fardées, mal à
l’aise sur des talons aiguilles d’inégale hauteur, viennent sourire de leur
unique dent à l’étranger qui les ignore !
Combien d’enfants abandonnés, jetés sur terre un soir de rhum ou placés
en appât pour soutenir une famille !
Point n’est besoin de lire les Thénardier
avec la compassion inévitable qui sied aux bourgeois bien élevés pour les
miséreux du XIX ième siècle , en pensant que ces temps sont
révolus. Il y a là, devant moi, une immense cour des Miracles où les
difformités de chacun, les plaies mal soignées, les regards glauques de rhume
des bébés, sont du même acabit que les descriptions de Victor Hugo ou de Zola.
Madagascar souffre la nuit au cœur de sa
ville et c’est pour ça qu’elle danse aussi facilement à la moindre occasion. Le
Famadhiana
(*)est un rappel de la mort, une cérémonie où l’on s’épanche dans les
chants et l’alcool, pour exorciser le froid de la misère. A Tananarive, la
nuit, pourtant, le nombre d’agressions, de vols, de crimes, est dérisoire quand
on sait les souffrances endurées. On se débrouille mieux en banlieue
parisienne. On est plus habile à la tire sur les Champs Elysées, plus ambitieux
sur la Cannebière les jours de paye, beaucoup plus méchant et sournois chez les
jeunes sans scrupule des cités. Si on ne tue que très peu à Madagascar, c’est
peut–être aussi parce que la société s’appuie sur le souvenir de règles
inculquées en groupe autour de la table d’infortune. Pour l’instant cette
société est forte. D’un passé riche et structuré. Le Famadhiana est la clef de
voûte de l’édifice familial.
Tant qu’il demeurera, les règles seront
respectées.
Les taxis passent et repassent, errant sur
le macadam obscur, « faisant le trottoir » eux aussi, mais au beau
milieu de la chaussée. Les chauffeurs appellent, interpellent, sourient, se font
pressants, s’éloignent un peu pour mieux revenir. C’est le savoir faire du plus
vieux métier du monde.
Avenue de l’Indépendance, la nuit, chacun joue un rôle ou tourne comme dans un manège : des sexagénaires ventripotents aux mains prêtes à tripoter, des mendiants qui se battent puis se précipitent, unanimes, vers l’étranger isolé ou en difficulté, les femmes tapies dans l’ombre et qui font semblant d’être là par hasard.
(*) Famadhiana : Coutume funéraire malgache que l'on rencontre un peu partout sur l'île entre juin et septembre. A l'occasion de cet hommage aux ancêtres, les tombeaux sont ouverts, les os nettoyés. On boit, on danse pendant 3 jours. Les familles font venir des troupes de danseurs et de musiciens.
JAC, le 29 Mai 2010
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