

Le Portugal est aussi ce jardin extraordinaire qui s'épanouit au nord, dans la province ultramontaine de Tras-os-Montes, "derrière les montagnes", où IL ETAIT UNE FOIS UN ROI:
LE ROI CANDIDO.
De minimis non curat praetor

Candido, roi de Tras-os-Montes, en buste d'empereur romain, tel qu'il voulait qu'on se souvînt de lui et que sa statue fût érigée "Ao pé do lavadouro", le lavoir banal
Il était roi, mais il ne le savait pas
Dans les terres de Basto, tout là-haut en Tras-os-Montes, il était un roi, le roi Candido. Il était roi du Portugal, mais il ne le savait pas.
C’était un roi fort pauvre en dinheiro, mais fort riche en sentiments.
Son château était une masure du Moyen-Age, car le Moyen-Age ici, avait duré jusqu'en soixante et dix. Elle était perchée sur un promontoire qui regardait un torrent dévaler depuis la montagne sacrée, la Serra da Nossa Senhora da Graça. Une montagne au profil de volcan dont on aurait remplacé le cratère par une église sommitale de franc et loyal granit, dédiée à la Sainte Vierge.
Château, c'est beaucoup dire...
Mais il n'est point de roi sans château, fût-il branlant
Celui de Candido était mangé par la vigne, organisée en forêt galerie. De gros ceps noueux en formaient l’armature jusqu’à une terrasse en terre battue qui servait à la fois de salle du trône, de salle à manger d’été, de tripot où taper le carton et de dépotoir commode aux abords, comme on dit aux armées qui ont le sens du mot juste : cuisinière usagée, parapluie déchiqueté, pots d’ersatz de café « Mocambo », boîtes de lait, poule malingre au piquet, outils de jardinage oubliés faisaient le décor.

Le Prince João, l'avant dernier fils,
goûtant paisiblement les derniers instants
du dépotoir royal, déjà bien vidé de sa substance


L'azulejo royal, témoin de l'époque, reste encore à créer
Emergeant fièrement de ces entrelacs de verdure, une pancarte à l’effigie du Correio de Portugal, indiquait qu’au Château, il y avait le téléphone public. Commode pour communiquer avec les familles émigrées, établies pour la plupart à Genève ou pour appeler un taxi.

Moyen-Age, peut-être, mais privilège technologique évident.
Aqui, hà telefone
Un roi-négociant ouvert au Marché
Candido, en dehors de ses fonctions de roi, exerçait le négoce du bon et du bovin.
Le vin était le Vinho Verde, très prisé des tavernes de Porto, "la seule capitale du vrai Portugal", selon le monarque. C’était toujours ce qu’il disait en revenant de villégiature. Son vin ? Un vin de soif, vif, un peu trouble mais naturel, qu’on s’arrachait pour deux francs six sous, peut-être 100 escudos le litre en étant généreux.

Le bovin était l’unique veau à l’embouche que Candide négociait dans les foires alentour.
Un veau à la fois, guère davantage.
Peut-être dans de rares cas, un doublet de vaches de somme quand un mariage, une communion, un baptême étaient en vue.
L'ancêtre du tracteur: basse vitesse et couple élevé
Photo jcp
Car le roi et la reine Teresa étaient prolifiques :
neuf filles et fils qui avaient à leur tour développé les branches hautes de l’arbre généalogique.

Les vaches de somme, conduites par le Prince Alfred de La Roche du Perrier, petit-fils du roi

Le roi Candide au négoce, en chemise Dior "lilas",
la plus griffée du marché de Cerva
Un roi-pèlerin et voyageur
Candido était infatigable. Il parcourait sa montagne à pied. Il descendait au bourg, dans les foires (qu'il ne manquait jamais). Il s'aventura même sur la Costa Caparica, mais là, il avait trouvé carrosse à sa mesure. Adepte de la lenteur, il ne rechignait pas cependant devant la vitesse excessive. On se souvient qu'il avait chanté dans toute la contrée, qu'entre Sesimbra et Porto, nul n'avait seulement tenté de le dépasser.
On le voit ici en uniforme de la Royale,
content d'avoir découvert des trésors de la mer dont il ignorait saveurs et nuances, habitué qu'il était aux sardines, aux carapaus et au bacalhau:
robalos, douradas, chaputas, cantarilhos, fanecas, buzios, navalhas, berbigões, imperadores, raias, tamboril, peixe espada et autres chernes:
il avait tout goûté!
Tudo isto é saudade...
Saudade encore que la randonnée dite "La Mémorable" (ci-dessous),
offerte à Nossa Senhora de Graça:
"Toda a vida fui pastor,
Toda a vida guardei gado" (Chanson populaire)
c'est sans doute cet Essentiel-là qu'il faut garder du roi
Entre deux couplets,
Cérémonie d'échange du bol-témoin
où l'on reconnaît de gauche à droite:
les Princes Lucio-le-Magnifique et Don Manuel, son cousin,
le Roi Candido
et un Indien de source viking,
devenu époux de la Princesse Esmeralda (ci-dessous)

Une autre génération et puis soudain, un autre roi... mais architecte, viticulteur et jardinier

Les princes et princesses. Debout, Maria du Perrier, Candida de Freiras, Laura de Belém, Esmeralda d'Ambilly, Manuel de Meyrin. Accroupis, Alfredo d'Ambilly, João de Vernier.
La reine Teresa avait été rappelée à Dieu en l’an 89. Le roi ne s’en remit jamais. Il s’éteignit quatorze ans après, un peu moins pauvre, mais guère plus riche, sauf de sagesse et de bonté. Car jamais, il n’avait médit de quiconque, pas même de la Camarde qui lui avait emporté et son épouse et son fils cadet.
Joaquim-Manuel 1°Sur cooptation, un nouveau roi fut couronné : le roi Joaquim-Manuel 1er, issu de la même terre par la Princesse Laura de Belém, mais nourri en apparence de culture lisboète, citadine, fort docte en histoire de rois, en héraldique et en généalogie. D’ailleurs, il présente quelque ressemblance avec le Roi Don Juan d’Espagne jeune. Aurait-il un peu de sang Borbon y Borbon ? On se le demande, tout comme on s’interroge sur les traits de type séfarade de sa sœur, la princesse Ana, dite Chombier de Plan-les-Ouates, au temps où elle avait émigré à Genève.
A peine fut-il couronné que Joaquim Manuel 1er révéla vite d’autres dons plus terriens. Des dons sans doute hérités de sa mère, mais aussi de son père, un autre Joaquim, grand sage charpentier, architecte, ouvert à tous les métiers de la construction et de la réparation. Lui, il était né en bas, à Atei, près du Rio Tâmega. Mais son cœur semblait avoir ses affinités là-haut, à Suidros, sur les terres du roi, dont il avait fait sa résidence d’été.
Joaquim Manuel 1er entreprit la restauration du domaine, rêvant de le restituer à sa vocation naturelle de jardin extraordinaire. Car c’est un jardin extraordinaire comme l’est toute cette région verte, arrosée, mais où le soleil darde.

Tout y pousse sous l'ombre de la vigne...

Tout y pousse comme aux Açores...

Tout y pousse, comme aux Amériques, y compris le chiendent,
mais un ordre architectural est revenu

Seuls les "Nombrils de Venus", plante de roches obscures, s'adonnent encore à l'anarchie

Le "Château" sera palais d'été
DE L'ORDRE ET DE LA METHODE D'ABORD...
Sous l’impulsion du nouveau roi, on commença par faire le ménage, à bannir le plastique, à séparer les déchets, à faire de l’écologie sans dire le mot, ce qui était nouveau. Conseillé sans doute fort utilement par son père, Joaquim Manuel, dit «Quicas» va transformer le pauvre château, encore marqué par les temps du métayage, disons même du servage dont on s’accommodait avec la résignation fataliste qui caractérise les gens du lieu, face à l’injustice sociale. Ils n’ont rien à voir avec les Alentejans au sang chaud, gens de barricades et d’insurrection, jamais résignés, toujours sur la brèche, quoique fort paresseux aux dire des gens du Nord. Mais on dit les mêmes choses à Milan, à Paris, à Berlin, à Bilbao...

Le Château sera d’abord doté d’un étage, en remplacement des misérables combles sans doublage qui font peler de froid en hiver et fondre de chaud en été.
Une salle de bains véritable sera substituée à l’actuelle salle d’ablutions, cabinet aveugle qui ne sert que de l’eau glacée.
La cuisine conservera sa cheminée monumentale où l’on cause et où se fument les jambons, mais la vaisselle s’y fera à l’eau chaude du robinet.
Quant aux meubles de style formica flamboyant, cintrés par les ans, effondrés parfois, ils passeront au poulailler, voire au feu.
QUELQUES PRINCIPES SOUVERAINS DE GOUVERNEMENT:
"Tout sera architecture, ordre et beauté"
"Je décrète que :
"Dans Notre Royaume,
je veux qu'il ne coule que le sang de la vigne
et celui des camelias"
Où l'on voit ici le Prince Lucio de Mingo Rei et la Princesse Maria
fouler au pied le raisin, le sang de la vigne royale par excellence.
O VINHO NOVO JA ESTA CHEGADO!

Scène de foulage, comme dans un clair obscur de Rembrandt.
Quel beau bain de sang neuf! On chante.
Photo jcp

Viticultor, le beau métier !

La barque est pleine. Elle est taillée pour les chemins creux, étroits, pierreux, accidentés.
L’autre nouveauté est que le Roi Quicas s’est fait vigneron, lui qui ne buvait jusqu’alors que bibines de l’industrie des sodas et autres productions sucrières.
Il a repris le flambeau de feu Candido, soigne et élève le Vinho Verde.
Un branco élégant, à la fois frais et soyeux.
Un tinto encore rouge sombre comme un jus de cassis, mais civilisé, fruité en diable, élégant aussi, même en cépage « Americano », naguère imbuvable pour l’étranger, surtout dans le bol qu’on se passait comme on se passe un calumet sous le tipi ou le lait de chamelle sous la tente berbère.
A quand donc une appellation de domaine?
Un Castelo Candido bouché, étiqueté?
Fou de camelias!

Photo JCP
Mais le véritable changement est au jardin.
Quicas s’est entiché de camélias. Il y consacre sa cassette personnelle. Trente six variétés s’épanouissent, des plus communes aux plus rares. La terre aux choux et aux herbes folles est devenue pelouse où se dessinent au cordeau des buis odorants d’où jaillissent des iris, des hortensias, des marguerites...et des camelias.
Des objets aratoires de la plus proche antiquité ont remplacé ceux de bric et de broc qui minaient le terrain, parfois dangereusement : verres, lames, planches à clous, houx, râteaux et sarcloirs.
La misère esthétique s’est effacée devant la richesse éthique et ethnologique.


Camelia sous la haute protection de Nossa Senhora de Graça, en toile de fond.
Photo jcp

Malmequer à l'ouverture matinale. "Malmequer" est en portugais la contraction de "tu ne m'aimes pas"...Singulier retournement de situation, alors qu'en effeuillant la marguerite, on aimerait que le dernier pétale soit "à la folie".
Photo jcp

Malmequer, soit, mais moi, je t'aime passionnément

Beauté graphique de la grande marguerite au réveil
Si vous passez par là...

Grandeur et décadence de la métairie pour le compte de laquelle Candido travailla trente années durant. Mais le contrat de métayage était bancroche: 1/3 - 2/3 et non pas fifty fifty comme l'origine du mot le dit. Métayage=moitié.
Photo jcp
Si vous passez par là, depuis l’unique route antique, cette « via domitia » qui descend de la ville romaine de Chaves, au nord, en direction des terres de Basto, Guimarães et Porto, faites un crochet par Atei et Suidros. Vous n’y verrez que jardins, ruisseaux, fontaines, alors qu’en deçà de Chaves, vous n’avez vu que Sierra galicienne pelée en pénétrant dans la province espagnole d’Orense. Vous y verrez sans doute encore des carrioles tirées par un âne et conduites par un couple de paysans, un petit homme avec un petit chapeau pareil à celui du Roi Candido et une petite bonne femme avec un grand chapeau pareil à celui de la Reine Teresa.
Ou encore Maria du Perrier de la Roche, fille aînée de feu Candido, portant encore le fardeau.

Photo jcp

Maria suivie de son chien, son fidèle "Pastor", aussi discret qu'il est imposant...
Phto jcp

Vous y verrez aussi des chats, prédateurs, voleurs, racés mais élevés à la dure comme tout le monde
Photo jcp
Vous y verrez de solides maisons de granit construites sur la base d’un chai. Vous y verrez encore des masures jouxtant de nouvelles folies d’émigrés, comme autant de revanches sur la pauvreté qui régnait avant le saut, le fameux « salto » prohibé par Salazar. Combien ont su se sauver d’une famine annoncée, au prix de sacrifices ! Ils sont en France, à Genève, en Belgique, au Luxembourg. Quelques-uns reviennent et s’établissent de nouveau. A Mondim de Basto, au chef-lieu, s’ouvrent des pizzerias, des boutiques de mode ou d’informatique, mais la terre de Basto a su garder son génie. Le roi Quicas y veille.

Suidros, au couchant
Photo jcp



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Rédigé par : Penis Health Review | 21/05/2013 à 17:22
Happy fathers day quotes
Rédigé par : Extenze | 21/05/2013 à 13:15
je découvre tes écrits, mon p'tit frère,ce 9 Septembre 2.011 ... que d'émotion ...
Nous sommes loin du 29 octobre 2.008 ,mais tu es là, en nous.Le Portugal et les Portugais
t'avaient adopté, tu leur rendais bien .
on peut dire que tu avais la double nationalité...
Quiquine .
Rédigé par : PAULUS PETIT JACQUELINE | 08/09/2011 à 17:17
Je viens de découvrir cette longue note et j'en suis "baba". Bravo Jean-Claude.
Rédigé par : Phil' | 25/05/2011 à 06:01
je connais cette région et ses gens, c'est celle de mes ancêtres, donc la mienne,elle est belle, votre recit ainsi que les photos l'accompagnant la font encore plus belle. Soyez en remercié.
Rédigé par : ilidio | 15/12/2010 à 17:10
Cet été je voudrai découvrir le Tras-os-Montes avec mon mari et mes trois enfants.Ce blog est magnifique et me donne encore plus envie d'y aller. Merci
Rédigé par : Ines | 13/03/2008 à 20:51
palavras para qué?(non comment)tout simplement magnifique!!!!merci...d'un lisboéta emigré...
Rédigé par : cardoso | 01/03/2008 à 23:59
merci de m avoir fait rever
Rédigé par : ana | 01/04/2006 à 19:58
Bonsoir cher voisin quel plaisir de retrouver par le bier du net ces belles images.je l'est trouver par azarje chercher des images de CERVA je sui tomber sur le votre que de souvenir.Celles sur tout dans la adega,quand j'etais petit j'ai pleurer toutes mes larmes de mon coeur pour y aller dedans BRAVO et MERCI de me faire rever.
Rédigé par : Fatima | 20/01/2005 à 21:00
JCP,
Un peu honte de le dire mais l'hybride portugais-français que je suis ne connaissais pas Tras-os-Montes. C'est chose faite à présent. On se sent mieux, et moins con. Avant de faire des tours du monde au point de connaître parfaitement des bleds tels Danang, Savanaket, ou Nong-Kai, on devrait commencer par chez soi. Finalement, c'est pas mal si mal chez "nous"... Ton blog sent la terre pleine de granit, le môut de raisin, le soleil d'automne, le coup de gnôle jusqu'à 4h00 de l'aprem' pour bien noyer le café. Tu serais pas né portugais comme moi je suis né français ? Il est bien ce blog, JCP, tu le sais, non ?
Rédigé par : João | 12/11/2004 à 13:47
Je ne trouve pas de mots. J'ai même la gorge nouée. Ton texte (et les photos qui l'accompagnent) est magnifique. Une lettre d'amour à Trás-os-Montes!
Merci d'exister, JCP.
Rédigé par : Elvira | 12/11/2004 à 13:31