TRAIN D’ENFER
Juillet 1973
Quand
le train roule au ralenti, je remarque des soldats qui se tiennent par le petit
doigt. Des femmes grosses de jupes et de jupons, courent lourdement à travers
champs dans l’espoir de s’accrocher au marche- pied d’un wagon. Le chauffeur,
lui, semble ne se soucier que de sa vieille machine charbonneuse. Des
poussières noires voltigent dans l’air malsain et donnent un goût âcre à la
langue.
Nous
sommes en gare de Van dans la
soirée. Tout le monde descend ! Un hurlement de bête se propage comme
une onde maléfique de wagon en wagon. Quoi ? Et nos sacs ? Qu’est-ce qu’il se
passe ?
Sur
le quai, des faciès de brute nous dévisagent. Pas de tapis rouge, mais une haie
de…malheur. Il faut courir puisque les voyageurs des premières voitures
courent. Une course à l’abattoir. Des hommes, yeux exorbités de …je ne sais
quoi, de désir peut-être, pincent les cuisses des femmes blanches. Des
centaines de mains nous frôlent, nous palpent. Quelqu’un
crie : « Vite ! Il n’y aura pas de place pour tout le monde sur
le ferry ! » Il y a donc un bateau ? Et notre train ?
Embarque-t-il à bord lui aussi ? Comment savoir ? Comment déchiffrer
les consignes dans l’obscurité ? Et en turc ! La foule n’avance plus.
Les plaques de fer sur lesquelles nous nous tenons tremblent. Clapotis. Odeurs
d’huile. Je viens de comprendre…Nous sommes déjà sur le navire ! Par delà
les têtes affolées apparaissent des pans de structures métalliques. Visiblement
d’ailleurs le ferry est rouillé.
( Van gölü : le lac de Van, pour voyageur fatigué...)
La
traversée dure plusieurs heures. Des musiciens au turban coloré chantent en
chœur au rythme saccadé des mandolines. Les viandes grillent sur des braseros,
parmi des enfants endormis en paquet, les uns sur les autres. Comme des petits
corps figés dans la mort. Images fortes que le monde entier a déjà vues :
des gosses innocents fauchés par la mitraille.
Mais
le pire est à venir…A la descente de l’Arche de Noë, la course effrayante
reprend, sur un chemin caillouteux. Les sacs meurtrissent les dos et les mains
à chaque pas, à chaque secousse. Des bagarres éclatent entre
attoucheurs de femmes et maris ivres de folie meurtrière. Coups de pieds, de
poings, de tête. Des jets de pierres. Je n’ai pas le temps d’avoir peur. Je
cours. Puisqu’il faut courir. A la
poursuite du sac à dos devant mes yeux. Je sens des mains qui me saisissent par
derrière. Pouah ! Je hurle. Je me retourne et frappe au hasard dans une
masse molle. Je me débats avec la force inouïe des bêtes en danger. Quand donc
finira cette course dans la nuit ? Quelqu’un happe une information venue d’on
ne sait où : nous avons encore deux kilomètres à parcourir...
A
bout de force, à bout de souffle, meurtris, nous y parvenons…Mais…le cauchemar
est pire : tous les wagons sont
pleins ! Même les marchepieds
sont occupés. Âprement défendus. Certaines portes ne peuvent même plus fermer.
Nous frappons, crions, demandons, implorons…Une seule daigne s’entrouvrir. Une
femme malade n’en peut plus…Elle se jette sur le quai ! J’en profite pour
prendre sa place. Un père hurle en portant son enfant à bout de bras. Le petit
semble évanoui. Il quitte le couloir. Et nous…en avant ! Dans la mêlée de
rugby qui cède sous le poids du nombre. Mur mou de soldats grégaires en
permission qui ne veulent surtout pas se séparer.
(Foule à un stade critique)
Je
reste là, incrusté dans une coursive crasseuse, jonchée de papiers, de pelures
de fruits, coincé entre des gamins dépenaillés, des mômes qui braillent et se
bousculent. Impossible de s’extirper de cette marée humaine. Un silence lourd
de menaces plane sur des familles kurdes qui font obstruction. L’hostilité est
à couper au couteau. D’ailleurs, tous les hommes en portent un, ostensiblement
accroché à la ceinture.
Trois
heures du matin dans un train qui traverse l’Arménie turque. Kurdes en
familles, opposés à des militaires. Haines réciproques. Cela ressemble à une entrée
de stade, dans une foule de supporters frustrés de n’avoir pu pénétrer.
( Voyageurs pressés, compressés...)
J’ai
maintenant la jambe coincée entre la cuisse dure d’un marchand de pistaches et
les rangers d’un soldat. Les odeurs sont puissantes : tabac, sueur,
boulettes de viandes grillées, uniformes de l’armée, charbon de bois. Couloir
coloré : turbans « pied-de-poule », grosses moustaches
démesurément longues aux pointes recourbées vers le haut. Couloir
dangereux : vols possibles, attouchements mi-figue mi-raisin, cahots du
train sur des rails tordus, chaleur extrême de la braise. Aller aux toilettes
est une vue de l’esprit : porte condamnée par une famille kurde qui s’y
est adossée, confortablement installée à même le sol. Un enfant fiévreux, posé
sur un journal, respire difficilement. Sa tête enflée baigne dans les odeurs
d’urine et de merde.
Certaines
nations sont ingénieuses. Des Hollandais en groupe organisé, très organisé
même, se sont barricadés dans les couchettes. A six par compartiment. Nous
sommes plusieurs centaines, agglutinés, compactés, écrasés, étranglés dans le
passage…Contraste passionnant des cultures. Injustice flagrante du règne animal
où la survie est le seul moteur. Parfois les Bataves se risquent à entrouvrir
la porte pour prendre la température – ou la tension – chez les pauvres. Ils
visitent la Turquie en vase clos, en aquarium qu’ils voudraient aseptiser …avec
vue sur le paysage d’un côté et de l’autre, barricade métallique sur les
autochtones aux « odeurs de sueur et de brochettes ». Nous sommes au bord de l’émeute…La guerre
va éclater entre Turcs arc-boutés contre les portes et Néerlandais qui assurent
par symétrie la contre résistance. La haine se lit dans les regards des grands
blonds. Sur le point d’étouffer, je me sens un peu du côté des Ottomans, comme
relégués dans les culs de basse fosse d’une route qu’ils auraient construite de
leurs propres mains. Juste une ou deux places offertes à quelques femmes et
enfants auraient apaisé les tensions…
Nous
sommes à ce moment de la nuit à cent ou deux cents kilomètres de la frontière
iranienne. Chaque arrêt donne lieu à un sacré remue-ménage. Les voyageurs ont
toutes les peines du monde à s’extirper de la mêlée pour pouvoir descendre.
Inutile pour les familles en attente sur le quai de vouloir escalader le marchepied
auquel s’agrippe une masse compacte de jambes, de doigts, de coups de poulets,
de sacs de grains.
A
l’approche de la frontière, peu à peu, le couloir se déleste. Des hommes
sautent en marche. On respire de moins en moins mal. Les Néerlandais restent barricadés,
épiant chaque geste derrière les rideaux. Le couloir est occupé par les Kurdes
et les jeunes Européens exténués. Le train s’arrête. Des policiers saisissent
les passeports.
Tout
le monde descend…C’est à l’intuition que l’on comprend tout ça. Descendre,
monter, courir, suivre. Les sacs à dos se bousculent, se précipitent sur le
quai. La panique est revenue dans les regards. De nouveau c'est l’agitation dans la
cohue pour récupérer les passeports qui nous sont rendus tachés, tamponnés,
signés, contresignés. Nous remontons, mais…dans un autre train. Encore un
mystère. Nous ne saurons jamais pourquoi. Ecartements différents des roues ?
Ici un régime
des rails, là-bas, un autre prend la relève…
(Turquie de l'est, près de la frontière iranienne)
JAC, le 24 mars 2009
Les commentaires récents