La prière musulmane nous a réveillés à cinq heures. C'était la première fois que j'entendais un muezzin. Le minaret jouxtait notre camping. La voix chantait en trilles claires et me semblait venue d'une autre planète.
Après un petit déjeuner composé de Nescafé et de tartines de confitures enveloppées dans un vieux journal bulgare, nous avons pris la route, encombrée de petites charrettes conduites par des hommes en casquette. La fameuse casquette imposée par Atatürk ! Les collines sont dénudées dans ces derniers replis de l'Europe. La végétation y est rare. Quelques enfants nous saluaient gentiment. Par intermittence, nous roulions derrière une 2CV anglaise ou belge, écrasée de valises et de sacs, avec sur le coffre arrière toujours les mêmes destinations, peintes en grosses lettres: "Delhi" ou "Kathmandu". Les Beatles venaient de sortir "Get Back", leur dernière création. J'aimais cette musique sans en avoir conscience. Depuis le départ cette chanson me suivait, près des campements improvisés des Cheveux longs allemands ou anglais, sur les parkings, aux postes d' essence. Nous étions trois écervelés sur La route des Indes et ne savions même pas quelle direction prendre après Constantinople. Théo tenait à se rendre à Beyrouth. Henk insistait sur l'Iran. La Perse ! Le Shah ! L'écriture qui court "à l'envers" en salamalecs arrondis et compliqués...
Mais il fallait d'abord faire halte à Byzance, y faire le plein d'huile d'olive, de gâteaux au miel, de vaccins antivarioliques. Nous y sommes parvenus un samedi après-midi. Ce fut le premier grand choc de ma vie.
( La Mosquée Bleue d'Istanbul)
Les chauffeurs de taxis hurlaient les noms des banlieues qu'ils desservaient et provoquaient une formidable cacophonie: "Aksaray! Aksaray! Bakirköy! Bakirköy!"...Des moutons, des ânes encombraient l'une des portes de la citadelle. La place grouillait autant de charrettes que de grosses buicks bariolées, de camionnettes en surcharge, de vélos, de motos, de porteurs courbés sous le poids de lits ou d'armoires. J'étais bien loin de ma maison et des fermes de mon enfance. Je vivais ce spectacle moderne et à la fois moyenâgeux comme le plus insensé des rêves.
(La tour de Galata à Istanbul)
Avec mes camarades sarcastiques, nous battions le pavé au hasard des ruelles, félicitant avec extravagance un ferblantier occupé à marteler le chapeau d'un minaret, applaudissant un montreur d'ours tzigane qui menaçait de laisser échapper sa bête.
Conduire à Istanbul en 1969 relevait de la plus périlleuse entreprise, si l'on en jugeait par le nombre d'accidents sanglants et spectaculaires. Le soir, nous rentrions fourbus au camping de la Londra Asphalti, camp de base des premiers routards d'Asie, baignés de la musique des Stones ou des Beatles, grands connaisseurs de joints et de bières. Je revois leurs hamacs tendus entre deux vieux autobus, transformés, rapiécés, peinturlurés de fleurs roses ou d'arabesques psychédéliques.
Pour ma part je ne consommais que cocas tièdes et desserts lactés. J'avais en poche 1100 francs en billets, les économies de six mois de travail. Je n'avais pas jugé utile de contracter une assurance à la frontière. Il n'y avait ni ceinture de sécurité ni rétroviseur extérieur à cette époque. Je mettais la chance à profit pour me faufiler entre charrettes et dolmus (*), piétons aveugles et troupeaux sourds. Mon inconscience était aussi monstrueuse que ma détermination à connaître le monde.
Les Turcs, cependant, conduisaient lentement, l'avant-bras négligemment posé sur la portière, mais changeaient brusquement de direction sans prévenir. Le jour où nous avons franchi le Bosphore pour pénétrer en Anatolie, nous chantions à tue-tête en saluant avec la désinvolture des stars, les enfants médusés qui nous regardaient passer. La musique nasillarde grinçait dans les stations-service puantes de sueur, de bitume chaud et de vapeurs de pétrole de mauvais raffinage.
(*) : dolmus, prononcez "dolmouche", qui signifie "plein". Taxi qui ne part que lorsqu'il est "plein"
(www.phase.com/dosseman/image/28786309 )
JAC, le 12 février 2009
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