On me présenta des gens raffinés, affables, habitués des plateaux de télévision et, pour tout dire, célèbres dans le pays. Demir, le père, dirigeait un grand journal. Ce qui ne l'empêchait pas dans la journée de "sécher" la Rédaction tandis que le soir il forçait un peu sur le whisky tout en fumant de lourdes cigarettes. La mère, Iklima, aimait à recevoir des voisins, des passants, des amis pour leur offrir du thé et des cadeaux. Pendant les vacances, ils habitaient une résidence somptueuse à Florya et passaient leur temps à manger des brochettes ou des poivrons farcis.
(thé sur thé...)
Ils avaient des enfants dont je me rappelle les noms : Ilknur, Sennur, Nurdohan, Necda...tous gâtés par la nature et leurs parents, friands de bonbons, de Coca et de virées en voiture, ma voiture.
Je me rendais chaque jour en ce lieu fleuri et doux, passant mon temps à la plage avec Sema et Ilknur, consommant jus de fruits, thés et kebap sur le compte du père :
- Don't worry, my father pay, disait Ilknur sèchement aux serveurs.
Le soir, nous dînions au restaurant à quatre ou cinq. Demir payait au mois. C'était un dîner spectacle où passaient nombre de chanteurs et d'artistes parmi les plus connus en Turquie.
Après le repas, nous partions à plusieurs véhicules le long du Bosphore ou à Büyükçekmece.
( Pont de Buyükçekmece, Büyükçekmece köprüsü )
Nous buvions thé sur thé. Il y avait là de gentils frimeurs au coeur tendre. Parfois aussi, nous allions chez Ömür, libre-service droit venu d'Amérique. Une sorte de drive'in où nous mangions des frites au ketchup dans nos voitures. Un cinéma en plein air nous attirait une fois ou deux par semaine. Les films montraient une bonne cinquantaine de morts côté écran. Côté salle, on pouvait compter aussi sur le même nombre d'altercations, au milieu des pleurs et des hurlements des femmes et des enfants. Beaucoup tentaient de s'échapper en se faufilant dans les allées encombrées de sacs ou de berceaux, pour finalement s'endormir, épuisés par tant d'agitation. Les spectateurs allaient, venaient, sans réelle volonté de suivre l'action. Certains quittaient provisoirement leur siège pour aller quérir des brochettes ou des pistaches, puis revenaient s'asseoir à une place vacante. Entre temps dix hommes de plus avaient été lâchement poignardés dans leur sommeil, dix femmes étaient mortes dans un incendie, mais les grignoteurs continuaient à suivre l'intrigue sans difficulté. A l'instant crucial où un crime allait être commis, des gens hurlaient pour prévenir leur héros de ce qui l'attendait et jetaient l'anathème, poing levé, sur les "méchants"...Certains supporters même, déçus par leur poulain, quittaient la salle en crachant par terre.
Après un mois de cette vie de plaisirs, j'appris que le Consulat français me recherchait. Un officiel me retrouva à Bakirköy, rue Yakut, en me priant de "prendre contact d'urgence avec ma famille"...Je dois bien avouer que dans cette euphorie estivale, le temps s'était écoulé sans que j'y prenne garde et que les pommiers de Normandie m'étaient sortis de la tête. J'étais ici sur une autre planète. Je savais que dans mes rêves, il y aurait deux espaces-temps : l'Avant et l'Après Turquie. Au milieu, venait de se dérouler l'événement le plus saillant des vingt-deux premières années de ma "carrière".
Mes parents rassurés (ils avaient redouté le pire), je poursuivis ma quête. Vint le moment de la fête de la circoncision de Nurdohan. J'eus le privilège d'en être l'invité de marque. Trois ou quatre cents personnes se trouvaient rassemblées dans une immense salle où des chanteurs connus exerçaient leurs talents. L'immense vedette d'alors, Zeki Müren, mi homme, mi femme, était venue chanter trois de ses tubes. J'appris qu'il était mort en 1996. Nurdohan, assis sur les genoux de son père, pleurait en silence. Ce contact avec les artistes me permet de faire la transition avec un événement d'une importance extrême qui perturba quelque peu les habitudes du groupe que nous formions.
C'était vers la fin du mois d'août. Nous étions sur la plage. Quelqu'un, parmi nous, a crié :
- C'est Göksel ! C'est Göksel ! ...
Tous les doigts s'étaient pointés en direction d'un homme, blessé au pied, très proche, physiquement de Johnny Halliday. Göksel était aussi populaire en Turquie que l'autre l'était en France. Nous étions bouleversés de le voir en chair et en os...D'ailleurs l'os apparaissait au travers d'une large entaille à l'orteil. Ilknur a très vite pris la direction des opérations de sauvetage. Göksel l'a suivie sans hésiter. A cinq, nous l'avons hissé dans ma 2CV déjà fort cabossée, poussiéreuse et tapissée de coques de pistaches. Notre Johnny turc s'est installé tant bien que mal sur la banquette arrière et, m'improvisant ambulancier, j'ai conduit la star nationale à l'hôpital. Là, des infirmières l'ont pris en charge et placé sur un brancard. Nous avons patiemment attendu à l'extérieur. Lorsqu'il est ressorti, le pied lourdement bandé, il fut surpris de nous revoir.
Il devait donner un concert le soir même à Aksaräy. Il nous a invités à son spectacle. Au retour vers Florya, une joyeuse panique régnait dans la citroën. Demir me prêta une cravate et une chemise blanche. Il ordonna à sa fille d'aller m'acheter une veste de cuir et des chaussures, pointure 41...Le soir, nous étions là, émus dans la salle de spectacle.
Göksel fit son entrée en scène avec béquilles et pansements. Il pria qu'on excuse son accoutrement, puis expliqua à l'auditoire que s'il était debout ce soir, c'était grâce au dévouement de jeunes gens qui l'avaient secouru et conduit à l'hôpital. Nous fûmes invités à monter sur le plateau. Sous les ovations de la foule, Ilknur lui remit un bouquet de fleurs. Comme nous tous, j'eus droit à la bise chaleureuse du chanteur. Je n'ai, depuis lors, jamais été autant applaudi...Le pauvre grimaçait de douleur. Le show fut court mais émouvant. Nous étions sur un nuage. Au retour, nul ne pipait mot dans la voiture. Je crois bien que nous avions la larme à l'oeil...
(Concerts, cinéma, chanteurs, découverte de la nuit...)
JAC, le 16 février 2009
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