23 janvier 2002 , Bois d’olives , Réunion
,
Depuis plusieurs heures le vent est tombé. Les bruits retiennent leur
souffle. Comme un silence qui prend tout son temps pour vider le ciel . Le chat
dort , yeux ouverts, sur le panier à linge.
9 heures : 550 km
12 heures : 530 km
13 heures : 490 km ; 19 ° sud, 60 ° est
. Le cyclone progresse à 18 km/ heure, vers l’ouest, sud-ouest.
Le vent monte peu à peu, vient par vagues, court sur le toit de tôles, des centaines de rats se précipitent. Ca frappe, ça frotte, ça tourbillonne, enveloppe les arbres.
C’est la guerre.
Un
courant d’air froid bouscule les poussières sur les meubles à chaque craquement
dans les murs, dans la charpente, aux fenêtres. Une rafale plus violente que
les autres secoue la maison entière.
Prions.
Les murs tremblent. Les branches s’envolent
comme des petits bouts de papier.
Au loin la rivière gronde.
Les tambours de la pluie battent contre les
volets. Les tôles sont mitraillées toutes les dix secondes.
Je
tente de me concentrer sur la première page des Nouvelles Orientales de M.
Yourcenar :
« Le
vieux peintre Wang -Fô et son disciple Ling erraient le long du royaume de
Han. »
15 heures : 440 km ; 19° sud, 59 °5 est
; vitesse 17 km / heure.
Cette attente en plein jour dans la lumière
des néons exaspère.
Des arbres voudraient s’enfuir, s’arracher
de leurs chaînes.
Yourcenar. La radio. Les dominos. Manger. Boire. Manger. Chercher nerveusement les bonnes ondes. L’électricité est
coupée. Les bougies sont prêtes.
"Le vieux Wang - Fô et son disciple
Ling marchaient sur les chemins ."
La radio, branchée en permanence, diffuse
des conseils, des communiqués importants émanant de la préfecture.
La
pluie, le vent, les bourrasques, l’eau qui coule maintenant par les murs, par
le toit, par les fissures dans le carrelage.
16 heures : 390 km; 19 ° sud, 19 ° est…
La route de Cilaos est coupée. Une partie
de la rampe des Sables a été emportée sur environ deux kilomètres au-dessous du
Petit Serré.
Les gens appellent radio Free- Dom pour
crier leur angoisse, leur émotion. On entend encore quelques plaisanteries à
cette heure -là , des rires forcés, des banalités qui font du bien .
On
tape sur l’antenne. Rien. Le cœur qui bat très fort. Le vent qui bat fort. La
pluie qui glisse en trombe, à l’horizontale. Les pierres qui volent. Les flots
du torrent qui frappent les murs. Les taches d’eau sur le sol qui se gondole.
Les volets crachent des gerbes d’eau. Les cuvettes, les casseroles , les
saladiers ne sont pas assez nombreux pour recueillir les chutes d’eau venant du
toit.
Où
est ma lampe torche ? Où est Guylène ? Où est mon esprit?
18 heures : 120 km ; 19 ° 9, 56 ° 2 ,
15 km / heure. La rivière Langevin est sortie de son lit et a traversé des
maisons.
« Wang
-Fô se pencha pour faire admirer à Ling la zébrure livide de l’éclair, et
Ling, émerveillé, cessa d’avoir peur de l’orage… »
A cet instant quelqu’ un propose une partie
de dominos. Le vent semble se calmer un peu. La pluie ne tambourine plus aussi
fort. La joie revient progressivement. Océane gagne deux ou trois jeux de
suite. Insolente jeunesse ! Magnifique foi en l’instant ! Je voudrais tant
vivre cette insouciance.
19 heures : 85 km; 20 ° 1 sud , 55 °
7 est , 19 km / heure. Le système change
de cap et semble éviter l’île. Même si les vents reprennent force, c’est l’euphorie
dans la maison.
Des rafales à 285km / heure sont enregistrées au piton Maïdo. Nous
sommes à présent protégés par les cirques et la Plaine des Cafres qui
deviennent nos précieux boucliers.
Tandis que le nord est en train de souffrir
à son tour, le sud est pour le moment épargné.
19 h 30 : l’œil du cyclone passe à 65
km du nord –ouest. Mais nous sommes au calme .La tempête se déporte plein ouest
et prend la direction de Madagascar.
Soulagés nous entamons nos réserves d’eau
et de pain. La cuisine est une poche d’eau grande comme une piscine. Éponger ne
servirait à rien. Les carreaux éclatent les uns après les autres sous la
pression des flots qui paraissent couler désormais sous la maison.
22 heures : 90 km ; nord-ouest, 20 ° 3,
54° 7 , 17 km / heure.
Les rafales reprennent avec une violence
inouïe.
Nous ne bénéficions plus de la protection
des montagnes. Le vent a tourné. La chance a tourné. Samu : 15; Police : 17 ;
Pompiers :18 ; Vent : 240km/ heure.
Odeurs nauséabondes dans le salon. Impossible de dormir. Je marche. Guylène me demande de me calmer. Je
vais aux toilettes, vérifier l’état des nacos .20 cm d’eau par terre.
Le
calme. Enfin. Le calme plat. Une accalmie…La radio reprend de la voix.
Explosion sur le toit…Le vent redevient fou
furieux.
Quand donc finira cette nuit ?
En
haut, c’est l’enfer. Les fracas de tôles. Les barres de fer qui grincent. Les
gouttes qui tombent sur le lit. Nous prenons Océane dans nos bras sans la réveiller
et descendons au rez- de –chaussée. Je tente de dormir. Denis et Marie - Noëlle
cognent à la porte…Leur véranda s’est envolée ! Ils viennent se réfugier chez
nous…
Nous les installons dans une chambre. Ils
en sortent précipitamment. Trempés par l’eau qui suinte des murs.
Un
matelas est allongé sur le plancher. Chacun essaie de fermer l’œil mais pas l’oreille,
collée aux radios qui crachouillent des chiffres.
Le cyclone serait « parti »…Alors
que fait -il encore au -dessus de nos têtes ? Le vent a changé de camp. Il
attaque la face nord de la maison. La plus fragile.
Yourcenar ? Wang - Fô ? Personnages sublimes en d’autres lieux, ne sont
pas de mise ici, dérisoires et « hors sujet ». Ne pas mourir emporté
par le Fleuve Jaune …
Je
saisis le gouvernail et Ling se penche sur les rames. La cadence des avirons
emplit de nouveau l’espace. Le niveau de l’eau diminue insensiblement autour
des grands rochers verticaux qui redeviennent des colonnes. Bientôt quelques
rares flaques brillent …La barque s’éloigne peu à peu laissant derrière elle un
mince sillage qui se referme sur la baie immobile…Le paysage est celui des
pains de sucre de la baie d’Halong …
Le
jour se lève.
La radio qui diffuse les nouvelles
positions de la grosse bête me réveille brutalement.
J’ai
donc dormi ? Au milieu de ce vacarme ? Le système s’éloignerait. Il se
situerait à présent à 135 kilomètres de nos côtes.
La
maison est inondée. Beaucoup d’agitation autour de moi. Fermer les yeux pour
faire semblant de dormir. Ma peur s’en est allée. Le vent s’en est allé. Il ne
reste que la pluie. Droite. Sévère. Mais ça c’est …
Le
passage de Dina aurait pu être encore pire. Nous n’avons pas eu les vents les
plus violents et le cyclone n’était pas au plus fort de son intensité : une déviation
momentanée dans la trajectoire a permis de mettre la Réunion hors de portée des
vents à 300km / heure près de l’œil.
Le
besoin de rester médicalement méthodique a guidé mes actes malgré la tempête
qui envahissait mon cerveau .
Dina s’éloigne …Merci bon Dieu !
Bon vent !
Arbres arrachés.
Fils arrachés.
Toitures arrachées.
Les hommes harassés.
Mais les oiseaux chantent de nouveau.
JAC, le 19 avril 2009
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