14/06/2013 dans L'Inde | Lien permanent | Commentaires (1) | TrackBack (0)
09/05/2013 dans Indignations | Lien permanent | Commentaires (1) | TrackBack (0)
23 décembre 20
12, Turmi, Ethiopie
Un dimanche à surprises.
La fraîcheur du petit matin. Le sol encore trempé des pluies de la nuit.
On part dès huit heures. On ne sait jamais, les ponts de bois peuvent s’écrouler sous les coups de butoir des rivières en crue.
Certaines pistes, dit-on, sont déjà impraticables.
Le ciel est gros de nuages gris. Mais, dès les premiers kilomètres, la lumière se lève et le soleil frappe les huttes des villages où s’affairent des écoliers.
Nuages anthracite, vert tendre des herbes hautes. La nature est en fête.
Partout sur les collines, dans les vallées, des troupeaux de zébus, de vaches, de chèvres, des carrioles tirées par des petits chevaux.
En territoire hamer apparaissent les saluts bienveillants, les sourires charmeurs des enfants.
A Dimeka, nous nous arrêtons pour une réparation de routine. J’en profite pour me promener discrètement dans le village.
Un groupe de femmes assises à même le sol. Belles, prestigieuses, elles sourient de toutes leurs dents. L’une d’elles veut me vendre un collier. Elle sent le beurre rance, le cuir, le lait de chèvre et la terre glaise humide.
Plus loin, des hommes m’invitent à boire du tedj, l’hydromel local.
Ils veulent savoir si je suis un homme ou une femme, car ils n’ont jamais vu de cheveux aussi frisés.
Je leur dis que j’aime les Hamer. Leur réponse ne se fait pas attendre…
-Tu nous aimes, c’est bien. Merci. Mais maintenant, il faut nous le prouver en nous payant à boire…
Nous rions et je les quitte.
Un bistrot. Une bagarre. Un homme à calotte musulmane, a maille à partir avec des clients prêts à en découdre. Il monte vite dans son 4X4, fait grincer les vitesses, puis disparaît dans un nuage de poussière. Des enfants ramassent des cailloux par acquis de conscience, sans doute pour se prouver qu’ils sont déjà des hommes, puis les rejettent dans le fossé.
La route de Weyto jusqu’à Turmi est un délice.
Le paysage, parsemé d’euphorbes, est si vert. Il doit pleuvoir sans discontinuer depuis des mois dans la région.
Nous nous arrêtons au bord de la route pour boire un peu d’eau et ne rien perdre des beautés de la nature.
Une jeune dame, buste découvert, me fait un signe. Elle s’extirpe des broussailles, saute par-dessus les épines et court jusqu’à la voiture.
Elle se laisse photographier, mais réclame des sous. Pas grave. Elle est souriante et ne cherche pas querelle.
Une apparition splendide.
Juillet 1982
Cette année-là je décide de me rendre en train en Algérie, en passant par l’Espagne et le Maroc.
Je fais part de mon projet à quelques collègues. L’un d’eux, Pied-Noir, est ému. Il a quitté l’Algérie la veille de l’indépendance. Il tourne autour du pot.
Je sens qu’il attend de moi que je lui ramène quelque chose de sa terre natale. Il voudrait bien, si ce n’est pas trop me demander, et si surtout je n’ai rien d’autre à faire, il aimerait tant que je visite le quartier d’Hydra où il habitait. Et si, en plus, je peux savoir qui vit désormais dans ses anciens murs, alors là, il sera le plus heureux des hommes. Une photo de son immeuble, lui ferait tant de bien.
Il m’explique, les yeux fermés presque. C’est une petite rue…il y a une épicerie, si elle est encore là, on tourne à droite, un boulanger, et puis le parc où les jeunes jouent au football le soir…
C’est le genre de service que j’adore rendre.
Je visite donc le quartier, photographie les habitations au hasard, je m’imprègne de l’atmosphère, des odeurs pour mieux les restituer, me renseigne sur l’adresse, monte au troisième…Frappe à la porte.
Une grand-mère me reçoit, confuse de n’avoir pas fait le ménage. Elle a peur. Sa fille me parle des locataires qui se sont succédés depuis 62.
Non, elle ne se souvient pas, mais vraiment pas de la famille qui habitait là avant le 20 juillet 62..
Et elle me congédie.
Au retour, j’ai hâte de montrer les photos à mon ami. Il les prend dans ses mains, tandis que je lui expose les résultats de mon enquête. Il reste pétrifié. Pas un mot. Nous nous quittons. Sur le moment je suis un peu déçu par son silence.
Dans les jours qui suivent, il m’évite, il ne m’adresse pas la parole.
Je crois entendre alors cet étrange silence comme le plus émouvant des remerciements.
JAC, le 11 mai 2012
11/05/2012 dans Histoire | Lien permanent | Commentaires (1) | TrackBack (0)
Janvier 1987, Saint-Gilles.
Un petit bateau entre dans le port. Le pilote hurle et fait de grands gestes. Au fur et à mesure qu’il s’approche du quai, on comprend qu’il vient de prendre un gros poisson.
Effectivement, une énorme bête accrochée à la coque donne un peu de gîte à la frêle embarcation. Fou de joie, l’homme lève les bras au ciel, comme s’il venait de remporter la coupe du monde.
Quelques passants, intrigués par les cris et l’agitation du pêcheur, attendent au bord de l‘eau. Ceux qui sont aux premières loges, colportent les premières informations, souvent contradictoires :« C’est un marlin ! Non, un espadon ! C’est un requin ! »
Enfin, le pêcheur accoste. On s’aperçoit alors qu’il n’est pas seul à bord. Deux compagnons à plat ventre sur le pont, maintiennent le poisson et contrôlent en permanence la solidité des cordes. Ils ont tellement peur que la prise du siècle ne leur échappe.
Maintenant, ils descendent à quai. On les reçoit en héros. Des voisins, des amis, des frères se congratulent. Mais, bientôt, un problème se pose : comment décharger un requin de 200 ou 300 kg ? Et surtout, le transborder dans quel véhicule ?
Le chef prend une décision, il appelle d’une cabine téléphonique un cousin qui a une voiture. En panne. Un beau-frère. Oui, une voiture, mais une 4L…
Tant pis. Allons-y pour une 4L.
Au bout de dix minutes, la Renault arrive.
Il faut beaucoup de cordes et une quinzaine de bras vigoureux pour soulever le squale. Par petites étapes, on le hisse sur les marches, en ahanant. Lentement, l’animal entre dans la voiture mais, après tant d’efforts, toute la queue pend lamentablement sur le goudron. Quant à la tête, les yeux exorbités et la gueule ouverte appuient déjà fortement sur le pare-brise.
A présent, le propriétaire s’arrache les cheveux car les sièges sont maculés de sang malgré des journaux et des serpillières que l’on a posés un peu partout.
Que faire ? Quelqu’un va chercher une scie. On coupe au ras du pare-chocs. Pas facile : la lame est usée, le cétacé, coriace.
Peu à peu, l’euphorie cède la place à l’écoeurement, surtout chez les dames. Un à un, les badauds délaissent le spectacle. Comble de malchance, les entrailles tombent. On les ramasse dans un seau d’enfant à l’aide de petites pelles en plastique.
Epuisés, les bûcherons de la mer font une dernière tentative pour fermer le hayon. Impossible, même en poussant à trois ou quatre.
Alors, tandis que le scieur se remet à l’ouvrage, je quitte la séance avant la fin.
Ce soir et demain, il y aura du requin au poivre vert au menu des restaurants de l’île.
Et moi, je me contenterai de légumes.
JAC, le 19 avril 2012
21 avril 2002, Bois d’Olives, Réunion,
Itinéraire de chemins caillouteux imparfaits, de maisons naïves, de guingois, aux peintures délavées, couleurs ocre de la Toscane, pierres ébréchées de chalets alpins, façades trop peu souvent ravalées de châteaux de maharadjahs. Tour du monde des ruines antiques, des amas de briques, de poutres pluriséculaires fissurées par le temps.
Tour du monde des espaces inutiles, des petites boutiques peu rentables mais offertes à l’urgence, des villes historiques vierges de panneaux publicitaires.
Se perdre avec ravissement entre fermes isolées et hameaux, dans un treillis invraisemblable de petites routes, de rues aux noms pittoresques et aux vieux galets impitoyables pour les talons aiguilles.
Surprendre en pleine action des hommes dont le métier leur « est une province et beaucoup davantage » :
sculpteurs aux grosses mains noueuses, bourreliers pointilleux, planteurs de riz sur les terrasses balinaises, gauchos un peu rudes de la pampa argentine, forgerons laborieux du pays toradja aux outils rudimentaires mais efficaces.
S’approcher discrètement des pêcheurs d’Ahangama à Ceylan qui ponctuent le rivage, immobiles pendant des heures, perchés comme des échassiers, chacun sur un piquet de bois planté dans la mer.
Sur le lac Inle de Birmanie, il y avait des marchés flottants où les foules cosmopolites se pressaient : grands chapeaux évasés, serviettes-éponges au ton criard que les Chans s’enroulent autour de la tête. Les villages sur pilotis avaient leurs rues, leurs boutiques, leurs temples et les chalands échangeaient de bateau en bateau.
Sur le lac Bogoria la lumière du petit matin jouait avec les vapeurs d’eau chaude et dévoilait progressivement au grand jour la chorégraphie gracieuse des flamants roses.
On pardonnait tout au train Djibouti - Addis Abeba, et dès le départ : ses horaires merveilleusement fantaisistes, son manque de confort, sa vitesse réduite. Une mini société y vivait, l’espace d’un trajet, dans la promiscuité et la bonne humeur, malgré la chaleur étouffante des wagons brinquebalants aux fenêtres toujours ouvertes : vendeurs de lait, de cigarettes, d’orge grillé, de khât frais acheté tôt le matin au marché de Dire Daoua.
Aujourd’hui les frontières perméables des pays ne dépaysent plus que les autochtones eux –mêmes. Des hordes de lunettes noires et de tatouages au nombril, envahissent la terre et ses recoins les plus intimes. On achète tout : une semaine au soleil avec « option cérémonie de mariage dans la chaîne Sofotel ou au Beachbomber, un forfait Tahiti -Air-Pass, extension Marquises, extension Australes, tous les pass doivent commencer et se terminer à Papeete. »
On hésite entre le catamaran et le Jetfoil pour aller de Macao à Hong-Kong car un trajet rapide permettrait de s’offrir « le dîner buffet avec orchestre, à bord de la jonque Hong-Kong Bauhina , devant la baie et le port de Victoria illuminés. »
Le flot toujours grandissant des visiteurs des sites les plus anciens modifie le comportement des habitants qui vendent aux hyènes aveugles leur soleil, leurs massages, leurs jus de coco et peut-être leurs cousines.
La muraille de Chine est partiellement reconstruite avec du ciment et repeinte pour que l’aspect en soit sans défaut. C’est mieux pour la photo de groupe car les couleurs toutes fraîches font plus « propres » sur le cliché destiné aux collègues de bureau.
« La terre va mourir quoi qu’on en dise et notre chanson la mélancolise »
Mais, dans quelques années, nos descendants au look de plus en plus sophistiqué, auront beau chercher un à un dans un dictionnaire ou sur leur écran le sens de chaque mot de cette phrase, ils n’en comprendront pas la substantifique moelle.
Nous sommes de trop vieux éléphants maladroits et revêches, fatigants de désespoir, de dégoût sur les choses inhumaines de notre quotidien, découragés d’expliquer aux générations sans passé, sans histoire, mais gavées de poulets congelés, de pizzas fades à emporter, qu’autrefois les chemins sentaient bon le crottin de cheval, les fleurs des champs, qu’il était impensable de s’enfermer le soir à double tour dans nos fermes, dans nos campagnes, que les loisirs se limitent désormais à pousser le samedi après-midi un chariot débordant de limonades fluo, de boîtes de cassoulet « comme dans la télé » , d’offrir aux petits pleurnichards gâtés par la mollesse des pères et l’obésité des mères, toutes les races de Game-boy aux musiques stridentes, les glaces suintantes de lagon bleu, les vélos rutilants made in Taiwan qui cassent au bout de six mois, les casquettes américaines pour compléter la panoplie du parfait rappeur au regard fielleux.
JAC, le 19 février 2012
19/02/2012 dans Les touristes | Lien permanent | Commentaires (0) | TrackBack (0)
Minuit. Dans la chambre d’à côté, des jeunes filles japonaises insomniaques cognent contre le plancher et les murs, à grand renfort de cris et de gloussements divers.
Il doit s’agir d’un jeu nouveau, un compromis de sumo, de saute-mouton et de karaoke à gages.
Sous les coups de boutoir nippons, les boules Quies n’offrent qu’une efficacité relative.
Alors, c’est l’heure où le voyageur fatigué, excédé par toute cette agitation, passe à l’action : il frappe énergiquement contre la cloison.
Il obtient le silence total…
Jusqu’à un formidable éclat de rire général qui le désarme pour le reste de la nuit.
Quand donc les filles du Levant vont-elles se coucher ?
24 décembre 2010, Kampot, Cambodge,
19 h 30 Au moment même où la France s’apprête à faire dans le magret et le foie gras, je viens de terminer mon repas: soupe de légumes, salade de fruits. Comme pousse café, je me laisse tenter par une grande bouteille d'eau. On ne fête pas Noël au Cambodge. Panne d'électricité. Noir complet sur la ville. A cet instant, je suis à poil. C'est mon droit : il fait chaud et je paye mes impôts. Soudain, elle me fonce dessus et s'attaque...à ma virilité ! Sacré frelon obsédé sexuel ! Je prends mon slip et mouline dans tous les sens en espérant la toucher par hasard. Pan ! Je réussis à lui flanquer un coup de caleçon...Elle tombe sur le plancher, visiblement étourdie par le choc. JAC, le 17 septembre 2011
Je monte dans ma chambre pour regarder un match de foot à la télé.
J'entends un bruit de frelon...Une grosse bête qui vole...qui semble sortir de son sommeil. L'obscurité lui fait-elle peur ? Craint-elle le comportement d’un étranger nu dans ses murs ?
La lumière revient...Je vois, je vois…un cafard énorme dont je ne connais pas la race...une bête horrible qui tournicote sur une aile. Elle souffre, il vaut mieux l’achever. La pauvre gesticule discrètement dans un jus noirâtre mélangé avec une teinte subtile de vert et de jaune…
Voilà un réveillon qui commence bien !
17/09/2011 dans Angkor, encore | Lien permanent | Commentaires (0) | TrackBack (0)
Quand les trottoirs sont défoncés, il est prudent de marcher lentement, les yeux rivés sur les obstacles à franchir. Dans un trou j’aperçois…j’hésite un peu…il y a là, chiffonné, un billet de 100 dollars américains. Je le ramasse discrètement et file à ma chambre vérifier la nature de ma découverte, en imaginant à l’avance la sauce qui s’accordera le mieux avec ma future langouste. Cependant, un détail me laisse perplexe, le billet me semble léger. Il me reste à le confier aux bons soins d’un « Money Changeur » qui le passe à la machine pour une radio de contrôle. Le diagnostic est sans appel : le billet est un faux ! Le monnayeur ajoute même connaître la provenance de l’imitation, le Vietnam, distant d’une centaine de kilomètres. Ce soir, je me contenterai donc d’une soupe de légumes au basilic. C’est meilleur pour la santé. Et pour le porte-monnaie.
20 décembre 2010, Phnom Penh, Cambodge,
JAC, le 17 septembre 2011
17/09/2011 dans Angkor, encore | Lien permanent | Commentaires (0) | TrackBack (0)
6 janvier 2011, Siem Reap, Cambodge,
Dans les rues piétonnes de Siem Reap, près du Vieux marché, passent et repassent les défigurés, les estropiés, les aveugles, en exhibant leurs préjudices.
L’état cambodgien couve d’un regard compatissant ses mutilés, victimes de mines posées un peu au hasard par des êtres diaboliques, tandis qu’il laisse le soin aux touristes étrangers de leur verser directement les pensions auxquelles les malheureux pourraient prétendre.
Afin de pouvoir un jour réserver peut-être une suite favorable aux demandes d’indemnisation, les autorités attachent beaucoup d’importance à l’exactitude des documents qui leur sont remis et se montrent pointilleuses sur les preuves significatives des handicaps.
Depuis plus de dix ans, les dossiers s’accumulent, voyagent, s’égarent, se retrouvent, disparaissent à nouveau. Cependant, les ministres qui se succèdent assurent, chacun leur tour, que tout est mis en œuvre pour traiter les réclamations dans les plus brefs délais.
En attendant, le gouvernement tient à honorer ses amputés en leur offrant de jolies médailles et des discours émouvants.
Mais toutes ces belles paroles font sans doute une belle jambe aux manchots et aux culs-de-jatte.
(Merci à www.rainier.fr, blog d'un expatrié à Phuket.)
Je propose de créer une nouvelle discipline olympique : prendre des photos des temples d'Angkor en réussissant l'exploit de ne pas intégrer les hordes de touristes asiatiques qui se positionnent, truffe en l'air, devant les sculptures.
Je ne suis pas mécontent car j'aurais sans doute déjà obtenu la médaille de bronze aujourd'hui en prenant une photo un peu différente : nageant dans l'eau verte des douves, un troupeau d’oies, bec en l’air, remplaçait avantageusement leurs collègues bruyants.
J’ai trouvé aussitôt un titre à mon cliché :
"LES OIES ET LES PEINES DES PHOTOGRAPHES A ANGKOR"
JAC, le 17 avril 2011
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Photos prises à l'anse des Cascades, sud-est de la Réunion
JAC, le 29 juin 2010
29/06/2010 dans La Réunion | Lien permanent | Commentaires (2) | TrackBack (0)
8
août 2000, Tananarive, Madagascar,
Tana pue la poussière, l’urine, l’asphalte et
les pots d’échappement déréglés. Des hommes, des femmes, des enfants gisent la
nuit dans l’obscurité des arcades de l’avenue de l’Indépendance et ses recoins
douteux, se terrent comme des chats en maraude ou des rats affamés. Des mioches
exhibent des difformités, des blessures
purulentes : oedèmes avancés, furoncles boursouflés et suintants,
hématomes infectés, membres coupés non soignés. Ils harcèlent les passants et
procèdent par attaques concentriques avec un rabatteur, le chef. Se méfier de
celui qui porte le chapeau, qui tend un bonnet, qui implore d’une main
théâtrale. Il s’expose pour attirer les regards et la pitié de l’étranger qui,
par la même, perd ses moyens et peut à ce moment précis commettre des erreurs.
Il faut vite regarder à gauche, à droite, comprendre rapidement la situation et
s’écarter dans une direction imprévisible. Des mendiants sont drapés d’étoffes
superposées, sales, trouées : il fait froid la nuit sur les plateaux
malgaches.
Il y a sur les trottoirs des barres de fer
qui dépassent, des tas de cailloux laissés là par négligence. Un trou de deux
mètres de profondeur abrite une famille entière. On évite les zones obscures
et, en regardant bien où l’on pose les pieds, des petits yeux scintillent par
terre. Hier soir je ne suis pas tombé dans le gouffre grâce à ces pupilles
brillantes qui m’en délimitaient involontairement le diamètre. Des femmes se
serrent les unes contre les autres. On
ne saurait compter les membres de chaque grappe humaine, ni même identifier
tous les pieds, tous les bras, toutes les têtes car les plages sombres
entretiennent le mystère. Les sacs disposés ça et là, protègent des corps qui
cachent d’autres corps.
Un homme se déplace à quatre pattes, comme
un chien, de voiture en voiture. Il gratte aux portières au risque de se faire
écraser. Des femmes, jeunes ou vieilles, ricanent ou pleurent. L’avenue de
‘Indépendance grouille de drames affreux, et que dire des artères et des
ruelles du quartier qui battent de vie
malade, soupirent de destins piteux quasi irréversibles ?
Une main soigneuse essuie avec un chiffon
dérisoire cinq porte–manteaux en plastique invendus aujourd’hui. Un bossu pose et repose quelques montres sur une
écharpe trouée, déchirée. Une vieille dame très digne passe une main de
tendresse sur les poils des balais à brosse qu’elle vendra peut –être un jour. Près
de l’hôtel Glacier, des hordes d’enfants se bousculent pour écouter des
chanteurs en se faufilant entre les nombreux taxis qui attendent à l’entrée.
Combien
d’êtres amaigris implorent d’une voix fluette les quelques sous qui les
délivreraient de la misère du jour !
Combien de petits étouffés entre le sein
famélique de la mère et les bonnets placés au hasard sur l’épaule, sensés les
protéger !
Combien de dames ultra –fardées, mal à
l’aise sur des talons aiguilles d’inégale hauteur, viennent sourire de leur
unique dent à l’étranger qui les ignore !
Combien d’enfants abandonnés, jetés sur terre un soir de rhum ou placés
en appât pour soutenir une famille !
Point n’est besoin de lire les Thénardier
avec la compassion inévitable qui sied aux bourgeois bien élevés pour les
miséreux du XIX ième siècle , en pensant que ces temps sont
révolus. Il y a là, devant moi, une immense cour des Miracles où les
difformités de chacun, les plaies mal soignées, les regards glauques de rhume
des bébés, sont du même acabit que les descriptions de Victor Hugo ou de Zola.
Madagascar souffre la nuit au cœur de sa
ville et c’est pour ça qu’elle danse aussi facilement à la moindre occasion. Le
Famadhiana
(*)est un rappel de la mort, une cérémonie où l’on s’épanche dans les
chants et l’alcool, pour exorciser le froid de la misère. A Tananarive, la
nuit, pourtant, le nombre d’agressions, de vols, de crimes, est dérisoire quand
on sait les souffrances endurées. On se débrouille mieux en banlieue
parisienne. On est plus habile à la tire sur les Champs Elysées, plus ambitieux
sur la Cannebière les jours de paye, beaucoup plus méchant et sournois chez les
jeunes sans scrupule des cités. Si on ne tue que très peu à Madagascar, c’est
peut–être aussi parce que la société s’appuie sur le souvenir de règles
inculquées en groupe autour de la table d’infortune. Pour l’instant cette
société est forte. D’un passé riche et structuré. Le Famadhiana est la clef de
voûte de l’édifice familial.
Tant qu’il demeurera, les règles seront
respectées.
Les taxis passent et repassent, errant sur
le macadam obscur, « faisant le trottoir » eux aussi, mais au beau
milieu de la chaussée. Les chauffeurs appellent, interpellent, sourient, se font
pressants, s’éloignent un peu pour mieux revenir. C’est le savoir faire du plus
vieux métier du monde.
Avenue de l’Indépendance, la nuit, chacun joue un rôle ou tourne comme dans un manège : des sexagénaires ventripotents aux mains prêtes à tripoter, des mendiants qui se battent puis se précipitent, unanimes, vers l’étranger isolé ou en difficulté, les femmes tapies dans l’ombre et qui font semblant d’être là par hasard.
(*) Famadhiana : Coutume funéraire malgache que l'on rencontre un peu partout sur l'île entre juin et septembre. A l'occasion de cet hommage aux ancêtres, les tombeaux sont ouverts, les os nettoyés. On boit, on danse pendant 3 jours. Les familles font venir des troupes de danseurs et de musiciens.
JAC, le 29 Mai 2010
29/05/2010 dans Madagascar | Lien permanent | Commentaires (2) | TrackBack (0)
23/05/2010 dans La Réunion | Lien permanent | Commentaires (2) | TrackBack (0)
8
octobre 2006 , Tananarive , hôtel de France , Madagascar ,
Beaucoup trop de serveurs dignes, drapés de
redingotes rouges. Trop peu de clients à l’heure de l’apéritif, parfumé de
cacahuètes grillées.
Adamo demande à « Monsieur » la permission d’emprunter sa fille pour lui
laisser les mains sur les hanches. Ce sera sa dernière chanson. Espérons qu’il
tiendra parole.
Restaurant dénudé, déshabillé de ses
barrières protectrices, exhibé sans ménagement aux yeux lugubres des mendiants.
Des gardes armés de matraques surveillent l’entrée, toute grande offerte aux rafales,
aux tourbillons de poussière. Trois postes de radio, un phonographe La
Voix de son Maître, datant sans doute de l’Indochine, imposent le
respect, posés en évidence sur un meuble en teck.
Johnny implore sa bien–aimée qu’elle lui
retienne sa nuit, comme à l’époque où j’avais la troisième boutonneuse dans des
miroirs détestables.
Quelqu’un a pris la sage décision de fermer
la porte.
Le Clos Malaza est gris. Edith Piaf,
elle, voit la vie en rose quand « il » la prend dans ses bras. Une
euphorie me poigne dont je ne connais la cause.
Des hommes à la flamme intérieure
insignifiante, ont le gros ventre satisfait d’avoir pour une nuit trouvé
chaussure à leur pied.
Elle chante, elle chante, la rivière
insolente. La voilà qui unit dans son lit tous les amoureux de sept à soixante
– dix –sept ans.
Les chansons d’autrefois, une radio qui
crachouille, le vin malgache, l’ivresse des beaux jours soudain revenus. C’est
un soir de bonheur qui m’envahit. Mais je ne puis venir à bout…de la bouteille
au long goulot. La tête me tourne. Les serveurs serviles remplissent mon verre
dès que mon attention se relâche. Je leur jette un regard peu amène.
Pourtant, dans mes oreilles, il y a de la
joie, dans le ciel, par–dessus le toit, mon cœur bat, chavire et chancelle.
Je n’ai aucune rancune envers mes voisins italiens qui aiment bruyamment leur gelatti, surchargée de Chantilly, qu’ils compressent à plaisir dans leurs joues gonflées d’orgueil.
(Une légère ivresse teintée de nostalgie dont je ne connais la cause.)
JAC, le 7 mars 2010
07/03/2010 dans L'Afrique | Lien permanent | Commentaires (0) | TrackBack (0)
Pourquoi ne pas tenter de réveiller ce blog avec quelques drôleries inventées par des étudiants en quête de savoir?
Perles du Bac à douche 2009:
Les agriculteurs, ça a toujours été des paysans en
colère qui brûlent des pneus et des patates.
Les quatre points cardinaux sont la droite, la gauche, le bas et le haut.
(Le pape passe en revue les points cardinaux.)
La France compte 60 millions d'habitants, dont
beaucoup d'animaux.
La Normandie est bordée pas des plages bretonnes.
La Camargue est régulièrement innondée par les côtes
du Rhone.
Les rivières partent de Lamon et s'arrêtent à Laval.
Les rivières coulent toujours dans le sens de l'eau.
Les montagnes sont d'immenses plaines valonnées.
Un bras de mer est un bout de mer en forme de bras.
L'exemple du Titanic sert à démontrer l'agressivité
des icebergs.
Les bombes atomiques sont inoffensives quand elles
servent à produire de l'électricité.
Histoire
Néron se servait des chrétiens pour faires des lampes
en leur mettant le feu.
L'histoire du Moyen-Âge nous est bien expliquée par Christian Clavier dans « Les visiteurs » 1 & 2.
(Christian Clavier, docteur en histoire, en train d'ausculter les routes du Moyen-Âge.)
Avant la guillotine, les condamnés à mort étaient
exécutés sur une chaise électrique.
Le 14 Juillet, c'est la fête de l'opéra bastille.
Sur les tableaux de peinture, on voit bien que
Napoléon cachait son gros ventre avec ses mains.
Blaireau à été le premier à traverser la manche en
avion.
La première guerre mondiale a fait une dizaine de morts,
mais seulement chez les Allemands.
Le débarquement de Normandie a eu lieu sur les plages
en Angleterre.
À la guerre de 14-18, les soldats mouraient plusieurs
fois, d'abord à cause des bombes, et ensuite parce qu'on les forçaient à manger
de la boue.
Tous les 11 Novembre, le président décore les parents
du soldat inconnu.
Le maréchal Pétain était un vieux guerrier qui passait
sa vie à embrasser des petis enfants.
Le général de Gaulle est enterré dans deux églises à
Colombey.
La ligne Maginot a été construite pour empêcher
l'invasion de touristes allemands.
La deuxième guerre mondiale fut une période de paix et
de prospérité pour l'Allemagne.
C'est le général Pompidou qui a renversé de Gaulle
avec le coup d'état de Mai 68.
François Mittérand a été le successeur de François
1er.
L'enterrement du président Giscard donna lieu à des
scènes de grande tristesse.
Dans le cinéma muet, les acteurs parlaient avec des
mots qu'ils écrivaient en bas du film.
Le cinéma était une énergie encore inconnue au XIXème
siècle.
Mathématiques
Géométrie
Le carré est un rectangle qui a un angle droit à tous
les bords.
Un carré, c'est un rectangle un peu plus court d'un
côté.
Un septuagénère est un losange à sept côtés.
Une ligne droite devient rectiligne quand elle tourne.
Un compas s'utilise pour mesurer les angles d'un
cercle.
Algèbre
Les chinois comptent avec leurs boules.
Pour faire une division, il faut multiplier en soustraction.
(Multiplication consternante des divisions blindées.)
Le zéro est le seul chiffre qui permet de compter
jusqu'a un .
Tous les chiffres pairs peuvent se diviser par zéro.
Une racine carrée est une racine dont les quatre angles sont égaux.
(Racine ronde, en attendant de pouvoir un jour déterrer une racine carrée.)
Physique
Une tonne pèse au moins 100kg si elle est lourde.
Galilée (1564-1642) à été condamné à mort parce qu'il
est le premier à avoir fait tourner la terre !
Archimède à été le premier à prouver qu'une baignoire
peut flotter.
Une montre est divisée en 12 fuseaux horaires d'égale
intensité.
Chimie
Quand deux atomes se rencontrent, on dit qu'ils sont
crochus.
L'alcool permet de rendre l'eau potable.
On dit que l'eau est potable si on ne meurt pas en la
buvant.
Français
Baudelaire a fait scandale en écrivant son célebre
« Les fleurs du mâle ».
George Sand était une homosexuelle qui aimait les
hommes.
Pascal à consacré sa vie à écrire les essais de
Montaigne.
Une langue morte est une langue qui n'est parlée que par
les morts.
Une bibliothèque, c'est comme un cimetière pour les
vieux livres.
La lecture permet à l'homme de devenir myope.
La lecture est faite pour ceux qui n'aiment pas
écrire.
Les latins parlaient le grec ancien.
La grammaire ne sert à rien puisqu'elle est trop
compliquée à comprendre.
Les mots commençant par « af » prennent deux
« f »
Exemple : affaire, affreux, Affrique
Passé simple du verbe « faire » :
- Je fus
- Tu fusses
- Il fut
- Nous fumons
- Vous fumez
- Ils futent
Le premier groupe comprend les verbes qui se terminent
par « er »
Exemple : grandir
Le livre de poche à été inventé par Gutenberg.
De toutes les pièces de Molière, « Les pierres
précieuses ridicules » est la plus connue.
Molière est mort sur la seine.
Marius Pagnol se servait de son accent pour écrire.
Le seul poème de Ronsard raconte une histoire de fille
qui veut aller voir des roses.
Victor Hugo écrivait des publicités pour les pauvres
misérables.
La fontaine à écrit les fables de multiplication.
Divers
Sans les pannes, les machines seraient inhumaines.
16/01/2010 dans Indignations | Lien permanent | Commentaires (1) | TrackBack (0)
19 janvier 1987, Peyrebère, Île Maurice,
Rien
à dire : le sable est plus blanc que blanc, plus doux que sur carte
postale. On peut le vérifier, le lagon est bien d’un parfait vert émeraude.
L’horizon étincelle de malachite et de turquoise, puis vient la barre de
corail, bleu pâle, avec un peu de mousse blanche qui roule pour nous et pour faire
joli. Les cocotiers se penchent à souhait sur la plage comme sur les photos des
dépliants touristiques.
Rien ne manque : la lumière qui change
de seconde en seconde à la frange des cimes de la presqu’île. Le soleil. Le
sable. Les corps allongés les uns à côté des autres. Les crèmes à bronzer
posées sur les journaux européens.
Pourtant, à l’extérieur du cadre de cette
photo idéale, hors champ, si l’on peut dire, une autre réalité se manifeste.
Les brindilles de filaos blessent cruellement la plante des pieds. Le sel sur
la peau fait une enveloppe désagréable. Là-bas, derrière la montagne, de gros
nuages inquiétants apparaissent, (un cyclone est annoncé dans la région) tandis
que des relents de friture à bas prix flottent par instant à vous donner la
nausée. Des coupeurs de rondelles d’ananas attendent patiemment le bon vouloir
d’hommes fatigués de se reposer. Des scrutateurs adolescents n’observent pas
que la mer et ce qu’ils pensent des intrus à la peau rose, tirant parfois sur
le rouge vif du homard bien cuit, se lit facilement à leur sourire en coin.
Les spectateurs tout yeux, tout oreilles,
restent des heures volontairement en retrait pour ne perdre aucun détail de ce
tableau qui les trouble, aux aguets devant la toile, postés discrètement derrière
les filaos. Aucun d’eux ne poserait un pied sur « le cadre », aucun
n’aimerait se mêler à l’impudique exhibition des coups de soleil.
Des cyclistes oisifs passent et repassent
devant des hommes quasiment en faction, assis sur un muret, jambes dans le
vide. Pas un bruit. Personne ne dit mot dans le camp des scrutateurs.
De temps en temps une femme indienne en sari
rouge propose, humble et résignée, quelques samossas, deux ou trois tranches de
papaye. Sans succès. On ne lui répond même pas : le public n’a d’yeux que
pour les acteurs maquillés de crèmes hydratantes, qui jouent avec
condescendance leur rôle de touriste sur
le plateau de sable où les caméras et les fantasmes tournent à plein régime.
Paradoxalement, les réactions des consommateurs de cartes postales sont
plus intéressantes que la carte elle-même. Un peu comme dans toutes les salles
de cinéma sous les Tropiques : le spectacle est plus poignant dans la
foule que sur l’écran.
La détresse de cette jolie femme devant l’indifférence de son peuple est sans doute la part la plus bouleversante de cette composition en abyme.
JAC, le 21 décembre 2009
21/12/2009 dans Les touristes | Lien permanent | Commentaires (0) | TrackBack (0)
14
octobre 2006, Manakara, La Guinguette, Madagascar,
Face au canal des Pangalanes.
Il y a certaines régions de Madagascar où,
comme les auberges espagnoles, on ne trouve que ce qu’on y apporte.
La ville figure sur cette liste.
Dans les bagages il faut amener ici des
sourires, de l’indulgence, de la patience, de l’humour et une immense réserve
de dérision.
Le poisson commandé par trois fois se trouve
par miracle remplacé au dernier moment par des crevettes grillées.
Le tireur de pousse –pousse confirmé
plusieurs fois pour neuf heures ne viendra jamais : il accompagne
finalement sa cousine à Mananjary.
Le soleil promis sur les brochures n’est
aujourd’hui que bruine menteuse qui imprègne les tissus.
Sous le pont de fer rouillé passent les
pirogues et leurs filets fluorescents.
La
vie s’écoule ainsi depuis des jours.
Crevettes cuites à l’ail. Petits légumes.
Bières. Partirai –je demain ? Douceur de vivre. Ou plutôt lundi ?
Cela dépendra du soleil, du ciel, de la lumière.
Et de l’humeur de l’instant.
JAC, le 28 novembre 2009
28/11/2009 dans L'Afrique | Lien permanent | Commentaires (0) | TrackBack (0)
25 mars 1998, Nungwi , Zanzibar ,
Au-début
de l’après –midi, il y avait peu de femmes dans le village, mais beaucoup
d’enfants. Un peu plus même que d’habitude. Des hommes assis, en train de
deviser, comme toujours.
Sur la plage, peu à peu, sont arrivées des
dizaines, des centaines, des milliers de femmes en châle coloré, drapées de
jolis lambs. Elles
pleuraient, se griffaient le visage…Un mort sans doute…Un accident chez les
pêcheurs peut –être…Je rangeai bien vite mes appareils photos, par respect de
la douleur.
Sur la plage, maintenant, trois ou quatre
mille personnes, surtout des femmes, s’échevelaient, tombaient en transe. Un
homme s’est approché de moi pour m’expliquer la raison de cette
agitation :
Une fois l’an, la ville de Nungwi se rassemble et, au rythme des
tambours, entre en relation avec les esprits de la mer pour offrir aux marins
la sécurité et l’opulence. C’est l’occasion de « bénir » les nouvelles
embarcations sur le point de quitter leurs cales sèches.
Les femmes dansent, crient, tombent sur le
sable. Des hommes s’arrachent les vêtements.
La tension monte dans la foule.
Du côté opposé, apparaît une barque légère,
conduite par trois pêcheurs. Tous les regards se tournent vers le bateau. L’un
des occupants tient un boutre miniature et le lance à l’eau.
C’est
un délire sur la plage. Les femmes courent à toute vitesse, empêtrées dans leur
longue robe et se jettent à l’eau.
Oui, la ville entière se jette à
l’eau ! Mon
ami m’apprend que le but est d’essayer d’attraper le dhow. Mais la petite
barque prend la mer, s’éloigne, cap sur l’horizon. C’est plutôt bon signe. Signe
qu’elle ne sera pas touchée par les plongeuses, muées d’un seul coup d’ailes en
forces du mal. Les nouvelles embarcations connaîtront beaucoup de succès cette
année…Pas un seul accident. Pas un seul mort parmi les équipages .Car le jouet
en bois est hors de vue, hors de portée et ne semble pas avoir coulé avant
terme.
La ferveur retombe. Quelques femmes s’égratignent
encore les joues, le front. Mais l’atmosphère
s’apaise .D’ailleurs, à présent, sur le chemin du retour, les élégantes zanzibarites marchent
lentement, sourient, et me gratifient d’un « Jambo »
respectueux.
J’aurais tant voulu photographier cette scène violente mais mon ange gardien me l’a déconseillé : trop de ferveur, trop d’agitation, trop de tremblements terrifiants, trop d’yeux révulsés.
JAC, le 2 novembre 2009
02/11/2009 | Lien permanent | Commentaires (0) | TrackBack (0)
13 avril 1991, Kitulgama, Ceylan,
(Ce fameux film a été tourné en grande partie à Ceylan).
La jungle est présente dans l’air moite, sur
la peau, sous la chemise. Elle transpire par les feuilles et l’haleine chaude
de la terre. Elle vit, bouillonne, grouille d’insectes, de cafards, de
multiples frissons effarouchés sous les plantes. Des lézards à corps gris et
tête verte se faufilent dans les herbes. Des araignées, des bêtes aux formes
inconnues s’enfuient ou se rétractent.
Ma chambre est envahie de bestioles velues
et patibulaires. J’ai beau demander avec insistance des bombes diverses, je
n’obtiens que réponse souriante mais évasive. Je n‘ose m’allonger sur le lit
car alors, j’aurais une vue privilégiée sur le plafond…Et quand on est accroché
au plafond, on peut toujours tomber du lit.
21 heures.
Dans la grande salle à manger, je partage le nouvel an bouddhiste avec des familles cinghalaises.
(Dans la jungle de Ceylan l'araignée poilue aime les bisous).
JAC, le 13 octobre 2009
13/10/2009 dans Ceylan | Lien permanent | Commentaires (3) | TrackBack (0)
28 mars 1998,
Stonetown, Zanzibar,
Dans la lumière rouge du soleil éclaté en
lambeaux, sur fond de nuages anthracite, passent des barques habitées de marionnettes d’ombres : des pêcheurs tirent les filets, d'autres restent droits comme des statues d’ébène.
Un jet de mouettes s’échappe d’un spot, sans
doute parce qu’il y a du poisson ailleurs .Le soleil se casse, cou coupé,
sanguinolent, et les oiseaux le traversent comme on franchit un miroir .Des adolescents
nagent tout habillés. Des délurés hurleurs plongent dans des positions acrobatiques.
Des boutres glissent, ralentissent, changent de cap entre les lourds bateaux
accostés dans le port. Au loin, sur une plage, des hommes tapent dans un
ballon. L’insouciance enfantine des temps anciens.
Il
n’y a plus que ces silhouettes grises sur un couchant rose.
Le
soleil se fatigue.
Un boutre avance. Ses voiles ont la même courbure que celle, bigarrée, du soleil poignardé de gros nuages.
JAC, le 22 septembre 2009
22/09/2009 dans L'Afrique | Lien permanent | Commentaires (0) | TrackBack (0)
1 er janvier 1989, Le Chaudron, Réunion,
( Un parfum d'Inde du Sud à la Réunion, merci à ""Lamb_Fig15.jpg")
Des odeurs de basse-cour se mélangent à
celles de l’encens et de la bougie. Au pied d’un mur bleu pâle sont attachés
des cabris bruns et blanchâtres. Sous un letchi se battent des coqs excités.
L’enclos se remplit peu à peu. Des femmes tamoules en sari marchent
nonchalamment en cherchant du regard une place assise. Les hommes, eux,
cherchent plutôt à grimper sur les toits ou sur les hauts murs pour s’offrir
une vue plongeante. Les jambes pendantes dans le vide, les enfants attentifs
regardent en bas le rectangle gris où des braises ne somnolent que d’un œil.
Au loin, un bout de mer apparaît, caressé par les palmes d’un cocotier penché. La montagne pesante et bleue supporte la menace de gros nuages noirs. La foule, peu pressée, est plus dense maintenant.
Sur la terrasse la tension monte : des
hommes un peu ivres posent leurs mains noueuses sur des épaules étonnées et se
bousculent de plus en plus pour mieux voir. Mais il n’y a encore rien à voir.
Seul, en bas, dans l’enclos d’où monte une forte chaleur, un homme, pieds nus,
jette de l’eau sur le brasier. Une camionnette arrive, chargée de
représentations divines, habillées de colliers de fleurs. Un prêtre dépose
Shiva, Kâli, Vishnou et d’autres poupées maquillées, respectueusement sur
l’autel. On apporte deux grosses pierres noires que l’on dresse près du lieu
sacré. On fait venir ensuite trois bassines pleines de noix de coco. En face
d’elles, de l’autre côté du rectangle gris, d’autres récipients de même forme
sont disposés les uns à côté des autres, mais contenant de l’eau colorée
de curcuma.
Pendant ce temps les spectateurs affluent. Beaucoup parmi eux sont ivres. Quelqu’un croit tout à coup percevoir des roulements de tambour. C’est la cohue : on se bouscule, on crie sur la terrasse d’où la vue, tout à l’heure privilégiée, a disparu, remplacée par la vision navrante d’une forêt de jambes, de dos, de bras tendus, pliés, recroquevillés. Les chèvres dans leur enclos se battent et tirent la corde qui les unit, désespérément. Du haut des toits, des enfants jettent des graines.
(Photo 05-12-fete-tamoule-marche-sur-le-feu-14)
Mais à l’instant même, tandis que des femmes
se tordent le cou pour essayer de mieux voir, que des hommes se hissent sur le
toit d’en face à la force des bras, que des rumeurs circulent sans fondement
véritable, que la bousculade devient scabreuse, alors que les coqs hurlent de
terreur, tournent à une vitesse folle autour de leur piquet, ils arrivent. Ils
sont là. Mais on ne les voit pas…ils sont là…on le sait, on le sent, on en est
sûr…D’ailleurs on entend le tam-tam et des tintements de clochettes.
Un jeune homme tombe du toit en poussant un
cri strident. Il se reçoit par miracle sur les jambes. Il a gagné une belle
peur…il a perdu sa place !
C’est officiel : ils arrivent. Ils avancent de trois pas et reculent aussitôt. Le premier pénitent a les yeux vides. On dirait un aveugle. Il est impatient de « marcher ». On le retient. Des spectateurs poussent les barrières qui ploient et vont se rompre inévitablement. D’autres, les yeux hagards, échangent des coups. Une pauvre femme se griffe le visage. Elle tombe. On l’emporte. Le rythme des tambours à présent est saccadé. On asperge les "marcheurs", ces demi-dieux, d’eau jaunie au safran. Le sol est jonché de fleurs. Ils avancent alors après une dernière altercation violente avec des ivrognes.
(Photo eqk6iq70.jpg)
Le
premier à pénétrer dans l’espace brûlant tremble de tous ses membres. Il porte des
guirlandes autour du cou, sur la tête un plateau, construction compliquée de
fleurs, de gâteaux roses, de fruits rouges, une tour d’offrandes d’un hauteur
impressionnante. Les autres martyrs, vêtus d’un habit blanc très long qui
descend jusqu’aux pieds, restent un peu à l’écart, derrière lui. Ils supportent
eux aussi une tour de couleurs sur la tête, ce qui les oblige à se tenir très
droit. Ils marchent sur la braise. Sans hésitation. La foule hurle. Applaudit.
Ils avancent lentement, un à un, calmement. Dans la cohue compacte des
spectateurs, on voit des bouches se tordre, des mains essuyer des yeux pleins
de grosses larmes. Pendant ce temps, à l’autre extrémité de la piste brûlante,
les têtes de cabris et de poulets tombent. Des noix de coco sont fendues d’un
coup de sabre. Une dernière chèvre refuse de se laisser décapiter. Quatre
hommes la maintiennent en place tandis que le bourreau doit s’y reprendre en trois
fois… « Mauvais présage… »
me souffle mon voisin, qui fait grise mine. Les héros du jour sont
immédiatement absorbés, engloutis par la fourmilière. La bousculade est à son
comble. Puis, au moment le plus inattendu, l’agitation s’atténue, s’éteint.
Plus rien à voir. On sort du temple comme d’un stade de football après le
match.
Je redescends de mon toit, mal à l’aise, angoissé à cause des hommes ivres.
JAC, le 6 septembre 2009
06/09/2009 dans La Réunion | Lien permanent | Commentaires (8) | TrackBack (0)
Il
pleuvait sur Rouen. La grisaille de novembre attristait les meubles. A la radio
les nouvelles n’étaient pas réjouissantes. Dehors des dos voûtés attendaient le
bus. La porte de la cabine téléphonique battait au vent. Les vitres avaient
depuis longtemps volé en éclats sous les cailloux vengeurs de quelques
désoeuvrés. En somme, une journée à se jeter la tête dans un oreiller et à
dormir pour ne plus voir le ciel chargé de gros nuages…
Quelque
chose a frappé au carreau. Des petits coups répétés. Etrange, surtout au troisième
étage d’un immeuble. En pareil cas, on ne prête pas attention à de telles
anomalies. On relit les résultats sportifs dans le quotidien, on espère une
amélioration du temps, un geste commercial du banquier pour quelque découvert
récurrent…C’est alors qu’apparaît, agrippé au rebord de la fenêtre, tremblant
de froid et l’œil triste implorant mon aide, une splendide créature, bleu
chatoyant, pourpre, vert pomme, : le plus joli perroquet du monde…Doucement
je me déplace en sa direction. Lentement j’ouvre la croisée…L’animal reste à sa
place. Il m’attend. Peu à peu il passe une patte, une aile, puis finit par
sauter sur le sol, à l’intérieur de l’appartement. Que faire de cette bête
envoyée par le ciel ?
Dans
ma précipitation puérile à la servir, je lui propose trois miettes de pain, des
biscuits qui traînent, un peu d’eau dans une soucoupe. Le fugitif accepte sans
crainte. On dirait qu’il a choisi son sauveur.
Bientôt
il reprend des forces et visite son
nouvel environnement : la chambre à coucher, le couloir, un vélo de course,
deux ou trois factures oubliées sur le sol avec des journaux ouverts à la page
des petites annonces. Je lui trouve un nom de circonstance, Vendredi, mon jour de repos au collège.
Séduit par cette apparition mais ignorant les us et coutumes de mon nouveau compagnon, j’ai tenté de découvrir dans quelque manuel de ma bibliothèque les connaissances les plus élémentaires sur les psittacidés. « L’arara…n’a pas beaucoup de prédateurs mis à part l’homme qui l’enferme dans ses appartements pour faire l’intéressant devant ses invités…il se nourrit de graines, de baies, de fleurs…En captivité…bananes, épis de maïs tendre, jamais d’avocat ni de persil… ».
Le
lendemain, après une nuit plaisante à l’entendre chanter à tue-tête ses deux
refrains préférés « Paris,
s’éveille… » et « ne
me quitte pas », l’idée m’est venue de parler à mes élèves de cette
rencontre étonnante. L’un d’eux s’est levé brusquement : « C’est mon perroquet, c’est lui, il
s’est échappé depuis une semaine, mon père est oiseleur, c’est mon
oiseau… »
Le
soir même, l’homme s’est présenté chez moi, en compagnie de son fils et de deux
perruches vertes papillonnant dans une jolie cage en osier, « pour me récompenser d’avoir retrouvé
leur trésor ». Le cadeau me laissait perplexe et, pour tout dire, me
contrariait beaucoup : moi-même un peu « oiseau sur la
branche », je n’admire les animaux que dans leur milieu naturel. Néanmoins
j’acceptai, certain que le couple ferait des heureux dans le voisinage.
Justement,
au dernier étage de l’immeuble, une vieille dame malade pleurait la mort
récente de son chat gris. Je lui ai offert les deux inséparables. « C’est un cadeau du Bon Dieu, me
souffla-t-elle, le visage plein de larmes, le
plus beau cadeau de ma vie… ».
Plusieurs
mois après, au début du printemps, quelqu’un
a sonné à ma porte. C’était la grand-mère ! Heureuse, rayonnante de santé
retrouvée. Pour la première fois depuis un an, elle descendait, seule, faire son
marché. Elle me serrait les mains avec affection :
-Vos
perruches sont plus efficaces que tous les médicaments du monde ! Vous
voyez ? Je cours comme une jeune fille !
Le
jour même j’ai reçu un courrier du Rectorat, un merveilleux coup de pouce du
destin : j’avais enfin obtenu mon affectation pour la Réunion.
Ceci
pour vous dire, jeunes accablés par le sort, moins jeunes dépressifs à la
carrière laborieuse, porteurs de rancune stérile envers la société :
« Quand le ciel bas et lourd pèse comme un couvercle
Sur l’esprit gémissant en
proie aux longs ennuis… », jetez cette corde ou ces médicaments qui
ne vous veulent que du mal car…
Un perroquet peut toujours venir frapper à votre fenêtre.
JAC, le 2 août 2009
02/08/2009 dans Et l'avis des bêtes? | Lien permanent | Commentaires (2) | TrackBack (0)
28
mars 1997, Novotel d’Arusha, Tanzanie,
Grâce à deux marabouts qui se sont sacrifiés pour nous, le séjour en Tanzanie se prolonge, le temps de réparer le réacteur de notre Boeing et de remplacer les 16 pneus éclatés.
Alors je me rends aujourd’hui à pieds jusqu’à l’hôtel Ilboru. Longue route droite bordée de camions arrêtés, devant lesquels s’affairent des familles. Beaucoup de Masaïs sédentarisés marchent sur les trottoirs. Des autos, roues dans l’eau, se laissent paresseusement brosser, frotter, astiquer le capot par leur maître. Une boucherie rouge –sang de bœuf m’attire. Une file de femmes attend. Des boubous jaunes, bleu roi, verts. A l’intérieur des quatre murs, des monceaux de viande visités par les mouches pendent, accrochés à des chaînes. Des machines à coudre tournent à plein régime dans la ruelle. Des salons de coiffure, aux enseignes naïves, font des clins d’yeux aux passants. Peintures simples et maladroites d’un autre temps :
« Venez vous faire couper les cheveux chez Adi, la meilleure coiffeuse
d’Arusha ».
Des femmes énormes de cuisses, assises dans des
poses lascives sur des blocs de ciment à la terrasse de bars louches, attendent
(mais quoi ? Mais qui ?) ,parmi des hommes aux yeux injectés de sang.
On me souhaite gentiment : « Jambo ! Karibu ! »
Le coin des menuisiers est très
intéressant : des ébénistes méticuleux rabotent des armatures de lit, ajustent
des portes d’armoires. C’est beau, c’est rude et délicieusement odorant. Des
enfants hirsutes poursuivent des chèvres. Des mauvais garçons baissent la tête
et cachent quelque chose de malhonnête sous leur pull - over troué.
Des odeurs de boue séchée, de manioc
bouilli, de crottins de cabris m’emportent très loin, très loin, au fond de
l’Afrique utérine.
C’est exactement ce que je suis venu chercher ici.
( Merci à www.tanzagri.blogspot.com/)
JAC, le 13 juin 2009
13/06/2009 dans L'Afrique | Lien permanent | Commentaires (0) | TrackBack (0)
3 janvier 2004, Bundi, Rajasthan, Inde,
Le palais de Bundi est facilement
accessible à pieds, même si les galets de la lente montée vers l'entrée royale,
sont devenus glissants à force d'être piétinés, polis, lustrés depuis des
centaines d'années par des éléphants, des dromadaires et des chevaux.
Les salles sont dans un état
déplorable. Des tas de cailloux partout. Des murs effondrés. Des barres de fer
tordues, rouillées, coupantes, en travers des coursives.
Un moustachu se présente. Il est
guide. Je suis prêt à le suivre dans ce dédale de couloirs et d'escaliers.
Il parle beaucoup, plaisante souvent, se retourne sans cesse vers ses "clients." Il nous ouvre une porte...
Mon Dieu ! Elle donne sur le vide
! Il en ouvre une deuxième...Rien d'autre qu'une vue vertigineuse sur la ville
de Bundi, 200 mètres plus bas.
- Sorry, sorry... I made a mistake...
( Victor Hugo)
En français et dans ma barbe, je
lui fais savoir que certaines erreurs peuvent coûter TRES CHER. Devant son
incompétence évidente, notre homme préfère avouer qu'il voulait seulement
...nous faire une farce... qu'il vient de Delhi...qu'il est étudiant. Il
insiste pour passer un moment en notre aimable compagnie... C'est tellement
agréable de rencontrer des étrangers comme nous...e.t.c...
Sous nos pas le sol craque. Le plancher ne paraît pas solide. Il faut sortir vite d'ici. Cette construction en encorbellement n'est pas sécurisée. Entre les lattes du parquet on distingue un à-pic béant... Dans un couloir obscur, on trébuche sur des planches. On se prend les pieds dans des fils électriques. Des sacs ont été entassés dans l'embrasure d'une porte. Personne dans la forteresse. Solitude et désolation. Le faux guide fait semblant d'expliquer l'histoire du palais à deux Anglais bien élevés qui sourient, mais pas trop, yes, yes, I see, O.K..of course.
(Victor Hugo)
Maintenant il se montre un peu cynique et
nous fait remarquer qu'il est déjà 16 heures, que les portes du château ferment
bientôt. Veut-on dormir ici ? Il n'obtient qu'une grimace contenue des
Britanniques.
J'ai une soudaine envie de quitter cet endroit sinistre, d'abandonner la visite de ce musée aux plafonds à moitié effondrés. Nous montons des escaliers, descendons des pentes, remontons trois marches, empruntons des galeries, enjambons des tas de sable... Je demande la sortie. Brusquement, comme un enfant qui cherche tout à coup sa mère au supermarché.
( Encore Victor Hugo)
Mais ...il faut bien se rendre à l'évidence...nous sommes perdus ! Deux
Anglais, un Français, un Indien errent dans les ruines d'un château médiéval du
Rajasthan et, sans doute ,dans des zones que personne ne visite,
vraisemblablement interdites au public. L' " étudiant " cherche en
vain une issue :son sens de l'orientation s'est brusquement volatilisé. Il nous
suit pas à pas. Curieux guide quand même ...qui se laisse guider sans broncher.
Où sont les gardes ? Nous appelons à l'aide...Pas de réponse.
Des craquements dans une salle contiguë,
sans doute des singes ou des corbeaux. L'acropole abandonnée ferme sa lourde
porte dans quelques minutes et personne ne nous entend...
Alors nous plaisantons à la mode british,
faite d'humour noir, pour nous donner du courage et ne pas perdre la face. Nous
allons retrouver la sortie. Un jour. C'est sûr. On peut déjà commencer par en
rire. En rire jaune peut-être. Finalement, le hasard d'une galerie, l'imprévu
d'un escalier, la découverte d'un souterrain assez vague, font que...nous
sommes sauvés.
A l'autre extrémité du palais, en effet, le
gardien apparaît, les clefs à la main. Nous l'appelons. Nous sommes sauvés.
Nous l'appelons...Mais... il continue son chemin vers la sortie, sans même se
retourner vers nous...
- Hé ! Ho! Please ! Excuse me !
Oh ! Incroyable ! Il est sourd !
Il marche tête baissée. Va-t-il se tourner
vers nous ?...Il ouvre le portail... Nous poussons ensemble des hurlements de désespoir...
Il lève lentement la tête vers nous... N'est-il pas aveugle ? Pas tout à fait
...Il n'a qu'un oeil !!! Quasimodo est le gardien du palais de Bundi !
Le cyclope nous fait des gestes étranges. Il tend les bras vers le ciel... Ses facultés de compréhension me paraissent limitées. Oui, il nous fait comprendre qu'il faut redescendre en prenant à gauche, puis à droite, puis tout droit, pas en haut parce que c'est sans issue... Pas en bas parce que ça donne dans le vide.
( Montage JCP, "Jac a dit: Bundi", sur G1trou.com)
En quelques secondes nous atteignons la
sortie, plus par intuition qu'en suivant les conseils de notre sauveur. Il nous
attend devant la porte principale en émettant des grognements, des raclements
de gorge...Cet être biscornu, cyclope et sourd, se plante devant nous, main
tendue vers notre générosité... Il m'agrippe à la manche...Je passe mon chemin.
Amusant, mais pas tant que ça. Je n'aime ni
les singes ni le monstre qui nous insulte dans ses gestes désordonnés.
Il fait certainement très froid la nuit dans les châteaux branlants des maharadjahs.
JAC, le 1er juin 2009
01/06/2009 dans Sueurs froides... | Lien permanent | Commentaires (0) | TrackBack (0)
25 mars 1997, Ngorongoro Wildlife Safari Lodge, Tanzanie ,
L’hôtel est très beau, immense baie
vitrée, soutenue de bois et de pierres, écran géant offert sur la caldeira. Dans
la cavité magique vivent les lions, les léopards, les buffles, les hippopotames
et les gazelles qui vont mourir ce soir.
Les lions sont allongés paresseusement dans
les herbes. Une famille boit dans un cours d’eau. Bien sûr les éléphants. Bien
entendu les gnous, les gazelles et le léopard allongé sur une branche et qui
croit que personne ne l’a vu. Evidement les hippopotames aux gros culs de
fermières nourries à la crème fraîche…soufflant, pétant, chiant des bouses
gigantesques sur les museaux des copines enrhumées. Mais les Masaïs ! Les
Masaïs ! Comment peuvent –ils vivre ainsi dans la poussière entourés de
félins, enveloppés de rouge, armés d’une lance et d’une massue, marchant sans
fin par les plaines, gardant les troupeaux aux odeurs fortes, dormant à même le sol dans des villages
circulaires construits de branchages d’épines pour empêcher l’incursion des
fauves ? Nomades assoiffés, sans argent, épris de liberté exigeante, au
prix de souffrances pour les yeux pleins de glaucomes des enfants, de blessures
mal cicatrisés aux jambes, de recherches désespérées d’eau par la nature aride…
Sur la piste ocre que bordent les talus d’un vert intense, marchent les Masaïs infatigables, drapés de dignité et de tissus nécessairement rouges, lobes d’oreilles troués par des anneaux d’or, crâne rasé à l’extrême. Dans un dénuement extrême.
JAC, le 17 mai 2009
17/05/2009 dans L'Afrique | Lien permanent | Commentaires (0) | TrackBack (0)
22
mars 1987, Sainte-Clotilde, Réunion,
Un chien noirâtre, galeux, nous attend
derrière un bosquet. Il s’enfuit néanmoins, terrorisé par notre présence
incongrue en un lieu aussi désert. Le chemin est boueux, glissant, épuisant. De
part et d’autre, des grillages usés, rouillés, parfois déchirés, mais piquetés
de fleurs rouges, donnent une image de territoires approximatifs. Le sentier
monte, sinueux, lentement, irrémédiablement. Au loin un homme blanc à la peau
tannée, aux jambes arquées dans un short grisâtre trop large, reste là devant
sa barrière, les bras ballants, le visage hébété de solitude, à nous regarder
marcher sans dire un mot. Une petite tête blonde glisse, au-dessus d’une haie
d’épineux. Il y a du bleu acier dans tous ces regards craintifs. Des poules
s’arrêtent de picorer. Après notre passage, longtemps après seulement, nous
reconnaissons le chien noir, blotti aux pieds de son maître qui nous montre de
ses épaisses mains difformes une direction hypothétique à suivre, là-haut, par
là-bas, par-dessus la montagne, continuer, continuer, pour vaincre le temps.
La piste traverse une forêt de cryptomerias.
Des racines jaunâtres jaillissent à la tranche des fossés. La mer est à nos
pieds. Elle fait tant d’efforts pour prendre l’île dans ses bras.
La
fraîcheur farine sur nos épaules courbées. Des cases au toit rouge font de
petites taches comme des fleurs dans les champs de canne à sucre.
Mais des branches craquent derrière nous.
Qui nous observe ? Ce ne sont que des enfants, masqués en partie par des
buissons, deux ou trois êtres chétifs, la peau noire d’ébène qui brûlent des
brindilles.
Trois hommes blancs assez âgés, aux jambes grêles arquées mais curieusement armées d’énormes pieds nus, surgissent du diable vauvert. Ils portent de grosses branches noueuses sur leur tête. Ils avancent en petites foulées pressées. Leurs pieds se soulèvent à peine. La plante apparaît, grossière, verdâtre, craquelée et dure comme une lave de volcan refroidie depuis mille ans.
(Photo Jac)
(Merci à www.onf.fr/la-reunion/sommaire/especes_exotiques/)
JAC, le 7 mai 2009
07/05/2009 dans La Réunion | Lien permanent | Commentaires (5) | TrackBack (0)
24 décembre 2005, lac Awasa, Ethiopie,
Au petit matin le marché aux poissons, tout au bord du lac, est un espace baigné de lumière et béni des dieux.C'est un ballet incessant de cormorans, de marabouts, d'aigrettes, au-dessus des barques, près des enfants qui vident les poissons, autour des vendeurs de tilapias ou de poissons-chats. Des adolescents jettent des entrailles en l'air, elles ne touchent jamais l'eau, happées d'un claquement de bec de pélican.
Relents d'anguille morte, de vase sèche, de parfums de cumin, de cardamome, arômes de café fort, de thé au gingembre. Car on y tient gargote aussi, à même le sol boueux, sur des pneus empilés ou des carrés de tourbe asséchée. Tout peut servir de banquette : une branche basse horizontale de figuier, un siège de coiffeur, une mobylette désaffectée.
Un cri et c'est une volée de marabouts qui se précipite en râlant d'impatience sur une carcasse. Un plongeon et c'est une armée de cormorans qui s'abat sur une tête coupée. On vient en ce lieu pour les poissons mais les oiseaux leur volent la vedette. Un jeune garçon propose une promenade en bateau. Pourquoi pas? Il suffit de trouver un passage, même étroit, entre les roseaux, soyeux de soleil.
Silence. Quelques clapotis.
Il y aurait, tout près, des hippopotames. Mais aujourd'hui, ils sont invisibles. Des chevaux se baignent pour se libérer un temps des tiques et des mouches. Au loin, des petites filles saluent. Le canot s'immobilise dans les ajoncs.
La grâce a touché le paysage.
JAC, le 29 avril 2009
29/04/2009 dans L'Afrique | Lien permanent | Commentaires (0) | TrackBack (0)
15 janvier 1998, Zagora, Maroc,
Une étrange
ville souterraine entre Zagora et le désert...Pas de nom. Aucune trace sur la
carte. Une ville fantôme.
On descend
dans une sorte de cave aux couloirs hantés d'obscurité. Très vite on est happé
par la fraîcheur des entrailles de la terre...
Derrière
moi, une femme voilée, toute de noir vêtue, attend. Un rémouleur est entouré
d'enfants qui l'observent. Mon guide me parle tout bas. Je ne l'écoute pas, occupé
que je suis, à ne pas trébucher sur des sacs entreposés aux endroits les plus
inattendus. Une humanité active grouille et chuchote dans ces profondeurs. Un
plafond ajouré. Un bout de ciel, puis une opacité troublante. Parfums de cumin,
d'orange, de cannelle. Odeurs de champignons, de moisissures diverses. Nos pas
résonnent. Il faut enjamber des poteries couvertes de poussière. On descend
deux marches. On en remonte cinq. Long couloir humide dans une lumière
blafarde. Mon ange gardien me conduit en me tenant par la main. Je lui fais
confiance, mais à l'aide de mon autre main libre, je tâte les murs,
méthodiquement, pour ne pas perdre l'équilibre.
Des appels
aux croisements des galeries. Il fait très frais. Il fait très chaud. Comme
devant le four d'un boulanger. Quelqu'un fouille dans ma poche. Je me retourne.
C'est un âne qui se frotte à moi. Plus loin, un attroupement de femmes.
Conciliabules et doux bruits d'étoffes froissées. Des hommes, tout près,
récitent des prières. Puis c'est l'atelier d'un ferblantier. Faiblement éclairé
par quelques bougies, il fabrique des lampes de jardin.
Envie
soudaine de fuir cette ville inquiétante.
A cet
instant les rayons du soleil nous aveuglent. Enfin, nous sommes hors des
ténèbres, impatients de respirer l'air pur à la lumière du jour. Et pourtant,
c'est à regret que nous quittons la nuit.
Aussitôt des
fouets claquent. Des sabots tambourinent. Des centaines, des milliers d'hommes,
assis en amazone sur des chevaux, sur des mulets, sur des ânes, se rendent au
marché. Ils viennent. Ils sortent de tous les côtés. Ils se regroupent. Se
dispersent. S'enfoncent dans une ruelle, puis une autre. Des groupes disparaissent,
ressurgissent plus loin, plus nombreux, plus rapides. Le pays est envahi. De
poussière, de mouvements, de pattes, de cris, de galops, de paniers.
Nous
arrivons en titubant presque, devant la voiture. Nous ouvrons les portes
lentement pour ne rien perdre des clameurs, des courses folles, avec l'espoir
de happer et de garder pour toujours une image des derniers cavaliers heureux
de la terre.
Mais...le
véhicule est enlisé. Les roues patinent, s'enfoncent, creusent leur propre
tombe. Nous sortons les uns après les autres. Le vent sec s'est levé et
tourbillonne. L'atmosphère devient Irrespirable. Nous demandons de l'aide. Nos
sens se dérèglent. Le sable paralyse le village battu par les tourbillons du
simoun. Nous sommes paralysés d'émotion. Au coeur du Moyen-Age, peut-être même
à l'époque des pharaons...
Comment remonter les couloirs du temps? Où trouver les élixirs?
(Soudain le pays est envahi de poussière, de mouvements, de pattes, de cris, de galops, de paniers...)
JAC, le 25 avril 2009
25/04/2009 dans Cités mystérieuses | Lien permanent | Commentaires (1) | TrackBack (0)
23 janvier 2002, Réunion ,
Depuis plusieurs heures le vent est tombé. Les bruits retiennent leur
souffle. Comme un silence qui prend tout son temps pour vider le ciel . Le chat
dort , yeux ouverts, sur le panier à linge.
9 heures : 550 km
12 heures : 530 km
13 heures : 490 km ; 19 ° sud, 60 ° est
. Le cyclone progresse à 18 km/ heure, vers l’ouest, sud-ouest.
Le vent monte peu à peu, vient par vagues, court sur le toit de tôles, des centaines de rats se précipitent. Ca frappe, ça frotte, ça tourbillonne, enveloppe les arbres.
C’est la guerre.
Un
courant d’air froid bouscule les poussières sur les meubles à chaque craquement
dans les murs, dans la charpente, aux fenêtres. Une rafale plus violente que
les autres secoue la maison entière.
Prions.
Les murs tremblent. Les branches s’envolent
comme des petits bouts de papier.
Au loin la rivière gronde.
Les tambours de la pluie battent contre les
volets. Les tôles sont mitraillées toutes les dix secondes.
Je
tente de me concentrer sur la première page des Nouvelles Orientales de M.
Yourcenar :
« Le
vieux peintre Wang -Fô et son disciple Ling erraient le long du royaume de
Han. »
15 heures : 440 km ; 19° sud, 59 °5 est
; vitesse 17 km / heure.
Cette attente en plein jour dans la lumière
des néons exaspère.
Des arbres voudraient s’enfuir, s’arracher
de leurs chaînes.
Yourcenar. La radio. Les dominos. Manger. Boire. Manger. Chercher nerveusement les bonnes ondes. L’électricité est
coupée. Les bougies sont prêtes.
"Le vieux Wang - Fô et son disciple
Ling marchaient sur les chemins ."
La radio, branchée en permanence, diffuse
des conseils, des communiqués importants émanant de la préfecture.
La
pluie, le vent, les bourrasques, l’eau qui coule maintenant par les murs, par
le toit, par les fissures dans le carrelage.
16 heures : 390 km; 19 ° sud, 19 ° est…
La route de Cilaos est coupée. Une partie
de la rampe des Sables a été emportée sur environ deux kilomètres au-dessous du
Petit Serré.
Les gens appellent radio Free- Dom pour
crier leur angoisse, leur émotion. On entend encore quelques plaisanteries à
cette heure -là , des rires forcés, des banalités qui font du bien .
On
tape sur l’antenne. Rien. Le cœur qui bat très fort. Le vent qui bat fort. La
pluie qui glisse en trombe, à l’horizontale. Les pierres qui volent. Les flots
du torrent qui frappent les murs. Les taches d’eau sur le sol qui se gondole.
Les volets crachent des gerbes d’eau. Les cuvettes, les casseroles , les
saladiers ne sont pas assez nombreux pour recueillir les chutes d’eau venant du
toit.
Où
est ma lampe torche ? Où est Guylène ? Où est mon esprit?
18 heures : 120 km ; 19 ° 9, 56 ° 2 , 15 km / heure. La rivière Langevin est sortie de son lit et a traversé des maisons.
« Wang
-Fô se pencha pour faire admirer à Ling la zébrure livide de l’éclair, et
Ling, émerveillé, cessa d’avoir peur de l’orage… »
A cet instant quelqu’ un propose une partie
de dominos. Le vent semble se calmer un peu. La pluie ne tambourine plus aussi
fort. La joie revient progressivement. Océane gagne deux ou trois jeux de
suite. Insolente jeunesse ! Magnifique foi en l’instant ! Je voudrais tant
vivre cette insouciance.
19 heures : 85 km; 20 ° 1 sud , 55 °
7 est , 19 km / heure. Le système change
de cap et semble éviter l’île. Même si les vents reprennent force, c’est l’euphorie
dans la maison.
Des rafales à 285km / heure sont enregistrées au piton Maïdo. Nous
sommes à présent protégés par les cirques et la Plaine des Cafres qui
deviennent nos précieux boucliers.
Tandis que le nord est en train de souffrir
à son tour, le sud est pour le moment épargné.
19 h 30 : l’œil du cyclone passe à 65
km du nord –ouest. Mais nous sommes au calme .La tempête se déporte plein ouest
et prend la direction de Madagascar.
Soulagés nous entamons nos réserves d’eau
et de pain. La cuisine est une poche d’eau grande comme une piscine. Éponger ne
servirait à rien. Les carreaux éclatent les uns après les autres sous la
pression des flots qui paraissent couler désormais sous la maison.
22 heures : 90 km ; nord-ouest, 20 ° 3,
54° 7 , 17 km / heure.
Les rafales reprennent avec une violence
inouïe.
Nous ne bénéficions plus de la protection
des montagnes. Le vent a tourné. La chance a tourné. Samu : 15; Police : 17 ;
Pompiers :18 ; Vent : 240km/ heure.
Odeurs nauséabondes dans le salon. Impossible de dormir. Je marche. Guylène me demande de me calmer. Je
vais aux toilettes, vérifier l’état des nacos .20 cm d’eau par terre.
Le
calme. Enfin. Le calme plat. Une accalmie…La radio reprend de la voix.
Explosion sur le toit…Le vent redevient fou
furieux.
Quand donc finira cette nuit ?
En
haut, c’est l’enfer. Les fracas de tôles. Les barres de fer qui grincent. Les
gouttes qui tombent sur le lit. Nous prenons Océane dans nos bras sans la réveiller
et descendons au rez- de –chaussée. Je tente de dormir. Denis et Marie - Noëlle
cognent à la porte…Leur véranda s’est envolée ! Ils viennent se réfugier chez
nous…
Nous les installons dans une chambre. Ils
en sortent précipitamment. Trempés par l’eau qui suinte des murs.
Un
matelas est allongé sur le plancher. Chacun essaie de fermer l’œil mais pas l’oreille,
collée aux radios qui crachouillent des chiffres.
Le cyclone serait « parti »…Alors
que fait -il encore au -dessus de nos têtes ? Le vent a changé de camp. Il
attaque la face nord de la maison. La plus fragile.
Yourcenar ? Wang - Fô ? Personnages sublimes en d’autres lieux, ne sont
pas de mise ici, dérisoires et « hors sujet ». Ne pas mourir emporté
par le Fleuve Jaune …
Je
saisis le gouvernail et Ling se penche sur les rames. La cadence des avirons
emplit de nouveau l’espace. Le niveau de l’eau diminue insensiblement autour
des grands rochers verticaux qui redeviennent des colonnes. Bientôt quelques
rares flaques brillent …La barque s’éloigne peu à peu laissant derrière elle un
mince sillage qui se referme sur la baie immobile…Le paysage est celui des
pains de sucre de la baie d’Halong …
Le
jour se lève.
La radio qui diffuse les nouvelles
positions de la grosse bête me réveille brutalement.
J’ai
donc dormi ? Au milieu de ce vacarme ? Le système s’éloignerait. Il se
situerait à présent à 135 kilomètres de nos côtes.
La
maison est inondée. Beaucoup d’agitation autour de moi. Fermer les yeux pour
faire semblant de dormir. Ma peur s’en est allée. Le vent s’en est allé. Il ne
reste que la pluie. Droite. Sévère. Mais ça c’est …
Le
passage de Dina aurait pu être encore pire. Nous n’avons pas eu les vents les
plus violents et le cyclone n’était pas au plus fort de son intensité : une déviation
momentanée dans la trajectoire a permis de mettre la Réunion hors de portée des
vents à 300km / heure près de l’œil.
Le
besoin de rester médicalement méthodique a guidé mes actes malgré la tempête
qui envahissait mon cerveau .
Dina s’éloigne …Merci bon Dieu !
Bon vent !
Arbres arrachés.
Fils arrachés.
Toitures arrachées.
Les hommes harassés.
Mais les oiseaux chantent de nouveau.
JAC, le 19 avril 2009
19/04/2009 dans cyclone | Lien permanent | Commentaires (1) | TrackBack (0)
18
mai 2007, Santorin, Cyclades, Grèce,
Par centaines ils patientent sous leurs jolis colliers de pompons et de coquillages. Dans la descente qui mène au port, une petite place bordée d’un long mur bleuâtre, leur a été attribuée en guise de lieu de rencontres. Mais les pauvres ne fréquentent que des cuisses germaines, des épaules franques, des ventres alémaniques, des fesses ostrogothes ou des colonnes vertébrales raides gauloises.
Les postérieurs, parfois un peu lourds, se
libèrent en fin d’ascension de rires gras ou d’énormes cris de soulagement.
Enfin les baudets ont bien mérité une petite récompense, une photo souvenir,
pour leur faire oublier la faim et la soif : un grillage grossièrement
fixé, plaqué sur les naseaux, les empêche de boire ou de mâcher pendant le
service. Des walkyries ferrées de bijoux clinquants, bâtées de sacs de marques
prestigieuses, pèsent négligemment sur le dos fourbu des bêtes et se laissent
alors complaisamment prendre en photo par leur compagnon, lui –même affublé de
l’inévitable casquette de base –ball
nécessairement à l’envers.
Le
seul plaisir des grisons pendant leur pause est de brouter trois brindilles de
paille échappées de leurs propres… excréments ou de flairer quelque liquide
puant, lâché sur les pavés de lave par une de leurs copines . Que de cacas
d’ânes sur le macadam !
Les sages bourriques de l’île sont maigres
et baissent la tête par politesse.
Les chiens, eux, sont gros et gras et
insolents.
Ma
tendresse se porte naturellement vers le
beau nez d’âne…et non vers la truffe sale des toutous empâtés.
Si la montée tortueuse et escarpée qui va du
port au village est une épreuve pénible pour
les mollets humains, elle est surtout un calvaire pour les sabots des ânes et
des ânesses qui se suivent.
Une trouée de ciel bleu que personne
n’attendait plus, émeut les photographes
qui peuvent enfin s’adonner à leur vice. Les coupoles bleu roi resplendissent
au milieu des maisons blanches. Mais déjà l’orage les rappelle à l’ordre et les
premières gouttes les font rentrer sous terre.
Ce voyage n’est que succession de surprises. On va chercher à Santorin la noblesse du site volcanique, on en revient avec un parapluie ringard . On pensait y découvrir la beauté des ruelles, on ne perçoit que des ânes à chroniques .
JAC, le 13 avril 2009
13/04/2009 dans Et l'avis des bêtes? | Lien permanent | Commentaires (0) | TrackBack (0)
ERZURUM-PARIS
Un
type louche me suit depuis cet après-midi. Il tente à chaque instant de m’aborder
mais j’évite son regard veule en me drapant d’ignorance. Peu de monde dans le
train. J’entre dans un compartiment vide. Le vicieux essaie de me toucher…par
les sentiments, les épaules et ma ceinture…Le crochet du droit que je lui
assène dans son ventre mou, doit être de nature à calmer ses ardeurs. Il quitte
le couloir en se tordant de douleur. Je me faufile, par réflexe dans le
compartiment d’à côté où chante un groupe de voyageurs italiens. Je commence à
respirer. Inutile à présent de travailler mon uppercut…
Le
train s’ébranle, très en avance sur l’horaire prévu. Mon assaillant aussi, sans
doute…
Il pleut. Au fur et à mesure que nous descendons vers les plateaux, les inondations deviennent spectaculaires. Plusieurs fois le train s’arrête pour attendre la réparation d’un pont, d’un aiguillage, d’une portion de voie endommagée par les eaux. Vers la fin de la nuit, il recule, lentement, très lentement, en grinçant de tous ses gonds. Il faut attendre les secours de l’armée. Mais les Italiens, tout beaux parleurs et vantards qu’ils puissent être, pleurent comme des madeleines et se réfugient sous mon aile, espérant de ma part une information, une traduction, un réconfort. La halte dure des heures interminables.
Le lendemain, à Ankara peut-être, le train repart doucement, prudemment. L’eau s’engouffre à gros bouillons dans les roues. Partout les rivières sont en crue. Des vaches mortes gisent, pattes en l’air dans les flots. Un troupeau de moutons semble bloqué sur un promontoire, prisonniers abandonnés par les geôliers. Des véhicules sont enchevêtrés les uns dans les autres. Des centaines de soldats besogneux aident les populations bien souvent en équilibre instable dans des barques de fortune. Mes camarades italiens ne cessent d’implorer la Madone et de répéter que « leur » dernière heure est arrivée…
Au soir, le convoi entre en gare d’Aidar Pasa. Nous nous engouffrons dans le premier dortoir d’hôtel venu. Dormir, serrés comme des sardines sur des lits Picquot, ne me fait pas peur en ces temps-là et la nuit nous anéantit tout à coup, en pleine conversation, chuchotée de lit en lit. Les yeux fermés au néant, la bouche ouverte aux étoiles, nous rêvons notre vie tout en vivant nos rêves.
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Deux
jours après, en passant dans les gorges du Vardar,
il régnait une chaleur torride dans les compartiments du train de Paris. Quelqu’un, paraît-il, a demandé
innocemment au mécanicien…de s’arrêter un peu parce que des jeunes souffraient
de la canicule. Certains, c’est vrai, avaient des malaises. Et le miracle s’est produit. 40 ans
après j’ai encore peine à le croire : le train , dit « Le Simplon »a
fait une pause de dix minutes !… L’information a couru de wagon en
wagon : « Attention, dans dix minutes le train repart ». Tous les
Européens du Nord ont sauté sur la voie et plongé tout habillés dans les eaux fraîches du
fleuve. Moi, je suivais leur audace mais craignais les erreurs de traduction. Un
linguiste par temps de guerre se méfie toujours des détails mal compris,
surtout en serbo-croate…
Peu
à peu les globe-trotters remontaient, trempés, pataugeant dans les rangers. Ils
aspergeaient à plaisir nos compartiments et rafraîchissaient notre attente.
Le voyage de Téhéran à Rouen avait duré huit jours exactement, à pied, à cheval, en voiture et en train. Mais il est toujours en moi depuis 40 ans et fait partie des richesses que je possède.
( S'il faut garder UNE image de ce voyage, c'est bien celle d'ISPAHAN )
JAC, le 4 avril 2009
04/04/2009 dans Voyage en Iran | Lien permanent | Commentaires (1) | TrackBack (0)
ERZURUM
(Mont Ararat au petit matin, village d'Eliköy)
Au
petit matin, encore perturbé par une nuit agitée, le dos meurtri par mon
sommier de malheur, j’arpente la cour du caravansérail pour tenter de trouver
un véhicule qui puisse m’emmener à Erzurum.
Après quelques refus plus ou moins polis, je rencontre un étrange couple de
touristes français occupés à maudire tout leur entourage : « la
Turquie, la police, les voleurs et l’hôtel de merde »
qu’ils aimeraient, tout comme moi, quitter au plus vite.
J’entends
leurs propos et abonde dans leur sens, en leur proposant…de les « accompagner »
jusqu’à Erzurum. Leur « oui »
prononcé du bout des lèvres est suivi d’un long silence que j’exploite en
ouvrant la portière pour m’engouffrer dans leur DS21.
Lui
est professeur de technologie dans un lycée d’Evreux et porte la cinquantaine agressive et désabusée. Elle,
beaucoup plus jeune que son mari, ne cesse de me regarder et de me sourire.
Nous grimpons lentement les premiers lacets d’altitude. Il fait froid. La route est déserte à cette heure matinale. Quand je dis au conducteur que des gamins ont l’habitude sur cette route de lancer des pierres sur les voitures et que, parfois, des voyous ouvrent le coffre arrière des véhicules pour en faire tomber les valises, il sort un révolver de la boîte à gants et me déclare, la haine aux commissures des lèvres: « Moi, avec ça, je ne crains rien. Un seul qui me cherche et je le flingue. Sur ces routes-là, y a pas de témoin… Je suis pas du genre à me laisser faire par des morveux, ni par des mecs qui oseraient toucher à ma femme… ». Je ne sais à qui s’adresse la dernière partie du message mais je me recroqueville sur mon siège de jeune timide, peu rassuré quant à la loyauté de cet homme antipathique.
Sur les chemins de poussière des charrettes à roues pleines avancent doucement, conduites par des grands- pères à barbiche laineuse. Elles cheminent ainsi depuis plus de quatre mille ans avec la patience émouvante des tortues entêtées. Des chiens portent des pointes d’acier à leur collier, protection indispensable contre les attaques de loups, nombreux sur ces hauteurs.
La
jeune Française se regarde un peu trop souvent à mon goût dans le miroir de
courtoisie et, tout en vérifiant l’éclat de sa peau, la bonne tenue de son
rouge à lèvres, elle m’observe avec
insistance. Moi, je pense au 6,35 à
portée de la main de son protecteur et fixe ostensiblement la direction
opposée, préparant ainsi les conditions
idéales pour un irrémédiable torticolis.
Erzurum est une
citadelle couleur glaise avec de belles fortifications ottomanes, fissurées,
ébranlées par les multiples tremblements de terre. Les lourdes coupoles des
mosquées sont toutes endommagées, sans doute depuis de nombreuses années et les
autorités n’ont ni le courage ni les moyens de procéder à des réparations
durables. Cette grosse ville de garnison semble n’être peuplée que de soldats
qui passent leur temps à contrôler les papiers d’identité à chaque coin de rue.
Des fiacres résonnent joliment sur les pavés.
La gare est un bâtiment gris, lézardé comme les autres. Le train d’Istanbul est programmé pour 17 heures. J’ai donc tout mon temps pour traîner sur les marchés ou les ruelles pavées aux bâtisses éventrées. Je m’arrête de temps à autre pour manger un keshkül ou un kazandibi, desserts lactés dont je raffole. Mais à force de jouer avec ces entremets, je ressens soudain les effets terrifiants d’une violente dysentrie. Que faire dans ces quartiers sans toilettes ? Où m’introduire discrètement ? Le premier restaurant venu fait l’affaire…Après avoir déposé ma douleur, je sors, sans consommer, en bredouillant des commentaires confus, prétextant l’oubli d’un sac. Vingt mètres plus loin, le même scénario se reproduit, dans une autre auberge victime de mon subterfuge. Puis dans une autre, située sur le trottoir d’en face.
( SÜtlaç : riz sucré, mon péché mignon...)
C’est
une journée d’attente pénible, d’errances forcées, de coliques- cyclones qui
vous précipitent, la sueur au front vers des cabinets douteux, devant la porte
desquels cependant un « préposé parfumeur » au garde-à-vous, empêtré dans son pantalon bouffant et sa grande bouteille d’Eau de Cologne, vous asperge la main gauche en gouttes tellement généreuses qu'elles profitent aussi au pantalon et aux chaussures...
JAC, le 3 avril 2009
03/04/2009 dans Voyage en Iran | Lien permanent | Commentaires (1) | TrackBack (0)
MON AMI OUZBEK
Les
paysages du Caucase se rapprochent
peu à peu. Le mont Ararat trône
comme un prince magique auréolé de nuages. Je suis accompagné d’un Indien
venant de Delhi et qui réside à Londres. Marchand de tapis à Soho, il revient chez lui par le chemin des écoliers. J’ai aussi
pour compagnon un Allemand vaseux, un peu … évasif quant au tabac douteux qu’il
fume. Il vient de passer six mois en Indonésie
et ne cesse de regretter les plages « paradisiaques » des îles de la Sonde. Un jeune Iranien,
étudiant à Munich, se joint à nous.
Nous sommes décidés à rester ensemble jusqu’à Istanbul.
Brusquement
et sans semonce, sans que personne n’en comprenne la raison, le chauffeur refuse de poursuivre, prétextant
un incident mécanique. …Les voyageurs protestent, hurlent, menacent.
Rien n’y fait : l’homme boude, fuit les reproches. Personne ne peut le
déloger de son siège sur lequel il reste rivé. Même obstination muette que celle
de l’âne qui ne veut plus avancer. Nous sommes à Makou, à une soixantaine de kilomètres de la frontière.
Nous
montons dans un taxi, bien résolus à ne pas payer la course. L’Iranien tente de
convaincre le conducteur de se faire rembourser le trajet par la compagnie de
car, responsable de la rupture de prestation. Que de cris dans la
voiture ! Je suis serré à l’arrière, entre l’Indien qui se contente de
prier et l’Allemand dépassé par la violence de l’atmosphère.
De
gestes brusques en gestes brusques, répercutés dans le volant, la conduite saccadée
présage les pires malheurs à l’approche des ravins. Tout se termine au poste de
police. Rapidement les forces d’ordre nous donnent raison, d’autant que notre
protecteur persan adresse un clin d’œil à un agent tout en lui glissant un petit billet dans la main,
discrètement ouverte aux aubaines du jour.
Nous
franchissons à pied le no man’s land sous le regard amusé des soldats.
Du
côté turc un caravansérail en ruine se présente à nous. Un employé boiteux nous
montre « la chambre..», long dortoir infâme encombré de caisses
en guise de matelas, serrées les unes contre les autres et dans un état
lamentable. Danger, promiscuité, malpropreté…trois mots-clefs résument le genre
d’hôtel que mes camarades de route ont choisi.
Je
fais connaissance d’un vif Ouzbek aux courtes jambes noueuses dans de longues
bottes de cuir. Image parfaite du cavalier des steppes de l’Asie Centrale. Il a les petits yeux
bridés du chasseur né, malicieux, frottés de roublardise. Je me délecte des
ressemblances entre l’azeri, l’ouzbek et l’osmanli
de Turquie. Nous parlons de la Chine,
de l’Afghanistan où il a résidé, de
l’ Iran enfin, pays de l’exil
définitif.
Il
a fui la révolution de Mao, se terre dans la région selon les opportunités,
tantôt en Turquie, tantôt en Irak, ou encore en Iran. C’est un marchand de chevaux qui passe à pied d’un pays à
l’autre par les montagnes du Kurdistan.
Mais pour l’heure il est mon voisin de
chambre et sur notre lit de misère nous échangeons des informations
essentielles tout en buvant du thé. Son visage buriné, fatigué par le vent et
le soleil d’altitude, est lardé de cicatrices.
(Un Ouzbek très semblable à celui-là. Merci à "jujuonthewayhome.blogspot.com" )
Bien sûr il raffole de bouzkachi, ce sport ancestral afghan, où des cavaliers intrépides se disputent la carcasse d’une chèvre pour la déposer dans un cercle tracé à la craie. Ici ces jeux sont interdits . Un jour, peut-être, il se rendra à Kaboul…quand les temps seront meilleurs.
(Cavaliers ouzbeks ou tadjiks, épris de grands espaces et de courses folles...)
A
minuit, après l’extinction des feux, il faut bien se décider à dormir. L’heure
tourne et nous devons sans doute gêner des insomniaques. Mon Indien dort
profondément à main gauche. A ma droite mon ami ouzbek ronfle déjà. La longue
chambre résonne comme à l’armée de rêves douloureux, de mots mal articulés,
d’agitation brutale d’homme en fièvre.
Je suis
réveillé en pleine nuit par des bruits de bottes, des coups portés sur les
lits…Je ne réalise pas immédiatement ce qui se passe. Des soldats ! Oui,
des soldats armés, dans l’obscurité ! Ils cherchent quelqu’un en éclairant
chaque lit avec des lampes torches. Ils
braquent le faisceau sur le visage de mon voisin, l’Ouzbek…Ils le
secouent, le bousculent, le frappent. Des crosses de fusil se lèvent et
s’abaissent sur ses jambes, son dos, son crâne. L’un d’eux lui attache les
mains. Il est emmené aussitôt. Je me redresse…Un caporal me lance :
« Oiyur ! Bu adam çok fena !… »
( Dors ! Cet homme est très méchant).
Je
n’ai même pas pu lui dire au revoir. Qu’a- il fait ? De quoi est- il
coupable ? Est-il voleur ? Activiste ? Je ne le saurai jamais.
Mais quarante ans plus tard il fait partie d’une liste de rencontres capitales de ma vie.
JAC, le 1er avril 2009
01/04/2009 dans Voyage en Iran | Lien permanent | Commentaires (0) | TrackBack (0)
RETOUR A TABRIZ
( Téhéran, ville bruyante et fatigante)
Le
cœur n’y est plus. L’heure est venue de penser au retour. A Téhéran la fatigue, la lassitude me
tombent sur les épaules. Je traverse à pieds la capitale d’est en ouest.
Pourquoi ? Je ne sais plus. Je crois me rappeler qu’aucun taxi ne s’arrête
pour monter un « sac à dos ». Le soleil écrase tout sur son passage.
Surtout les jeunes écervelés. Des trous sur le trottoir. Ici on apprend vite le
métier de toréro : un coup de reins pour éviter un camion et franchir une
à une les cinq files de voitures en compétition sur les artères. Des motards
slaloment autour de vous, des chauffards vous ignorent. Coups de freins. Cris
stridents.
Enfin,
une récompense : dans un restaurant pour hommes enturbannés, je me fais
servir un tchelo kebab sur un monceau de riz aux goûts de citron et de
beurre rance. Les brochettes redonnent force et vigueur. Le thé brûlant vous
requinque sur le champ.
(Merci à solobiker.vox.com )
La
gare de l’ouest. Je quitte Téhéran
sur le souvenir d’une grande fontaine au milieu d’une place rebaptisée depuis l’ère
Khomeiny « Place des Martyrs ». Le train m’emmène à Tabriz. Sièges moelleux, décorés de
napperons brodés. Un employé passe régulièrement apporter de l’eau et du thé à « ses »
voyageurs. La vie est belle, assis face à un chef kurde parlant un anglais à l’accent
américain. Il me dit avoir fait ses études à Harvard. Il porte un regard assez
négatif sur les Occidentaux qui traversent son pays non sans heurter ses
convictions : allures débraillées, cheveux longs « aussi
sales et graisseux que leurs sacs à dos…Sans compter les déchets malsains qu’ils
laissent derrière eux, les boîtes de Coca… ». Il exècre les jeunes
couples qui dorment dans les fossés au mépris des valeurs morales du Kurdistan.
Il prévoit sous peu une formidable
révolte contre le Shah, un
chambardement extrême qui changera le visage de son pays et le cours de son
histoire… Il ne sait pas encore que l’avenir lui donnera raison, plus
rapidement qu’ il ne l’a prévu.
Au
petit matin j’atteins Tabriz que je connais
un peu pour n’avoir fréquenté que sa gare et ses abords, le temps d’une nuit
réparatrice. Là, je me rends immédiatement au centre par le bus. Je m’engouffre
dans la première pâtisserie venue pour un petit déjeuner royal. Eternel errant,
je recherche une compagnie de cars dans l’intention de me rendre à la
frontière, distante de 300 kilomètres. Je choisis un véhicule dont les pneus
présentent encore des dessins de dimensions raisonnables.
Tête brûlée, peut-être, mais œil méfiant de paysan normand…
JAC, le 31 mars 2009
31/03/2009 dans Voyage en Iran | Lien permanent | Commentaires (0) | TrackBack (0)
VILLAGE D'ABYANEH
Ispahan est une ville
de poussière où les mendiants se ruent à l’assaut des pare-brises, avec ou sans
chiffon, avec ou sans crachat. Quant au flic de service, son regard est
toujours tourné ostensiblement dans la direction opposée. Il n’a d’yeux que
pour le brillant de ses boutons d’uniforme ou les cheveux blonds d’une
étrangère de passage.
Le
patron de l’hôtel me vante les mérites d’un joli village, Abyaneh, construit par le roi Shah
Abbas au XVI ième siècle, situé
à une centaine de kilomètres de la ville. Il doit faire l’aller et retour dans
la journée et m’invite à l’accompagner dans sa Mercedes. Il n’y a pas à hésiter
dans ces cas-là. Fou de joie je m’engouffre dans son taxi…
La
route longe le désert du Dasht-i-Lout.
Au loin, une chaîne de montagne. Quelques caravansérails en ruine. Ici et là
des pâturages parsemés de campements nomades. Cinq kilomètres avant le village,
mon chauffeur décide de laver son véhicule à la rivière. Je l’aide un peu à
nettoyer les chromes et le pare-choc. Je m’improvise cireur de carrosserie.
Pourquoi fait-il briller autant sa voiture ? J’ose lui poser la
question… « Je dois rendre visite à ma fiancée…me
confie-t-il, il vaut mieux faire envie que pitié, non ? » Et nous
partons tous les deux d’un formidable éclat de rire. Mais au moment de
démarrer…Comment dire…Le moteur est-il « noyé » sous les litres d’eau
qu’il a versés sur les pistons ? La belleMercedes refuse de partir ! Me
voilà de nouveau victime de tribulations mécaniques ! Ne verrai-je donc
pas Abyaneh aujourd’hui ?
« Si, si, n’ayez pas peur…Voyez cette charrette. Je vais demander tout de
suite à ce paysan. Je le connais. Il
vous conduira au village. Je vous rejoindrai tout à l’heure… ». J’ai
donc le plaisir de franchir les derniers
kilomètres en voiture tirée par deux chevaux. Mon entrée dans le bourg est
triomphale. Je suis acclamé par les enfants, salué par les parents. En quelques
secondes je deviens aussi populaire qu’un député vainqueur aux élections. On
m’aide à descendre. On m’offre le thé. On me presse de questions. Une dame
m’apporte des crêpes sur un plateau. Elle répète : « Lavachak…Lavachak... ».
Un jeune homme, sans doute étudiant m’explique que je mange là une pâte
de dattes, spécialité de la région. D’un geste circulaire un vieillard m’invite à me promener où bon me semble. Merveilleuse Abyaneh ! Les maisons sont
entassées les unes contre les autres, accrochées au flanc de la montagne. Les
ruelles résonnent de cris d’animaux. Quelques enfants me guident dans les
labyrinthes. L’eau coule de tous côtés en minces filets joyeux. De toit en toit
les habitants marchent et traversent tout le quartier. Nous sommes à 1900
mètres d’altitude. L’air est doux. Mes petits guides me parlent des rigueurs de
l’hiver. La nuit ils dorment serrés les uns contre les autres.
Un
homme au loin m’appelle. Je reconnais mon chauffeur. « Vite,
nous rentrons vite à Ispahan…Il faut y être avant la tombée de la nuit… »
Je
descends de mon toit, de mon rêve, de mon euphorie et le suis tant bien que mal
jusqu’à sa voiture. Il semble fâché. Je ne lui pose aucune question sur sa
mauvaise humeur, c’est beaucoup mieux comme ça. Les vitesses craquent. Il
accélère brutalement. Nous quittons cette merveille de village dans un vilain
nuage de poussière.
100
ou 150 kilomètres de virages serrés et de visage en colère…
Nous parvenons sans encombre dans « La moitié du monde », mais ma décision est prise : demain je dis adieu à cet homme déçu par sa fiancée et reviens lentement vers Téhéran…
JAC, le 30 mars 2009
2009
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GROSSE FATIGUE
Juillet 1973
Mal
dormi. La tête me tourne. La fièvre m’anéantit dès le matin. A bout de forces.
Mal au cœur. L’envie me prend de renoncer au Golfe Persique…Les médecins m’ont
quitté hier soir pour le désert du Dasht-i-Lout.
Il me reste à consulter ma trousse à pharmacie : antalgiques, vitamines,
phloroglucinol. J’essaie un petit cocktail de ma composition.
Assis
au bord de la route, j’attends la bonne aubaine. Je dois avoir le visage des
mauvais jours car deux jeunes Belges en Volkswagen Coccinelle s’arrêtent et me
hissent dans leur carrosse. Ils vont à Ispahan.
Leur voiture est truffée de gadgets, tels un moulin à café bicourant pouvant
fonctionner sur l’allume-cigare, un ventilateur efficace bricolé de mains
d’artiste et des lunettes munies d’essuie-glaces. Leur gentillesse extrême et
les médicaments qui commencent à faire leur effet, me redonnent le sourire et
un peu de forces.
Le
désert est ponctué de bourgades ocre en pisé où trône une mosquée à la coupole
turquoise survolée par une escadrille de pigeons blancs.
Quelques
kilomètres avant Ispahan, dans une
petite montée, le moteur de la Coccinelle souffre, crache, tousse, puis s’éteint.
Le conducteur, ouvre le capot. Son diagnostic est sans appel : « La
durite est morte ! ». Dans ces cas-là on regarde autour de
soi, on scrute l’horizon. Et comme l’on ne voit rien venir, on se demande s’il
ne vaut pas mieux s’asseoir sur une borne et pleurer jusqu’à ce qu’un buffle conduit
par un paysan vienne vous tirer d’affaire. J’ai de nouveau mal à la tête et l’estomac
ne va guère mieux. Il est cinq heures. Le soleil se fatigue. Nous aussi.
Deux
enfants venus du diable vauvert, nous interpellent en anglais. Ils parlent même
très bien. Le père apparaît, suivi d’une dizaine de compagnons qui nous
proposent de pousser le véhicule jusque dans le haut de la côte et de faire
réparer dans un garage. La Providence les envoie. Mais à cet instant, mon
estomac est en pleine déroute. Si le changement de durite s’éternise, je vais
rendre l’âme avant d’atteindre la ville. D’ailleurs, on la distingue
maintenant, dans ses teintes orangées et le bleu cendré de ses coupoles.
Aussitôt
des hommes s’affairent autour du moteur. En quelques minutes le problème est
réglé. Il ne nous reste plus qu’à prendre le thé et à jouer aux dés avec des
enfants rieurs.
Ces
hommes nous ont sauvés. Leur sourire restera gravé dans nos mémoires.
Nous parvenons dans la ville à la tombée de la nuit. Je me jette tout habillé sur le lit de ma chambre et dors d’une seule traite jusqu’au petit matin.
(Femmes agitées, qui ne voient rien venir...)
JAC, le 29 mars 2009
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PERSEPOLIS
Juillet 1973
( Site de Persepolis, merci à www.cliolamuse.com)
A
Persepolis, le silence de mort qui
plane sur les pierres est à peine troublé par les cris des oiseaux, le son
feutré des pas du gardien sur le gravier ou le vent qui siffle entre les
colonnes. Le soleil tombe droit sur les ruines.
Il
y a deux mille ans vivaient là des soldats, des chevaux, des dromadaires. La
scène est intacte…Le temps ne vient jamais à bout des efforts de l’homme. La
vie est sans doute cette force gravée dans ces pans de murs. Je suis vivant
aujourd’hui, tout comme Persepolis l’était
avant sa destruction, trois cents ans avant la naissance du Christ.
Le
vent ne cesse de se lamenter entre les colonnades, tourne dans un lit de
pierres, puis vient se répandre en gémissements puérils sur le forum,
grand ouvert au ciel d’un bleu intense.
Oui,
ces piliers blancs, brossés, polis de vent, lessivés de pluies, brûlés par les
incendies, meurtris, fissurés par les batailles, les séismes, sont bien en vie et toujours décidés à
résister, fût-ce à un cataclysme nucléaire.
Qu’importent
les années ! Cette cité est pour moi le symbole et le garant de l’immortalité
que je cajole et caresse dans mes rêves depuis cette visite. La mer vernit les
galets. Le vent frotte les colonnes. La terre fragmente nos squelettes. Mais en
dépit de ce travail de sape, qui m’empêchera de voir apparaître tout à l’heure le roi Darius posté sur un muret ?
Et les soldats de sa garde sur des marches ébréchées ?
Des
femmes ont soupiré d’amour à l’ombre des statues, je le sais. Des demoiselles
ont fait miroiter l’or de leurs bijoux pour éblouir des princes, c’est évident.
Ici, j’ai acquis une conviction : l’homme est destiné à laisser une
empreinte sur terre, une marque, un témoin de son passage et de quelque manière
que ce soit. Fût-ce un témoignage dérisoire. S’éteindre après avoir enregistré
un disque même s’il se révèle d’une qualité « moyenne », n’est pas
disparaître. Partir en laissant derrière soi un livre, c’est rester en vie.
Quand nous avons eu assez d’être giflés par le vent, nous avons regagné un splendide hôtel, Le Camp du Drap d’or, tout près de ce lieu prestigieux. Nous y avons poursuivi nos élucubrations sur Darius ou Alexandre Le Grand, jusqu’à tard dans la nuit.
JAC, le 28 mars 2009
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LA ROUTE DE CHIRAZ
Juillet 1973
Sur la carte d’Iran que je déploie sans cesse, j’ai marqué d’une croix ma destination finale : le Golfe persique… Je ferai étape à Chiraz, en compagnie du couple de médecins, rencontrés à l’hôtel à Téhéran.
La route passe par des cols, un désert, plusieurs no man’s land. Des charognards au long cou déplumé, perchés sur des poteaux télégraphiques attendent leur heure. D’autres survolent en cercles concentriques un troupeau de moutons. Un vautour, enfoui jusqu’au croupion dans une carcasse inidentifiable, s’en extrait au dernier moment à notre passage mais replonge vite sa tête sanguinolente dans les entrailles du cadavre.
( Merci à Marcel Thiriet, "marcelthiriet.blogspot.com", blog recommandé...)
Une
trentaine de kilomètres après Ispahan, nous
nous arrêtons devant une forteresse de pisé en ruine, un de ces châteaux
oubliés de l’histoire, comme une immense termitière vidée de sa substance.
Quelques bergers kashkaïs, des poules becquetant quelques graines
improbables sur un sol brûlant, des ânes, des mulets, des vautours encore,
nichés dans l’ombre des alvéoles, sont les derniers habitants d’une cité sans
doute célèbre autrefois.
Des
hommes hautains portant fusil et regard noir nous dévisagent…Il me semble
imprudent de vouloir s’ approcher d’eux et de les photographier. Mieux vaut
faire la pause plus loin, dans le désert à écouter le vent doux siffler dans
les épineux. C’est tout ce qu’on y entend, à part les battements de son cœur.
Mais les rencontres qu’on peut y faire sont pour le moins étonnantes, même au
moment de se recueillir « pour
lâcher l’âcre besoin, doux comme le Seigneur du cèdre et des hysopes… ».
On pisse alors haut et loin, pour faire plaisir à la nature. Une touffe d’herbe
s’agite…On n’en croit pas ses yeux…Un bizarre animal de couleur terreuse en
émerge, mi caméléon, mi iguane. Il se secoue de toutes ses écailles, peu
habitué à cette pluie chaude et violente puis s’éloigne lentement en toisant
une dernière fois votre insolence. Au même instant, mon conducteur hurle de
terreur : il vient de débusquer un cobra à l’endroit où il s’apprêtait à
s’accroupir.
A
l’entrée d’ un village, nous nous arrêtons dans un relais routier. Les mines
sont farouches, mais les mots à notre encontre sont aimables. De nouveau
rassurés, nous comprenons enfin ce curieux mélange de sentiments et surtout
d’impressions que nos propres codes culturels nous invitent à lire sur les
visages : craintes et désirs, froid et chaud, hostilité et hospitalité,
toutes choses qu’une culture si différente de la nôtre a façonnées. C’est à la
fois repoussant et attrayant. Ce que je perçois comme un rictus brutal n’est
sans doute qu’une manière divergente de sourire.
On
emmagasine des images, des parfums, des sons, au fil des paysages. Ce que l’on dit du sublime ne peut être
que banal. Mais je suis sûr qu’à
l’instant de la mort, ce sont ces visions, ces odeurs qui nous reviennent,
alors qu’on les croit oubliées à jamais : un coin de désert, une anecdote
insipide, une mercedes qui roule sur un tapis ancien posé à même la route, un
sourire fugitif, les frissons que vous procure le passage d’une caravane de
nomades kashkaïs.
Justement,
voilà l’instant où la tribu passe…Les bêtes de somme avancent, tête basse,
devant les carrioles. Clochettes, aboiements des chiens, bêlements, voix
gutturales, claquements de fouet, résonnent de toute part. Les femmes aux multiples
jupons roses sont sales, belles, hautaines,
prestigieuses : aucun regard pour notre Citroën noire, une simple
indifférence. Les plus jeunes, montées sur de petits chevaux, allaitent des
bébés. Les vieilles, raides comme des statues, couvertes d’énormes bijoux d’argent,
filent la quenouille dans une charrette, entre les ballots de paille et les
tapis roulés. Des coqs ébouriffés sont accrochés les uns aux autres, entre les
aiguières, les poufs, les tabourets sculptés. La troupe prend tout son temps et
toute la place, au beau milieu de la route. Il faut attendre. Jusqu’à la
dernière voiture, la dernière bête pour redémarrer. Comme l’on fait devant un
passage à niveau quand le train tarde.
(Caravane kashkaï, voir "www.iran-inde.cnrs.fr)
Dans
les faubourgs de Chiraz, notre
véhicule se trouve encerclé, happé par une cérémonie de mariage kashkaï . Les gros jupons roses tentent
de courir, tandis que les hommes, toque noire, œil malicieux, dansent en se
tenant par la main. Certains martèlent du poing la tôle de notre carrosserie et
nous invitent à entrer dans la farandole à grand renfort de cris et de gestes vifs…
Je suis bel et bien au bout du monde…
JAC, le 27 mars 2009
27/03/2009 dans Voyage en Iran | Lien permanent | Commentaires (0) | TrackBack (0)
ISPAHAN
Juillet
1973
Ispahan me fait l’effet d’un énorme choc esthétique et culturel. Le palais du Tchehel Sotun dit « aux Quarante Colonnes », la Mosquée du Roi, celle de la Mère du Roi …Des merveilles de construction et de décor.
( Jardins de l'hôtel Shah Abbas)
La
Place Medan-e-Pahlevi est
aussi un endroit de rêve, un rectangle vert de quatre cents mètres sur deux
cents, ceint de mosquées, de palais prestigieux. A l’origine on y jouait au
polo. Des étudiants barbus assis sur les pelouses passent des heures à lire le
Coran. Des amoureux transis ne se frôlent que du regard.
A
l’une des deux extrémités de la place, se trouve l’entrée du Bazar. De part et d’autre
s’affairent des ferronniers d’art. On y entend des chants d’oiseaux, des rires
d’ enfants, quelques coups de marteau et bien sûr, les appels des muezzins en écho.
Les
ruelles étroites sont encombrées de marchés joyeux. Aucune animosité. Les
sourires rassurent.
Une
étrange mosquée dite « des
minarets branlants attire la curiosité. Il suffit de grimper dans l’un
pour que l’autre se mette immédiatement à trembler, par un bien curieux mystère
de la physique des résonances. Un simple balancement de pieds dans une tour
provoque aussitôt une lente et longue oscillation dans celle d’à côté, pourtant
distante d’une quinzaine de mètres. Des scientifiques, paraît-il, viennent du
monde entier observer et surtout tenter de comprendre le phénomène. Aucune
réponse plausible n’a pu jusqu’alors être formulée.
Depuis un belvédère J’aime aussi regarder la vie sur le fleuve Zayandeh Roudh, qui serpente difficilement en un mince filet que les caravanes de chameaux et d’ânes chargés de tapis traversent sans peine à gué… Dans le crépuscule doré les bulbes légers des mosquées semblent flotter sur la ville.
(Mosquée du roi)
Je parcours les rives du fleuve dont l’eau parfois se perd dans les sables. Des vieillards enturbannés le traversent à dos de mulet. Sous les voûtes du pont des Trente- Trois Arches des familles entières boivent le thé, indifférentes aux oiseaux qui tentent de s’approcher.
(Pont des Trente-trois Arches)
Le
soir venu, je goûte à toutes les sauces de la cuisine persane : l’abgousht,
tout d’abord, mouton aux pois chiches et citrons cuits dans l’eau poivrée. Puis
le tchelo
kebab, monceau de riz au parfum de beurre rance et de noix grillées…Accompagné
de galettes cuites au feu de bois ou sur une pierre, le nang-e-sangak, que je
transcris de mémoire et phonétiquement bien sûr.
Le
lendemain on écume les boutiques où il est bon d’aiguiser sa curiosité sous
quelque prétexte que ce soit. Partout dans les rues tinte une musique de tar,
ponctuée de silences éloquents, de pauses inattendues. Quelques cordes pincées
et puis plus rien…Silence pendant de longues secondes. Et l’on reste là,
subjugué, le cœur serré d’émotion à guetter la suite. Cette musique est un
délicieux compromis entre une gavotte du XVIII ième siècle et un morceau de shamisen
japonais de geisha.
(Bazar-e-Bozorg, couches géologiques d'épices, du primaire au quaternaire)
Les
Isfahanis disent de leur ville : « Isfahan, nefs-e-djihân », ce qui veut dire que leur cité est « la
moitié du monde ».
Je n’avais en
ce temps là aucune peine à le croire.
(Masdjed-e-Lotfollah)
JAC, le 26 mars 2009
26/03/2009 dans Voyage en Iran | Lien permanent | Commentaires (2) | TrackBack (0)
LA PERSE
Nous
passons de l’autre côté de la frontière…Déjà le rythme cardiaque s’apaise et
frôle la normale. Les wagons sont plus larges, plus confortables, plus propres
aussi. Des employés posent des coussins derrière le dos de chaque voyageur. L’atmosphère
semble plus paisible qu’en Turquie. Les premiers Persans rencontrés ne portent
aucun regard de curiosité sur les Européens que nous sommes. Quelques sourires.
Beaucoup de Kurdes en turban s’installent. Politesses en anglais. Echanges
élégants. Certains portent de longs couteaux à la ceinture. L’œil est noir,
parfois cerné de khôl, la moustache terriblement guerrière, mais il règne dans
notre compartiment (car nous en avons un !) une courtoisie qui n’était pas
de mise dans l’est de la Turquie.
Dans
la campagne, des femmes au tchador brun mordent le tissu pour cacher leurs
lèvres. Long serpent de ferraille, le train descend, s’insinue lentement au cœur
des vallées. Nous passons tout près de villages de terre accrochés à la paroi
rocheuse. Des hommes enturbannés, pantalon bouffant, marchent, fusil à la main.
Troupeaux de moutons. La prochaine grande ville est Tabriz. Aurai-je le courage d’aller jusqu’à Téhéran ? Demain ? Après-demain ? Le train « rame »
et semble découper la montagne avec un plaisir patient.
Je ne dors pas depuis deux jours. Ou depuis trois. Je ne sais plus. La notion du temps devient tellement imprécise. Le paysage est doux. Au loin se dresse le Mont Ararat. Là-bas, c’est le Caucase…la neige est là, à portée de rêve. Nous passons tout près d’Erivan, de la Géorgie. Tous ces noms si jolis…
(Le mont ARARAT)
Je
me réveille en sursaut. Nous sommes en gare de Tabriz ! Je dors donc depuis 300 kilomètres ! Je saisis
mon sac à dos. Après tout, c’est mieux ainsi. Je descends. Nous verrons plus
tard. Me voilà en Azerbaïdjan…Mais
dans un état de fatigue extrême.
La
gare est assez loin du centre. Je choisis un hôtel au hasard et je dors. Je n’ai
pas marché plus de 200 mètres dans cette cité. Au-dessus de mon lit à
baldaquin, un immense ventilateur paresseux me caresse doucement l’échine.
Le
lendemain matin au petit-déjeuner, je recherche parmi les touristes la bonne
âme qui me conduirait à Téhéran. Il
y a là un Italien barbu et un Suédois encore plus barbu. Ils acceptent de me
transporter. Nous partons aussitôt. Certes, je suis serré dans leur Fiat comme
la veille, mais je me repose au contact de gens affables et rassurants.
Au
loin une colline est noire de monde…Nous nous approchons par un petit chemin
caillouteux…Un marché aux chevaux ! Silence impressionnant. Même les bêtes
n’osent hennir. Des Ouzbeks m’invitent à palper des croupes, à caresser des
crinières. Rires et plaisanteries. L’un d’eux fait mine de me hisser sur la
selle d’une jument. Je voudrais tant rester mais le pilote tient à parvenir à Téhéran avant la nuit.
L’autoroute
sur ce trajet de 700 kilomètres se révèle meurtrière. Combien d’accidents, de
carcasses broyées sur le bas-côté ! Nous arrivons en fin d’après-midi. La
chaleur est insoutenable. Au loin trônent les monts enneigés de l’Elbrouz, mais pas question de rester
une nuit de plus dans cette mégalopole bruyante et sans attrait particulier.
Alors je fais du Stop-hôtel. Méthode sûre pour partir rapidement. Un couple de médecins consent à m’emmener à Isfahan en voiture. Le lendemain même. Encore un trajet fatiguant en perspective, sous une chaleur infernale.
JAC, le 25 mars 2009
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TRAIN D’ENFER
Juillet 1973
Sur le quai, des faciès de brute nous dévisagent. Pas de tapis rouge, mais une haie de…malheur. Il faut courir puisque les voyageurs des premières voitures courent. Une course à l’abattoir. Des hommes, yeux exorbités de …je ne sais quoi, de désir peut-être, pincent les cuisses des femmes blanches. Des centaines de mains nous frôlent, nous palpent. Quelqu’un crie : « Vite ! Il n’y aura pas de place pour tout le monde sur le ferry ! » Il y a donc un bateau ? Et notre train ? Embarque-t-il à bord lui aussi ? Comment savoir ? Comment déchiffrer les consignes dans l’obscurité ? Et en turc ! La foule n’avance plus. Les plaques de fer sur lesquelles nous nous tenons tremblent. Clapotis. Odeurs d’huile. Je viens de comprendre…Nous sommes déjà sur le navire ! Par delà les têtes affolées apparaissent des pans de structures métalliques. Visiblement d’ailleurs le ferry est rouillé.
( Van gölü : le lac de Van, pour voyageur fatigué...)
La
traversée dure plusieurs heures. Des musiciens au turban coloré chantent en
chœur au rythme saccadé des mandolines. Les viandes grillent sur des braseros,
parmi des enfants endormis en paquet, les uns sur les autres. Comme des petits
corps figés dans la mort. Images fortes que le monde entier a déjà vues :
des gosses innocents fauchés par la mitraille.
Mais
le pire est à venir…A la descente de l’Arche de Noë, la course effrayante
reprend, sur un chemin caillouteux. Les sacs meurtrissent les dos et les mains
à chaque pas, à chaque secousse. Des bagarres éclatent entre
attoucheurs de femmes et maris ivres de folie meurtrière. Coups de pieds, de
poings, de tête. Des jets de pierres. Je n’ai pas le temps d’avoir peur. Je
cours. Puisqu’il faut courir. A la
poursuite du sac à dos devant mes yeux. Je sens des mains qui me saisissent par
derrière. Pouah ! Je hurle. Je me retourne et frappe au hasard dans une
masse molle. Je me débats avec la force inouïe des bêtes en danger. Quand donc
finira cette course dans la nuit ? Quelqu’un happe une information venue d’on
ne sait où : nous avons encore deux kilomètres à parcourir...
A bout de force, à bout de souffle, meurtris, nous y parvenons…Mais…le cauchemar est pire : tous les wagons sont pleins ! Même les marchepieds sont occupés. Âprement défendus. Certaines portes ne peuvent même plus fermer. Nous frappons, crions, demandons, implorons…Une seule daigne s’entrouvrir. Une femme malade n’en peut plus…Elle se jette sur le quai ! J’en profite pour prendre sa place. Un père hurle en portant son enfant à bout de bras. Le petit semble évanoui. Il quitte le couloir. Et nous…en avant ! Dans la mêlée de rugby qui cède sous le poids du nombre. Mur mou de soldats grégaires en permission qui ne veulent surtout pas se séparer.
(Foule à un stade critique)
Je
reste là, incrusté dans une coursive crasseuse, jonchée de papiers, de pelures
de fruits, coincé entre des gamins dépenaillés, des mômes qui braillent et se
bousculent. Impossible de s’extirper de cette marée humaine. Un silence lourd
de menaces plane sur des familles kurdes qui font obstruction. L’hostilité est
à couper au couteau. D’ailleurs, tous les hommes en portent un, ostensiblement
accroché à la ceinture.
Trois
heures du matin dans un train qui traverse l’Arménie turque. Kurdes en
familles, opposés à des militaires. Haines réciproques. Cela ressemble à une entrée
de stade, dans une foule de supporters frustrés de n’avoir pu pénétrer.
( Voyageurs pressés, compressés...)
J’ai
maintenant la jambe coincée entre la cuisse dure d’un marchand de pistaches et
les rangers d’un soldat. Les odeurs sont puissantes : tabac, sueur,
boulettes de viandes grillées, uniformes de l’armée, charbon de bois. Couloir
coloré : turbans « pied-de-poule », grosses moustaches
démesurément longues aux pointes recourbées vers le haut. Couloir
dangereux : vols possibles, attouchements mi-figue mi-raisin, cahots du
train sur des rails tordus, chaleur extrême de la braise. Aller aux toilettes
est une vue de l’esprit : porte condamnée par une famille kurde qui s’y
est adossée, confortablement installée à même le sol. Un enfant fiévreux, posé
sur un journal, respire difficilement. Sa tête enflée baigne dans les odeurs
d’urine et de merde.
Certaines
nations sont ingénieuses. Des Hollandais en groupe organisé, très organisé
même, se sont barricadés dans les couchettes. A six par compartiment. Nous
sommes plusieurs centaines, agglutinés, compactés, écrasés, étranglés dans le
passage…Contraste passionnant des cultures. Injustice flagrante du règne animal
où la survie est le seul moteur. Parfois les Bataves se risquent à entrouvrir
la porte pour prendre la température – ou la tension – chez les pauvres. Ils
visitent la Turquie en vase clos, en aquarium qu’ils voudraient aseptiser …avec
vue sur le paysage d’un côté et de l’autre, barricade métallique sur les
autochtones aux « odeurs de sueur et de brochettes ». Nous sommes au bord de l’émeute…La guerre
va éclater entre Turcs arc-boutés contre les portes et Néerlandais qui assurent
par symétrie la contre résistance. La haine se lit dans les regards des grands
blonds. Sur le point d’étouffer, je me sens un peu du côté des Ottomans, comme
relégués dans les culs de basse fosse d’une route qu’ils auraient construite de
leurs propres mains. Juste une ou deux places offertes à quelques femmes et
enfants auraient apaisé les tensions…
Nous
sommes à ce moment de la nuit à cent ou deux cents kilomètres de la frontière
iranienne. Chaque arrêt donne lieu à un sacré remue-ménage. Les voyageurs ont
toutes les peines du monde à s’extirper de la mêlée pour pouvoir descendre.
Inutile pour les familles en attente sur le quai de vouloir escalader le marchepied
auquel s’agrippe une masse compacte de jambes, de doigts, de coups de poulets,
de sacs de grains.
A
l’approche de la frontière, peu à peu, le couloir se déleste. Des hommes
sautent en marche. On respire de moins en moins mal. Les Néerlandais restent barricadés,
épiant chaque geste derrière les rideaux. Le couloir est occupé par les Kurdes
et les jeunes Européens exténués. Le train s’arrête. Des policiers saisissent
les passeports.
Tout
le monde descend…C’est à l’intuition que l’on comprend tout ça. Descendre,
monter, courir, suivre. Les sacs à dos se bousculent, se précipitent sur le
quai. La panique est revenue dans les regards. De nouveau c'est l’agitation dans la
cohue pour récupérer les passeports qui nous sont rendus tachés, tamponnés,
signés, contresignés. Nous remontons, mais…dans un autre train. Encore un
mystère. Nous ne saurons jamais pourquoi. Ecartements différents des roues ?
Ici un régime des rails, là-bas, un autre prend la relève…
(Turquie de l'est, près de la frontière iranienne)
JAC, le 24 mars 2009
24/03/2009 dans Voyage en Iran | Lien permanent | Commentaires (2) | TrackBack (0)
DIRECTION TEHERAN
La
gare d’Üsküdar vibrait de jets de
vapeur, de coups de sifflets joyeux, de musiques anatoliennes. C’était un
dortoir permanent : familles en transit, mendiants laissés pour compte,
trains en sommeil aux noms merveilleux pour un jeune routard, Bagdad,
Beyrouth, Konya Anadolu.
Pour
trouver le bon wagon, il me fallut demander dix fois. D’un employé à l’autre, l’heure
du départ s’échelonnait entre 15 h et 22 h…Il arrivait souvent que le train
parte avant l’heure affichée. Il se pouvait aussi qu’il soit tout simplement
supprimé. Pour être certain de partir, il était d’usage de monter à bord à partir
de midi. Les voyageurs avaient le temps de faire leurs provisions, d’écrire
leurs cartes postales, de prendre de l’avance sur la nuit.
Dans mon compartiment, nous étions une majorité d’Européens, tous blonds aux yeux bleus : deux jeunes Suédois qui avaient entrepris un tour du monde d’un an. Un Allemand ascète, végétarien affiché qui ne quittait jamais sa position en tailleur. Il voulait se rendre en Inde, via l’Afghanistan. Un couple yougoslave, frère et sœur qui chantaient de bien jolies chansons serbes.
( Paysage de Cappadoce à Göreme)
( Paysage de Pamukkale, les concrétions calcaires)
Je
me souviens avec nostalgie de ces temps-là où nous étions sûrs de rouler sur de
bons rails. Quand l’un descendait pour aller remplir les gourdes d’eau, les
autres surveillaient les bagages. On partageait sans retenue. Les bouteilles de
limonade chaude passaient de main en main. Le monde nous appartenait. Nous
étions sept à vouloir affirmer à un jeune Turc nationaliste que le culte du
drapeau n’était pas notre credo. Sept chevelus unanimes à ne pas aimer la
guerre, l’armée, les ordres, les marches au pas. Nous rangeons d’office ce
pauvre Ottoman dans la catégorie « facho »,
sans trop connaître les limites de ce terme. Il se prend la tête entre les
mains, cherche à comprendre, insiste, va s’aérer dans le couloir, revient, plus
déterminé que jamais, voudrait tant nous convaincre. Branko, le Yougoslave, « lâche »
les mots tabous dans le pays : « 1915…Massacre des Arméniens, des Kurdes…
-Impossible…Mon gouvernement nous l’aurait dit ! Vous mentez !
C’est impossible ! »
Son
costume est élimé, mais propre. Il croit en son régime, en son armée, en son
drapeau. Il porte fièrement une casquette comme Atatürk l’a demandé à ses
ancêtres. Toute information émanant de son président est parole d’évangile. Et
tandis qu’il s’obstine à s’en tenir aux traditions en vigueur dans le pays,
nous nous efforçons de lui montrer que nous brisons les nôtres à plaisir. Avec
le recul, je pense que ce microcosme enfermé dans un décor de théâtre, traduit
parfaitement l’affaiblissement des valeurs européennes des années 70. Jeunes
bourgeois occidentaux, nous affichons sans vergogne une attitude iconoclaste devant
la vieille Asie et lui jetons avec
plaisir au visage notre volonté de bousculer et d’écraser sa culture ancienne. C’en
est trop pour ce garçon qui trouve cependant la force et la courtoisie de
prendre congé, de nous saluer, avant d’aller occuper une place plus reposante
dans un compartiment voisin.
Pauvre jeunesse ! Enfants de riches que nous sommes en ce temps-là. Nos poches sont pleines de dollars et pourtant, nous nous nourrissons de trois verres de thé par jour. Du matin au soir, nous consommons un peu de galette de pain plat et quelques tomates frottées à l’ail, une brochette par-ci, un sandwich par-là. Nous nous entassons à trente dans d’infectes dortoirs. Nous ne faisons confiance qu’à nos congénères, « les sacs à dos » et refusons de nous compromettre avec « les cheveux courts ». Nous sommes sûrs de notre droit chemin. C’est en 1973. L’OPEP se cabre et nous n’allons pas tarder à le payer cher. Nous sommes méprisants sans le savoir et « acceptons la mort pour prouver que nous aimons la vie ». L’Allemand végétarien refuse de s’alimenter et persiste, toujours assis en tailleur, à nier ce qui se passe autour de lui. Drôle de monde. Mais le bonheur se lit sur nos visages. Nous allons en Iran. Bientôt, le train stoppera à Van. Peu importe de savoir comment nous franchirons le lac…
(Jeunesse des années 70, "Foin des drapeaux, des tabous et des guerres !")
JAC, le 22 mars 2009
22/03/2009 dans Voyage en Iran | Lien permanent | Commentaires (1) | TrackBack (0)
GUET-APENS
Le
jour même du départ de Masami, je suis retourné à Florya par le train paresseux de banlieue. La famille m’attendait,
prévenue par le voisin que j’avais rencontré plusieurs jours auparavant.
Ici
personne n’avait vraiment changé. Sauf peut-être la mère d’Ilknur qui
paraissait fatiguée, pâle, malade. Les interminables salutations d’usage
recommencèrent, ponctuées de silences étranges, sur un rythme protocolaire :
-Jacques, ottur…nasilsin ? Ne Türkiyede yapiyorsun ? Ne istiyorsun ? (Jacques, assieds-toi…Comment vas-tu ? Qu’est-ce que tu fais en Turquie ? Qu’est-ce que tu veux boire ?)
( Cérémonie du thé en Turquie...Les Turcs en boivent toute la journée)
Très
vite, un oncle à grosses lunettes et au ventre grassouillet m’intrigua. Il me
proposait avec une insistance déplacée de venir habiter chez lui. Ilknur
acquiesçait, répétait ses offres d’hospitalité exagérée, pensant me rendre d’autant
service que l’hôtel où j’étais descendu avait mauvaise réputation. Pensez donc,
jamais un membre de la famille Cakit n’aurait fréquenté un tel lieu de
perdition : dortoir louche, promiscuité, drogue, descentes de police, sans
compter une situation inquiétante, face à la prison !
Je
laissai dire et en profitai pour capter les doux parfums épicés de köfte
et de döner kebap qui flottaient dans l’air du soir. J’avais déjà
trouvé à cette époque une recette du bonheur perpétuel : me délecter des
habitudes des autres, des cultures lointaines, des goûts très différents des
miens.
A
bout d’arguments, je finis par accepter les propositions de l’oncle. Après
tout, pourquoi ne pas consentir à être logé gratis ?
Dans
sa grosse Buick chromée de partout, il m’emmena jusqu’à l’hôtel dortoir malsain
où je repris mon sac à dos, après avoir posé sur le comptoir cinq billets de
cinq livres. Le taulier ne jugea même pas utile de quitter des yeux son
registre décoré de taches d’encre.
Mon nouveau chauffeur conduisait comme un assassin en cavale, coupait la priorité avec aplomb, accélérait au stop, ignorait les feux tricolores. Je vis plusieurs fois de très près le pare-chocs effrayant d’un camion ou d’un bus. Je me cramponnais tant bien que mal à la clenche de la portière que j’étais prêt à ouvrir à tout moment. Mon cœur battait au rythme des coups de frein, des crissements de pneus, des klaxons, des vitesses passées à l’arrachée…Ma tête heurta plusieurs fois la vitre latérale. Sa grosse Buick pulpeuse rose bonbon cognait négligemment les trottoirs et semblait attirée irrésistiblement par la voie de gauche. C’est avec un immense soulagement que nous sommes parvenus sains et saufs au pied de son immeuble, situé dans un quartier plutôt résidentiel, non loin de l’Université. Je ruisselais de sueur et ce n’était pas la chaleur qui était en cause ce jour-là.
Mon
grassouillet et zélé camarade habitait un immense appartement au premier étage.
Au premier coup d’œil, j’ai tout de suite su que je n’y traînerais pas. Tout n’était
que désordre : chaussettes trouées exposées sur la moquette, slips douteux
abandonnés sur les fauteuils, vaisselle sale empilée sur une chaise. Ses
manières serviles et ses regards déplacés sur ma personne m’horripilaient au
plus haut point. Je haïssais cet homme veule, empressé et malsain. Il fallait
vite trouver une idée pour lui filer entre les doigts. J’ai prétexté une petite
faim, bientôt suivie d’un faux malaise, puis d’un épouvantable mal de tête. La
fatigue du voyage…A la vérité, il fallait voir mes mains moites et tremblantes.
J’avais constaté que le frigo était vide. Je lui ai demandé d’aller me quérir
une boisson fraîche dans une boutique proche devant laquelle nous venions de
passer. Il s’est exécuté de bonne grâce et hâté vers la porte tout en m’enjoignant
de m’allonger sur le canapé en l’attendant…J’ai
patienté quelques secondes interminables pour m’arracher de là. Malédiction !
Le salaud m’avait bouclé à double tour !
Alors, sans réfléchir, j’ai ouvert la fenêtre qui donnait sur la cour
intérieure et, progressant par le balcon et une canalisation extérieure, j’ai
sauté…
J’étais
libre et bien décidé à le rester. Je n’avais cure de rencontrer mon violeur
présumé, car une fois parvenu dans la rue, je pouvais compter sur la solidarité
des passants honnêtes qui, à n’en pas douter, n’auraient pas hésité à me prêter
main forte.
Istanbul, c’était fini.
Pour moi, la page était tournée. J’avais faim d’autres horizons, d’autres
aventures. Ma décision était prise au moment de m’engouffrer dans une autre
Buick, un taxi antique des années 40, d’un vert pomme à vous donner envie de
croquer dans l’allégresse.
(Buick rose dépassée par les événements...)
J’ai trouvé un hôtel à deux pas du Bazar et j’en suis parti le lendemain même pout Téhéran, toujours aussi enthousiaste. Il était temps !
JAC, le 22 mars 2009
22/03/2009 dans Voyage en Iran | Lien permanent | Commentaires (1) | TrackBack (0)
ISTANBUL BIS
J’ai
retrouvé une fois de plus la ville d’Istanbul que j’avais tant aimée trois ans
auparavant et, dans la cohue de la gare de Sirkeci, j’ai perdu de vue mon
mystérieux Asiatique. Je l’ai retrouvé quelques instants plus tard, assis sur
un banc, un plan de la ville étalé sur les genoux. Il traçait du doigt un
itinéraire sur la carte et tentait de se faire comprendre auprès d’un chauffeur
de taxi qui ne savait pas dans quel sens la lire. C’est tout naturellement que
je lui suis venu en aide. Il recherchait justement la même chose que moi :
un hôtel bon marché, genre auberge de jeunesse pour routard à 1 euro la nuit.
Dès lors, nous ne nous sommes plus quittés pendant cinq jours. Nous écumions la ville de long en large, nous arrêtant de temps à autre pour nous désaltérer ou pour échanger nos projets. Nos haltes étaient aussi pour moi autant d’occasions d’étudier son passeport, le document officiel le plus instructif que j’eusse connu. Sous la rubrique « métier », on pouvait lire « no occupation ». Et ça me faisait rire et rêver.
(Istanbul, vue du quartier "Galata", à gauche "Sainte-Sophie")
Bien
sûr, j’ai emmené mon Oriental « extrême » jusqu’à Bakirköy, retrouvant sans difficulté la
rue Yakut. Mais j’y appris par un voisin les nouvelles les plus affligeantes :
Amine était morte récemment d’un cancer ; la mère travaillait comme femme
de ménage chez un riche intellectuel d’Üsküdar
qui l’exploitait ; Sema vivait à Edirne
avec un chanteur violent et alcoolique et Sabi, pour finir, purgeait une peine
de prison de six mois pour activisme politique. Je restai coi, ému par ces
informations bien tristes. Bien entendu, les Cakit m’attendaient à Florya et, bien évidemment, ils
seraient très heureux de me revoir. Je décidai de m’y rendre seul un autre
jour, quand Masami partirait vers Beyrouth
en bus, muni de son fameux passeport en accordéon, de son attaché case et de sa
cravate verte.
Le
soir, nous marchions dans Galata,
tout près de la tour. Je ne craignais pas les ruelles sombres, car mon
compagnon était ceinture noire, troisième dan de judo et de karaté. Nous
passions notre temps chez un luthier, occupés à l’observer polir des corps de
mandolines arabes. Mon plaisir était de toucher les cordes, de les pincer
doucement, d’humer la douce odeur du bois mêlée à celle de la colle. Parfois,
un amateur passait et essayait un instrument, prenant des airs dramatiques.
Au sortir de l’atelier du luthier, un boucher nous a balancé un seau d’eau sale dans les jambes. Il avait un rire titanesque. Deux de ses arpètes se tenaient en retrait et nous insultaient tout en détournant le regard. Masami ne dit mot, laissa passer un instant…Je savais ce qu’il préparait. Soudain, il poussa un hurlement de bête fauve et se mit en position de karateka, prêt à tuer nos agresseurs. Je les revois encore détaler et disparaître d’un trait dans l’arrière boutique, la terreur aux yeux. Il prolongea un bon moment sa posture d’attaque, rigoureusement immobile.
Ce n’est qu’un peu plus tard, dans un petit restaurant que nous avons laissé éclater nos rires et notre joie. Ce fut un dîner d’adieu, plein d’émotion et d’échange. Le lendemain à cinq heures, je l’entendis descendre doucement par les barreaux du lit gigogne. Son destin l’appelait à Beyrouth où il comptait séjourner quelques mois.
( Bazar, dit "kapali çarsisi", avec des i sans point...)
JAC, le 20 mars 2009
20/03/2009 | Lien permanent | Commentaires (1) | TrackBack (0)
L'ORIENT-EXPRESS
Juillet 1972. Crâne rasé. Petites lunettes rondes. Je pars en train, le fameux Orient-Express. Direction l’Iran. Je ne dispose que d’une toute petite place assise, serré que je suis, entre une volumineuse femme turque empêtrée dans ses robes et quatre enfants grecs turbulents. Peu importe le confort quand on a 26 ans « et des tilleuls verts sur la promenade… », mais après 48 heures et deux mille kilomètres de cris, de secousses, de promiscuité, la grosse fatigue vous prend et vous donne la nausée.
J’ai
de ce trajet jusqu’à Istanbul le
souvenir d’insomnies irritantes. La lumière du compartiment me meurtrissait les
tempes. Je passais des heures et des heures à compter les arrêts ; à
inventorier méthodiquement les bruits et les odeurs. Déambuler dans le couloir
ne présentait aucun attrait : courants d’air, passage encombré de valises
trop pleines ficelées de cordes de fortune, paquets mal fermés, allées et
venues de zigotos éméchés. Heureusement, j’avais Masami Yakusaï pour me
distraire.
C’était un jeune Japonais. Il se concentrait fortement sur une photo en noir et blanc accrochée à la cloison, face à lui. Elle représentait…la cathédrale de Chartres. On ne peut pas dire qu’il ennuyait le monde avec sa conversation. Il est demeuré en position zen pendant trois mille kilomètres. Sa différence m’intriguait, ses silences m’attiraient. A chaque contrôle de frontière, j’eus l’occasion de le voir déplier…ses trois passeports collés les uns aux autres, formant un étrange accordéon frappé de multiples tampons de partout. Il semblait n’avoir d’autre objectif dans la vie et sur terre que la visite systématique de ses coins et ses recoins. Méthodique, il établissait des listes de tout ce qu’un pays offre à voir, à manger et à boire.
Je me souviens qu’au poste frontière grec, notre Nippon impavide a étonné tout le compartiment et les fonctionnaires en présentant pour tout bagage un attaché case en cuir et un sac plastique à l’image des Nouvelles Galeries, contenant un pantalon de rechange. Le regard soupçonneux de l’agent hellène, au demeurant fort moustachu de sa personne, ne l’a pas ému un instant. Après avoir déballé courtoisement son futal, il l’a réintégré dans ses plis originels, à sa place et ceci, sans le moindre mouvement d’humeur. Tous les voyageurs n’avaient d’yeux que pour ce personnage énigmatique, tandis que dans le couloir, des Turcs d’Allemagne, assis sur des valises en carton, chantaient en pleurant leur retour au pays natal.
JAC, le 20 mars 2009
20/03/2009 dans Voyage en Iran | Lien permanent | Commentaires (1) | TrackBack (0)
15 janvier 2006, Kombolcha, Ethiopie,
Marché de Sembete.
Des chameaux partout, conduits par les prestigieux Afars du Danakil. Quelques
bêtes portent des barres de sel.
Plus loin, les Oromos avec leurs vaches et
leurs ânes. Tout ce monde trouve sa petite place : zébus, moutons, Afars, ânes, femmes oromos sous leur ombrelle noire et leur robe violette, voleurs,
dromadaires, mendiants, bonimenteurs.
Une rivière en bas du marché, tout en bas, là
où l’on lave le linge et les bêtes. Puis, un second espace, dit « Mercato ».
Mais comme je subis une concentration inquiétante de faux guides à mes trousses
prêts à me …détrousser, voilà le coupe-gorge où il est exclu que je me rende.
Je le leur fais savoir. Ils protestent. Quelques échanges de coups derrière
mon dos que je leur tourne ostensiblement, une fois de plus. Que de précipitations
irritantes à vouloir me montrer ceci ou celà, alors que seul mon œil de rapace
est habilité à savoir où je me dirige.
Les pauvres petits voyous ne peuvent me
suivre .
C’est un comble pour un guide, de ne pas
savoir où le guidé vaque…
Mon obsession est
la photographie, non les bijoux clinquants posés sur le sol battu parfumé de
crottin d’âne et arrosé de pissat de dromadaire .
Car il faudrait
alors se pencher pour examiner les breloques de plus près. C’est le moment tant
attendu où les poches sont vulnérables car béantes et gonflées.
Des centaines de parapluies noirs tournés
tous dans le même sens, des robes longues et mauves. Des colliers surpeuplés.
C’est le plus joli marché qu’il m’ait été donné de voir.
JAC, le 13 mars 2009
13/03/2009 dans L'Afrique | Lien permanent | Commentaires (0) | TrackBack (0)
#7 juillet 2002, Saint-Saëns, France ,
Il pleut sur Paris et ses embouteillages. Nous prenons péniblement la direction de la Normandie, à la poursuite du Tour de France, passé par là, il y a deux jours. Quelques banderoles, quelques panneaux nous le font savoir. La route mouillée est jonchée de petits drapeaux tricolores et de slogans gigantesques à la gloire de certains coureurs.
Gournay -en- Bray
« En 1202 Philippe Auguste s’empare de la ville… »
La région est déjà associée à l'image de mon père. C’était pour moi une ville frontière. La limite enfantine entre le réel et l’imaginaire. Au -delà, c’était l’inconcevable pays des Tartares, celui des clowns mangeurs d’enfants, celui des forêts sauvages où les voyageurs disparaissaient mystérieusement, laissant sur les fougères trois gouttes de sang. Nous allions de ferme en ferme, dans la Traction Citroën noire qui sentait l’huile de vidange et les pneus propres.
Brémontier- Merval
C’était un château immense gardé par de gros chiens noirs au collier de métal armé de piquants, un lieu malgré tout hospitalier pour les adultes parce qu’on leur offrait de larges tartines de pain, du camembert un peu fait et du cidre un peu dur.
La forteresse, lieu naguère sinistre et prestigieux, existe-t-elle encore?
(La "forteresse" vue avec des yeux d'enfant...)
Forges-les-Eaux
« Le 3 juillet 1630 Louis XIII y accompagne la reine Anne d’Autriche et le cardinal Richelieu… »
La ville m’était interdite. Je m’y rendais en secret, à vélo, l’après -midi, quand mon père travaillait loin de la maison. Nous faisions les délurés agités dans les rues, en criant fort notre joie de vivre. Si l’un de nous avait sur lui un ou deux francs, il achetait une glace à partager en cinq ou en six…
La route descend légèrement vers Buchy, puis remonte. Quatorze kilomètres. Les coureurs n’ont mis avant-hier que quelques minutes à les parcourir. Nous faisions des sprints inutiles dans la côte et dilapidions notre jeunesse avec frénésie.
Buchy
B.U.C.H.Y….Mon innocence. Mes parents. Une maison. Un jardin. Une chambre qui sent le renfermé, à l’image de moi-même adolescent.
A l’entrée du village la route ondule de trois longues bosses, passe devant le collège où j’ai échappé à la mort à l’âge de 22 ans. Je m’étais précipité alors dans la loge du concierge pour réclamer, hagard, un verre d’eau. Je suffoquais, j’ haletais.
« Très belles halles du XVIII ième siècle , construites en bois de chêne et dont l’une est pavée de briques… »
Le marché bruyant du lundi. Le jeu habituel consistait à en faire le tour lentement plusieurs dizaines de fois dans la matinée, dans les odeurs de volailles, d’œufs frais, de beurre à la motte et de fromage de Neufchâtel. Les garçons passaient dans un sens et croisaient des groupes de grosses filles rougeaudes un peu niaises. On s’y rendait à pieds. En 1950, j’ai le souvenir d’y être allé plusieurs fois en voiture à cheval. On attachait les bêtes en entrant, sur la gauche, dans une cour.
Le clochard Joseph à la voix éraillée, hantait gentiment les lieux de son alcool chanteur. A n'importe quelle heure du jour et de la nuit, il hurlait à tue-tête sa chanson préférée « Joseph est au Brésil », qu'il agrémentait de créations littéraires suggestives toutes personnelles, dont la teneur ne quittait jamais le domaine des performances sexuelles improbables du héros auquel il n’avait aucun mal à s’identifier puisqu’il portait le même prénom.
Dupriet, le roi des cafés de la Grand-Place, le boucher aux doigts difformes (accident de hachoir), claquait à plaisir les dominos sur la table du bistrot ou sur les cuisses de ses maîtresses et, d’une voix de stentor, faisait taire à l’encan le plus bruyant des camelots.
Guérard, le gros facteur aux joues rouges, grand amateur d’eau de vie et d’amours à la sauvette, baissait la tête jour de marché à cause des maris.
Il faut passer devant…prendre tout droit après… j’ai oublié les noms…J’allais chercher le lait et les œufs chez…
La petite montée devant le pont …la ligne de chemin de fer Rouen - Lille…
Là. C’est là …La rangée de peupliers entoure toujours la maison de briques rouges…S’arrêter discrètement. La boîte aux lettres est cachée par les feuilles des arbres…
Rien n’a changé. Si, le jardin a disparu…Remplacé par une pelouse. Les fraisiers ont été arrachés. Les lilas décapités. La rhubarbe sacrifiée. Les kiwis n’existent plus. Confisqués, au profit d’une balançoire de supermarché. Et peut-être même de nains en plastique, je ne pourrais l’affirmer, à cette distance on ne voit pas bien…
Vite, allons à Saveaumare. D’ailleurs les nouveaux propriétaires ouvrent prudemment une fenêtre et montrent un visage inquiet. Comme le faisaient ostensiblement nos parents pour décourager les intrus potentiels.
La petite école Paul Bert n’a pas vieilli. Le terrain de hand-ball n’a pas été transformé en parking pour voitures d’occasion à vendre. Mais je reconnais là, je vois Jacky Brinel…Je l’appelle …" Tu me reconnais ?
- Non, je ne vous reconnais pas. Je ne m’appelle pas Jacky. C’est mon voisin."
Il dit ne pas connaître mon nom. pourtant il habite ici depuis 10 ans.
Je pleure intérieurement : les larmes ne coulent pas. Océane ne comprend pas mon émotion.
Nous descendons vers Clairefeuille. La grotte où sont morts onze enfants en 1995.
L’endroit est toujours interdit d’accès. Nous nous y introduisions, enfants, torche à la main, malgré les avertissements très fermes des adultes. Il fallait coûte que coûte vérifier par nous-mêmes ce que tout le pays racontait : long tunnel datant de la dernière guerre, cache d’armes, d’explosifs, de gaz mortels. Les messages de prudence n’y faisaient rien. Le cœur battant nous soulevions des pierres, des caisses. L’explosion, les émanations de gaz auxquelles nous avons échappé à l’époque,se sont produites 40 années plus tard .
Bilan : 11 cadavres. Parmi les noms portés sur la plaque commémorative, figurent ceux de la famille de mes anciens camarades de classe. Leurs petits-fils ont voulu aller plus loin que nous. Ils en sont morts.
Montérolier.
Le petit cimetière est endormi. Le village aussi. Il est midi. Tout le monde est sans doute à table. Ou parti chercher fortune à la ville.
Le tas de terre où gisent nos parents.
Silence.
Les voisins d’alors, parfois fâchés pour des broutilles, sont à présent réconciliés , regroupés, un peu en désordre.
Allons à La Boissière au restaurant de la Varenne, haut lieu gastronomique de la région. C’était il y a 40 ans un café de routiers où le patron M. Hague racontait des histoires, faisait rire les femmes, pérorait au milieu des joueurs de cartes et de dominos.
Le serveur, trop bien élevé pour l’endroit que j’ai connu bien avant sa naissance, ne sait rien, bien sûr, de l’histoire de ce restaurant où il sert les vins dont il récite par cœur les mérites .
Saint-Saëns
« En 1592 Henri IV y fait allumer un incendie dans le but d’éloigner les troupes espagnoles qui voulaient investir la ville… »
Ma maison natale est désespérément silencieuse. Je cherche en vain la ferme de Lihut où nous nous rendions parfois le dimanche en calèche. Un grand corps de ferme, me semble-t-il, en briques rouges, quelque part sur une colline…Beaucoup de vaches…Une balançoire? …Une mare en tous cas où fourmillaient les canards. ..
Mais où est-ce ?
Aujourd’hui j’ai tourné pour toujours une page en ouvrant le livre des souvenirs.
( Saint-Saëns, Seine-Maritime, 2142 habitants)
JAC, le 6 mars 2009
06/03/2009 dans Normandie | Lien permanent | Commentaires (14) | TrackBack (0)
La route. Continuer. Bourlinguer. Besoin de se reposer. De repartir aussitôt. Cette folie située quelque part entre l'envie de fuir et le besoin absolu de rester. L'errance désirée et haïe.
En Ethiopie tout moteur posé sur trois ou quatre roues est considéré par les tribus du sud comme un taxi...Les hommes montent d'abord sur le toit : ils savent qu'il n'est jamais facile d'en déloger un guerrier armé d'une kalachnikov. Le camion surchargé, brinquebalant, parvient à bon port grâce à une série de miracles dont personne ne s'étonne puisque Dieu est Ethiopien et orthodoxe. A Madagascar les taxis-brousse roulent, tanguent, toussent, tremblent de toutes leurs portières, de toutes leurs casseroles. L'Arche de Noé croule sous les pintades, les cochons ficelés, les poulets attachés les uns aux autres par les pattes. Le "bateau" déborde de sacs déchirés, de pneus empilés, de resquilleurs agrippés à la porte arrière.
Rouler. Toujours rouler. Plus loin. Toujours plus loin. Il faut traverser des régions désertiques lacérées de pistes de cailloux, où la poussière se dépose sur tout ce qui vit, tout ce qui respire, qui ne respire que d'un poumon, qui ne dort que d'un oeil à cause des mouches, qui gît là, sans aucune utilité : banc effondré, carcasse de voiture démantelée, pieds de lit en fer, sacs de ciment desséché, bicoque sans toit, tonneaux abandonnés.
Et les camions ! Camions-citernes, camions mammouths, camions forteresses hérissés de pointes, de tôles, de poutres, camions bulldozers aux mâchoires démoniaques, camions cathédrales bardés d'amulettes et de photos d'actrices à la gorge pigeonnante. Au Kerala on croise des camions "animaliers" , friands de tigres peu aimables ou de paons dédaigneux, des camions "chrétiens", exhibant Jésus "super star" sur fond de ciel bleu de Prusse...L'avant est rutilant de phares peinturlurés de rouge, de vert, de mauve. Le capot scintille d'arabesques, de silhouettes d'oiseaux, de perspectives grandioses sur Jérusalem. Les camions "hindouistes" arborent Ganesh, énorme dans sa peau rose bonbon ou Vishnou aux bras multiples. Les camions "musulmans" affichent en grandes lettres le nom d'un prophète ou des mots sacrés. "Mubarrak" revient régulièrement. "Al Karim" n'est pas mal placé non plus. La face postérieure présente une mosquée aux minarets filiformes sur une nuit profonde piquée d'étoiles, surveillée par un immense croissant de Lune.
La route. Lieu de vie et de mort. D'amour et de haine. Honnie et implorée. Reflet fidèle des rêves et des angoisses de l'homme...
JAC, le 22 février 2009
22/02/2009 dans Camions surchargés | Lien permanent | Commentaires (1) | TrackBack (0)
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