ERZURUM
(Mont Ararat au petit matin, village d'Eliköy)
Au
petit matin, encore perturbé par une nuit agitée, le dos meurtri par mon
sommier de malheur, j’arpente la cour du caravansérail pour tenter de trouver
un véhicule qui puisse m’emmener à Erzurum.
Après quelques refus plus ou moins polis, je rencontre un étrange couple de
touristes français occupés à maudire tout leur entourage : « la
Turquie, la police, les voleurs et l’hôtel de merde »
qu’ils aimeraient, tout comme moi, quitter au plus vite.
J’entends
leurs propos et abonde dans leur sens, en leur proposant…de les « accompagner »
jusqu’à Erzurum. Leur « oui »
prononcé du bout des lèvres est suivi d’un long silence que j’exploite en
ouvrant la portière pour m’engouffrer dans leur DS21.
Lui
est professeur de technologie dans un lycée d’Evreux et porte la cinquantaine agressive et désabusée. Elle,
beaucoup plus jeune que son mari, ne cesse de me regarder et de me sourire.
Nous grimpons lentement les premiers lacets d’altitude. Il fait froid. La route est déserte à cette heure matinale. Quand je dis au conducteur que des gamins ont l’habitude sur cette route de lancer des pierres sur les voitures et que, parfois, des voyous ouvrent le coffre arrière des véhicules pour en faire tomber les valises, il sort un révolver de la boîte à gants et me déclare, la haine aux commissures des lèvres: « Moi, avec ça, je ne crains rien. Un seul qui me cherche et je le flingue. Sur ces routes-là, y a pas de témoin… Je suis pas du genre à me laisser faire par des morveux, ni par des mecs qui oseraient toucher à ma femme… ». Je ne sais à qui s’adresse la dernière partie du message mais je me recroqueville sur mon siège de jeune timide, peu rassuré quant à la loyauté de cet homme antipathique.
Sur les chemins de poussière des charrettes à roues pleines avancent doucement, conduites par des grands- pères à barbiche laineuse. Elles cheminent ainsi depuis plus de quatre mille ans avec la patience émouvante des tortues entêtées. Des chiens portent des pointes d’acier à leur collier, protection indispensable contre les attaques de loups, nombreux sur ces hauteurs.
La
jeune Française se regarde un peu trop souvent à mon goût dans le miroir de
courtoisie et, tout en vérifiant l’éclat de sa peau, la bonne tenue de son
rouge à lèvres, elle m’observe avec
insistance. Moi, je pense au 6,35 à
portée de la main de son protecteur et fixe ostensiblement la direction
opposée, préparant ainsi les conditions
idéales pour un irrémédiable torticolis.
Erzurum est une
citadelle couleur glaise avec de belles fortifications ottomanes, fissurées,
ébranlées par les multiples tremblements de terre. Les lourdes coupoles des
mosquées sont toutes endommagées, sans doute depuis de nombreuses années et les
autorités n’ont ni le courage ni les moyens de procéder à des réparations
durables. Cette grosse ville de garnison semble n’être peuplée que de soldats
qui passent leur temps à contrôler les papiers d’identité à chaque coin de rue.
Des fiacres résonnent joliment sur les pavés.
La gare est un bâtiment gris, lézardé comme les autres. Le train d’Istanbul est programmé pour 17 heures. J’ai donc tout mon temps pour traîner sur les marchés ou les ruelles pavées aux bâtisses éventrées. Je m’arrête de temps à autre pour manger un keshkül ou un kazandibi, desserts lactés dont je raffole. Mais à force de jouer avec ces entremets, je ressens soudain les effets terrifiants d’une violente dysentrie. Que faire dans ces quartiers sans toilettes ? Où m’introduire discrètement ? Le premier restaurant venu fait l’affaire…Après avoir déposé ma douleur, je sors, sans consommer, en bredouillant des commentaires confus, prétextant l’oubli d’un sac. Vingt mètres plus loin, le même scénario se reproduit, dans une autre auberge victime de mon subterfuge. Puis dans une autre, située sur le trottoir d’en face.
( SÜtlaç : riz sucré, mon péché mignon...)
C’est
une journée d’attente pénible, d’errances forcées, de coliques- cyclones qui
vous précipitent, la sueur au front vers des cabinets douteux, devant la porte
desquels cependant un « préposé parfumeur » au garde-à-vous, empêtré dans son pantalon bouffant et sa grande bouteille d’Eau de Cologne, vous asperge la main gauche en gouttes tellement généreuses qu'elles profitent aussi au pantalon et aux chaussures...
JAC, le 3 avril 2009
Merci JAC, je crois que j'en suis arrivé à préférer te lire que ce sacré Frédéric Dard.
C'est beau, épique, et drôle comme pas possible. Lefkalâdê (félicitations).
Rédigé par: Phil' | 04/05/2009 à 03:45