13/06/2009

Petites boutiques de Tanzanie



28 mars 1997, Novotel d’Arusha, Tanzanie,

 

   Grâce à deux marabouts qui se sont sacrifiés pour nous, le séjour en Tanzanie se prolonge, le temps de réparer le réacteur de notre Boeing et de remplacer les 16 pneus éclatés.

Alors je me rends aujourd’hui à pieds jusqu’à l’hôtel Ilboru. Longue route droite bordée de camions arrêtés, devant lesquels s’affairent des familles. Beaucoup de Masaïs sédentarisés marchent sur les trottoirs. Des autos, roues dans l’eau, se laissent paresseusement brosser, frotter, astiquer le capot par leur maître. Une boucherie rouge –sang de bœuf m’attire. Une file de femmes attend. Des boubous jaunes, bleu roi, verts. A l’intérieur des quatre murs, des monceaux de viande visités par les mouches pendent, accrochés à des chaînes. Des machines à coudre tournent à plein régime dans la ruelle. Des salons de coiffure, aux enseignes naïves, font des clins d’yeux aux passants. Peintures simples et maladroites d’un autre temps :

« Venez vous faire couper les cheveux chez Adi, la meilleure coiffeuse d’Arusha ».

Des femmes énormes de cuisses, assises dans des poses lascives sur des blocs de ciment à la terrasse de bars louches, attendent (mais quoi ? Mais qui ?) ,parmi des hommes aux yeux injectés de sang. On me souhaite gentiment : « Jambo ! Karibu ! »

   Le coin des menuisiers est très intéressant : des ébénistes méticuleux rabotent des armatures de lit, ajustent des portes d’armoires. C’est beau, c’est rude et délicieusement odorant. Des enfants hirsutes poursuivent des chèvres. Des mauvais garçons baissent la tête et cachent quelque chose de malhonnête sous leur pull - over troué.

   Des odeurs de boue séchée, de manioc bouilli, de crottins de cabris m’emportent très loin, très loin, au fond de l’Afrique utérine.

   C’est exactement ce que je suis venu chercher ici. 

Picture 031

( Merci à www.tanzagri.blogspot.com/)                                    

Dsc_0141

Dsc_0203

JW01-6573

                        JAC, le 13 juin 2009

01/06/2009

Un cyclope, un château désert et des singes...


3 janvier 2004, Bundi, Rajasthan, Inde,


2755004168_188935731e_b  

Le palais de Bundi est facilement accessible à pieds, même si les galets de la lente montée vers l'entrée royale, sont devenus glissants à force d'être piétinés, polis, lustrés depuis des centaines d'années par des éléphants, des dromadaires et des chevaux.

Les salles sont dans un état déplorable. Des tas de cailloux partout. Des murs effondrés. Des barres de fer tordues, rouillées, coupantes, en travers des coursives.

Un moustachu se présente. Il est guide. Je suis prêt à le suivre dans ce dédale de couloirs et d'escaliers.

Il parle beaucoup, plaisante souvent, se retourne sans cesse vers ses "clients." Il nous ouvre une porte...

Mon Dieu ! Elle donne sur le vide ! Il en ouvre une deuxième...Rien d'autre qu'une vue vertigineuse sur la ville de Bundi, 200 mètres plus bas.

- Sorry, sorry... I made a mistake...

6a00d8341d6e4453ef00e54f3cfccf8834-640wi

                      ( Victor Hugo)

En français et dans ma barbe, je lui fais savoir que certaines erreurs peuvent coûter TRES CHER. Devant son incompétence évidente, notre homme préfère avouer qu'il voulait seulement ...nous faire une farce... qu'il vient de Delhi...qu'il est étudiant. Il insiste pour passer un moment en notre aimable compagnie... C'est tellement agréable de rencontrer des étrangers comme nous...e.t.c...

Sous nos pas le sol craque. Le plancher ne paraît pas solide. Il faut sortir vite d'ici. Cette construction en encorbellement n'est pas sécurisée. Entre les lattes du parquet on distingue un à-pic béant... Dans un couloir obscur, on trébuche sur des planches. On se prend les pieds dans des fils électriques. Des sacs ont été entassés dans l'embrasure d'une porte. Personne dans la forteresse. Solitude et désolation. Le faux guide fait semblant d'expliquer l'histoire du palais à deux Anglais bien élevés qui sourient, mais pas trop, yes, yes, I see, O.K..of course.

6a00d8341d6e4453ef00e54f3cfccc8834-640wi

                   (Victor Hugo)

Maintenant il se montre un peu cynique et nous fait remarquer qu'il est déjà 16 heures, que les portes du château ferment bientôt. Veut-on dormir ici ? Il n'obtient qu'une grimace contenue des Britanniques.

J'ai une soudaine envie de quitter cet endroit sinistre, d'abandonner la visite de ce musée aux plafonds à moitié effondrés. Nous montons des escaliers, descendons des pentes, remontons trois marches, empruntons des galeries, enjambons des tas de sable... Je demande la sortie. Brusquement, comme un enfant qui cherche tout à coup sa mère au supermarché.

6a00d8341d6e4453ef00e54f3d011f8834-640wi

              ( Encore Victor Hugo)

Mais ...il faut bien se rendre à l'évidence...nous sommes perdus ! Deux Anglais, un Français, un Indien errent dans les ruines d'un château médiéval du Rajasthan et, sans doute ,dans des zones que personne ne visite, vraisemblablement interdites au public. L' " étudiant " cherche en vain une issue :son sens de l'orientation s'est brusquement volatilisé. Il nous suit pas à pas. Curieux guide quand même ...qui se laisse guider sans broncher. Où sont les gardes ? Nous appelons à l'aide...Pas de réponse.

Des craquements dans une salle contiguë, sans doute des singes ou des corbeaux. L'acropole abandonnée ferme sa lourde porte dans quelques minutes et personne ne nous entend...

Alors nous plaisantons à la mode british, faite d'humour noir, pour nous donner du courage et ne pas perdre la face. Nous allons retrouver la sortie. Un jour. C'est sûr. On peut déjà commencer par en rire. En rire jaune peut-être. Finalement, le hasard d'une galerie, l'imprévu d'un escalier, la découverte d'un souterrain assez vague, font que...nous sommes sauvés.

A l'autre extrémité du palais, en effet, le gardien apparaît, les clefs à la main. Nous l'appelons. Nous sommes sauvés. Nous l'appelons...Mais... il continue son chemin vers la sortie, sans même se retourner vers nous...

- Hé ! Ho! Please ! Excuse me !

Oh ! Incroyable ! Il est sourd !

Il marche tête baissée. Va-t-il se tourner vers nous ?...Il ouvre le portail... Nous poussons ensemble des hurlements de désespoir... Il lève lentement la tête vers nous... N'est-il pas aveugle ? Pas tout à fait ...Il n'a qu'un oeil !!! Quasimodo est le gardien du palais de Bundi !

Le cyclope nous fait des gestes étranges. Il tend les bras vers le ciel... Ses facultés de compréhension me paraissent limitées. Oui, il nous fait comprendre qu'il faut redescendre en prenant à gauche, puis à droite, puis tout droit, pas en haut parce que c'est sans issue... Pas en bas parce que ça donne dans le vide.

Cyclope_bundi_opt

       ( Montage JCP, "Jac a dit: Bundi", sur G1trou.com)

En quelques secondes nous atteignons la sortie, plus par intuition qu'en suivant les conseils de notre sauveur. Il nous attend devant la porte principale en émettant des grognements, des raclements de gorge...Cet être biscornu, cyclope et sourd, se plante devant nous, main tendue vers notre générosité... Il m'agrippe à la manche...Je passe mon chemin.

Amusant, mais pas tant que ça. Je n'aime ni les singes ni le monstre qui nous insulte dans ses gestes désordonnés.

Il fait certainement très froid la nuit dans les châteaux branlants des maharadjahs.

                             JAC, le 1er juin 2009

17/05/2009

Le cratère du Ngorongoro


25 mars 1997, Ngorongoro Wildlife Safari Lodge, Tanzanie ,


54580007-2

 

   L’hôtel est très beau, immense baie vitrée, soutenue de bois et de pierres, écran géant offert sur la caldeira. Dans la cavité magique vivent les lions, les léopards, les buffles, les hippopotames et les gazelles qui vont mourir ce soir.

   Les lions sont allongés paresseusement dans les herbes. Une famille boit dans un cours d’eau. Bien sûr les éléphants. Bien entendu les gnous, les gazelles et le léopard allongé sur une branche et qui croit que personne ne l’a vu. Evidement les hippopotames aux gros culs de fermières nourries à la crème fraîche…soufflant, pétant, chiant des bouses gigantesques sur les museaux des copines enrhumées. Mais les Masaïs ! Les Masaïs ! Comment peuvent –ils vivre ainsi dans la poussière entourés de félins, enveloppés de rouge, armés d’une lance et d’une massue, marchant sans fin par les plaines, gardant les troupeaux aux odeurs fortes,  dormant à même le sol dans des villages circulaires construits de branchages d’épines pour empêcher l’incursion des fauves ? Nomades assoiffés, sans argent, épris de liberté exigeante, au prix de souffrances pour les yeux pleins de glaucomes des enfants, de blessures mal cicatrisés aux jambes, de recherches désespérées d’eau par la nature aride…

   Sur la piste ocre que bordent les talus d’un vert intense, marchent les Masaïs infatigables, drapés de dignité et de tissus nécessairement rouges, lobes d’oreilles troués par des anneaux d’or,  crâne rasé à l’extrême. Dans un dénuement extrême.


54580008-2

54580006-2 54580028-1                                                


                       JAC, le 17 mai 2009

07/05/2009

Paysage du bout du monde à la Réunion


22 mars 1987, Sainte-Clotilde, Réunion,

 

   Un chien noirâtre, galeux, nous attend derrière un bosquet. Il s’enfuit néanmoins, terrorisé par notre présence incongrue en un lieu aussi désert. Le chemin est boueux, glissant, épuisant. De part et d’autre, des grillages usés, rouillés, parfois déchirés, mais piquetés de fleurs rouges, donnent une image de territoires approximatifs. Le sentier monte, sinueux, lentement, irrémédiablement. Au loin un homme blanc à la peau tannée, aux jambes arquées dans un short grisâtre trop large, reste là devant sa barrière, les bras ballants, le visage hébété de solitude, à nous regarder marcher sans dire un mot. Une petite tête blonde glisse, au-dessus d’une haie d’épineux. Il y a du bleu acier dans tous ces regards craintifs. Des poules s’arrêtent de picorer. Après notre passage, longtemps après seulement, nous reconnaissons le chien noir, blotti aux pieds de son maître qui nous montre de ses épaisses mains difformes une direction hypothétique à suivre, là-haut, par là-bas, par-dessus la montagne, continuer, continuer, pour vaincre le temps.

   La piste traverse une forêt de cryptomerias. Des racines jaunâtres jaillissent à la tranche des fossés. La mer est à nos pieds. Elle fait tant d’efforts pour prendre l’île dans ses bras.

La fraîcheur farine sur nos épaules courbées. Des cases au toit rouge font de petites taches comme des fleurs dans les champs de canne à sucre.

   Mais des branches craquent derrière nous. Qui nous observe ? Ce ne sont que des enfants, masqués en partie par des buissons, deux ou trois êtres chétifs, la peau noire d’ébène qui brûlent des brindilles.

    Trois hommes blancs assez âgés, aux jambes grêles arquées mais curieusement armées d’énormes pieds nus, surgissent du diable vauvert. Ils portent de grosses branches noueuses sur leur tête. Ils avancent en petites foulées pressées. Leurs pieds se soulèvent à peine. La plante apparaît, grossière, verdâtre, craquelée et dure comme une lave de volcan refroidie depuis mille ans.

Les_filles_,_Hellbourg_,AVRIL_O8_001-1

                                    (Photo Jac)

W490  (Merci à www.onf.fr/la-reunion/sommaire/especes_exotiques/)                                 

                                           JAC, le 7 mai 2009

29/04/2009

Les marabouts du lac Awasa


24 décembre 2005, lac Awasa, Ethiopie,

Au petit matin le marché aux poissons, tout au bord du lac, est un espace baigné de lumière et béni des dieux.C'est un ballet incessant de cormorans, de marabouts, d'aigrettes, au-dessus des barques, près des enfants qui vident les poissons, autour des vendeurs de tilapias ou de poissons-chats. Des adolescents jettent des entrailles en l'air, elles ne touchent jamais l'eau, happées d'un claquement de bec de pélican.

Relents d'anguille morte, de vase sèche, de parfums de cumin, de cardamome, arômes de café fort, de thé au gingembre. Car on y tient gargote aussi, à même le sol boueux, sur des pneus empilés ou des carrés de tourbe asséchée. Tout peut servir de banquette : une branche basse horizontale de figuier, un siège de coiffeur, une mobylette désaffectée.

Un cri et c'est une volée de marabouts qui se précipite en râlant d'impatience sur une carcasse. Un plongeon et c'est une armée de cormorans qui s'abat sur une tête coupée. On vient en ce lieu pour les poissons mais les oiseaux leur volent la vedette. Un jeune garçon propose une promenade en bateau. Pourquoi pas? Il suffit de trouver un passage, même étroit, entre les roseaux, soyeux de soleil.

Silence. Quelques clapotis.

Il y aurait, tout près, des hippopotames. Mais aujourd'hui, ils sont invisibles. Des chevaux se baignent pour se libérer un temps des tiques et des mouches. Au loin, des petites filles saluent. Le canot s'immobilise dans les ajoncs.

La grâce a touché le paysage.

77420025

50330004

35640015

 35640016                                          

                                   JAC, le 29 avril 2009

25/04/2009

Le jour et la nuit à Zagora


15 janvier 1998, Zagora, Maroc,

47800011-2

Une étrange ville souterraine entre Zagora et le désert...Pas de nom. Aucune trace sur la carte. Une ville fantôme.

On descend dans une sorte de cave aux couloirs hantés d'obscurité. Très vite on est happé par la fraîcheur des entrailles de la terre...

Derrière moi, une femme voilée, toute de noir vêtue, attend. Un rémouleur est entouré d'enfants qui l'observent. Mon guide me parle tout bas. Je ne l'écoute pas, occupé que je suis, à ne pas trébucher sur des sacs entreposés aux endroits les plus inattendus. Une humanité active grouille et chuchote dans ces profondeurs. Un plafond ajouré. Un bout de ciel, puis une opacité troublante. Parfums de cumin, d'orange, de cannelle. Odeurs de champignons, de moisissures diverses. Nos pas résonnent. Il faut enjamber des poteries couvertes de poussière. On descend deux marches. On en remonte cinq. Long couloir humide dans une lumière blafarde. Mon ange gardien me conduit en me tenant par la main. Je lui fais confiance, mais à l'aide de mon autre main libre, je tâte les murs, méthodiquement, pour ne pas perdre l'équilibre.

Des appels aux croisements des galeries. Il fait très frais. Il fait très chaud. Comme devant le four d'un boulanger. Quelqu'un fouille dans ma poche. Je me retourne. C'est un âne qui se frotte à moi. Plus loin, un attroupement de femmes. Conciliabules et doux bruits d'étoffes froissées. Des hommes, tout près, récitent des prières. Puis c'est l'atelier d'un ferblantier. Faiblement éclairé par quelques bougies, il fabrique des lampes de jardin.

Envie soudaine de fuir cette ville inquiétante.

A cet instant les rayons du soleil nous aveuglent. Enfin, nous sommes hors des ténèbres, impatients de respirer l'air pur à la lumière du jour. Et pourtant, c'est à regret que nous quittons la nuit.

Aussitôt des fouets claquent. Des sabots tambourinent. Des centaines, des milliers d'hommes, assis en amazone sur des chevaux, sur des mulets, sur des ânes, se rendent au marché. Ils viennent. Ils sortent de tous les côtés. Ils se regroupent. Se dispersent. S'enfoncent dans une ruelle, puis une autre. Des groupes disparaissent, ressurgissent plus loin, plus nombreux, plus rapides. Le pays est envahi. De poussière, de mouvements, de pattes, de cris, de galops, de paniers.

Nous arrivons en titubant presque, devant la voiture. Nous ouvrons les portes lentement pour ne rien perdre des clameurs, des courses folles, avec l'espoir de happer et de garder pour toujours une image des derniers cavaliers heureux de la terre.

Mais...le véhicule est enlisé. Les roues patinent, s'enfoncent, creusent leur propre tombe. Nous sortons les uns après les autres. Le vent sec s'est levé et tourbillonne. L'atmosphère devient Irrespirable. Nous demandons de l'aide. Nos sens se dérèglent. Le sable paralyse le village battu par les tourbillons du simoun. Nous sommes paralysés d'émotion. Au coeur du Moyen-Age, peut-être même à l'époque des pharaons...

Comment remonter les couloirs du temps? Où trouver les élixirs?

47800005-1
47800007-3
 49350006-1  

  (Soudain le pays est envahi de poussière, de mouvements, de pattes, de cris, de galops, de paniers...)                          


                                  JAC, le 25 avril 2009

19/04/2009

Cyclone à la Réunion

23 janvier 2002 , Bois d’olives , Réunion , 


Cyclone-typhon-odessa

 

   Depuis plusieurs heures le vent est tombé. Les bruits retiennent leur souffle. Comme un silence qui prend tout son temps pour vider le ciel . Le chat dort , yeux ouverts, sur le panier à linge.

   9 heures : 550 km

   12 heures : 530 km

   13 heures : 490 km ; 19 ° sud, 60 ° est . Le cyclone progresse à 18 km/ heure, vers l’ouest, sud-ouest.

Le vent monte peu à peu, vient par vagues, court sur le toit de tôles, des centaines de rats se précipitent. Ca frappe, ça frotte, ça tourbillonne, enveloppe les arbres.

C’est la guerre.

   Un courant d’air froid bouscule les poussières sur les meubles à chaque craquement dans les murs, dans la charpente, aux fenêtres. Une rafale plus violente que les autres secoue la maison entière.

Prions.

Les murs tremblent. Les branches s’envolent comme des petits bouts de papier.

Au loin la rivière gronde.

Les tambours de la pluie battent contre les volets. Les tôles sont mitraillées toutes les dix secondes.

   Je tente de me concentrer sur la première page des Nouvelles Orientales de M. Yourcenar  :

« Le vieux peintre Wang -Fô et son disciple Ling erraient le long du royaume de Han. »

   15 heures : 440 km ; 19° sud, 59 °5 est ; vitesse 17 km / heure.

Cette attente en plein jour dans la lumière des néons exaspère.

Des arbres voudraient s’enfuir, s’arracher de leurs chaînes.

Yourcenar. La radio. Les dominos. Manger. Boire. Manger. Chercher nerveusement les bonnes ondes. L’électricité est coupée. Les bougies sont prêtes.

"Le vieux Wang - Fô et son disciple Ling marchaient sur les chemins ."

La radio, branchée en permanence, diffuse des conseils, des communiqués importants émanant de la préfecture.

   La pluie, le vent, les bourrasques, l’eau qui coule maintenant par les murs, par le toit, par les fissures dans le carrelage.

   16 heures : 390 km; 19 ° sud, 19 ° est…

La route de Cilaos est coupée. Une partie de la rampe des Sables a été emportée sur environ deux kilomètres au-dessous du Petit Serré.

Les gens appellent radio Free- Dom pour crier leur angoisse, leur émotion. On entend encore quelques plaisanteries à cette heure -là , des rires forcés, des banalités qui font du bien .

   On tape sur l’antenne. Rien. Le cœur qui bat très fort. Le vent qui bat fort. La pluie qui glisse en trombe, à l’horizontale. Les pierres qui volent. Les flots du torrent qui frappent les murs. Les taches d’eau sur le sol qui se gondole. Les volets crachent des gerbes d’eau. Les cuvettes, les casseroles , les saladiers ne sont pas assez nombreux pour recueillir les chutes d’eau venant du toit.

   Où est ma lampe torche ? Où est Guylène ? Où est mon esprit?

   18 heures : 120 km ; 19 ° 9, 56 ° 2 , 15 km / heure. La rivière Langevin est sortie de son lit et a traversé des maisons.

6a00d83517e9a853ef0111685f9131970c-800wi

« Wang -Fô se pencha pour faire admirer à Ling la zébrure livide de l’éclair, et Ling, émerveillé, cessa d’avoir peur de l’orage… »

A cet instant quelqu’ un propose une partie de dominos. Le vent semble se calmer un peu. La pluie ne tambourine plus aussi fort. La joie revient progressivement. Océane gagne deux ou trois jeux de suite. Insolente jeunesse ! Magnifique foi en l’instant ! Je voudrais tant vivre cette insouciance.

   19 heures : 85 km; 20 ° 1 sud , 55 ° 7  est , 19 km / heure. Le système change de cap et semble éviter l’île. Même si les vents reprennent force, c’est l’euphorie dans la maison.

   Des rafales à 285km / heure sont enregistrées au piton Maïdo. Nous sommes à présent protégés par les cirques et la Plaine des Cafres qui deviennent nos précieux boucliers.

Tandis que le nord est en train de souffrir à son tour, le sud est pour le moment épargné.

   19 h 30 : l’œil du cyclone passe à 65 km du nord –ouest. Mais nous sommes au calme .La tempête se déporte plein ouest et prend la direction de Madagascar.

Soulagés nous entamons nos réserves d’eau et de pain. La cuisine est une poche d’eau grande comme une piscine. Éponger ne servirait à rien. Les carreaux éclatent les uns après les autres sous la pression des flots qui paraissent couler désormais sous la maison.

   22 heures : 90 km ; nord-ouest, 20 ° 3, 54° 7 , 17 km / heure.

Les rafales reprennent avec une violence inouïe.

Nous ne bénéficions plus de la protection des montagnes. Le vent a tourné. La chance a tourné. Samu : 15; Police : 17 ; Pompiers :18 ; Vent : 240km/ heure.

   Odeurs nauséabondes dans le salon. Impossible de dormir.  Je marche. Guylène me demande de me calmer. Je vais aux toilettes, vérifier l’état des nacos .20 cm d’eau par terre.

   Le calme. Enfin. Le calme plat. Une accalmie…La radio reprend de la voix.

Explosion sur le toit…Le vent redevient fou furieux.

Quand donc finira cette nuit ?

   En haut, c’est l’enfer. Les fracas de tôles. Les barres de fer qui grincent. Les gouttes qui tombent sur le lit. Nous prenons Océane dans nos bras sans la réveiller et descendons au rez- de –chaussée. Je tente de dormir. Denis et Marie - Noëlle cognent à la porte…Leur véranda s’est envolée ! Ils viennent se réfugier chez nous…

Nous les installons dans une chambre. Ils en sortent précipitamment. Trempés par l’eau qui suinte des murs.

   Un matelas est allongé sur le plancher. Chacun essaie de fermer l’œil mais pas l’oreille, collée aux radios qui crachouillent des chiffres.

Le cyclone serait « parti »…Alors que fait -il encore au -dessus de nos têtes ? Le vent a changé de camp. Il attaque la face nord de la maison. La plus fragile.

   Yourcenar ? Wang - Fô ? Personnages sublimes en d’autres lieux, ne sont pas de mise ici, dérisoires et « hors sujet ». Ne pas mourir emporté par le Fleuve Jaune …

   Je saisis le gouvernail et Ling se penche sur les rames. La cadence des avirons emplit de nouveau l’espace. Le niveau de l’eau diminue insensiblement autour des grands rochers verticaux qui redeviennent des colonnes. Bientôt quelques rares flaques brillent …La barque s’éloigne peu à peu laissant derrière elle un mince sillage qui se referme sur la baie immobile…Le paysage est celui des pains de sucre de la baie d’Halong …

   Le jour se lève.

La radio qui diffuse les nouvelles positions de la grosse bête me réveille brutalement.

 J’ai donc dormi ? Au milieu de ce vacarme ? Le système s’éloignerait. Il se situerait à présent à 135 kilomètres de nos côtes.

   La maison est inondée. Beaucoup d’agitation autour de moi. Fermer les yeux pour faire semblant de dormir. Ma peur s’en est allée. Le vent s’en est allé. Il ne reste que la pluie. Droite. Sévère. Mais ça c’est …

   Le passage de Dina aurait pu être encore pire. Nous n’avons pas eu les vents les plus violents et le cyclone n’était pas au plus fort de son intensité : une déviation momentanée dans la trajectoire a permis de mettre la Réunion hors de portée des vents à 300km / heure près de l’œil.

   Le besoin de rester médicalement méthodique a guidé mes actes malgré la tempête qui envahissait mon cerveau .

Dina s’éloigne …Merci bon Dieu !

Bon vent !

Arbres arrachés.

Fils arrachés.

Toitures arrachées.

Les hommes harassés.

Mais les oiseaux chantent de nouveau.

885


                               JAC, le 19 avril 2009

 

 

 

13/04/2009

Temps de chien pour les ânes de Santorin


18 mai 2007, Santorin, Cyclades, Grèce,

 

 Santorin aujourd’hui sent l’orage et les courants d’air. Il va pleuvoir. Il pleut déjà peut –être. Les mules parquées sur les marches de pierres frissonnent. Couvert de pullovers, j’attends sous une véranda, devant un café fort. Les tourbillons et les rafales secouent les stores dans les ruelles. On doit être hors saison. Que peut –on faire sous la pluie quand on a parcouru tant de chemin ? Chanter ? Observer les ânes ? Pourquoi pas ?

Grèce Juin 07 (2) 002-1

   Par centaines ils patientent sous leurs jolis colliers de pompons et de coquillages. Dans la descente qui mène au port, une petite place bordée d’un long mur bleuâtre, leur a été attribuée en guise de lieu de rencontres. Mais les pauvres ne fréquentent que des cuisses germaines, des épaules franques, des ventres alémaniques, des fesses ostrogothes ou des colonnes vertébrales raides gauloises.

77280024-1  

   Les postérieurs, parfois un peu lourds, se libèrent en fin d’ascension de rires gras ou d’énormes cris de soulagement. Enfin les baudets ont bien mérité une petite récompense, une photo souvenir, pour leur faire oublier la faim et la soif : un grillage grossièrement fixé, plaqué sur les naseaux, les empêche de boire ou de mâcher pendant le service. Des walkyries ferrées de bijoux clinquants, bâtées de sacs de marques prestigieuses, pèsent négligemment sur le dos fourbu des bêtes et se laissent alors complaisamment prendre en photo par leur compagnon, lui –même affublé de l’inévitable casquette de base –ball  nécessairement à l’envers.

   Le seul plaisir des grisons pendant leur pause est de brouter trois brindilles de paille échappées de leurs propres… excréments ou de flairer quelque liquide puant, lâché sur les pavés de lave par une de leurs copines . Que de cacas d’ânes sur le macadam !

   Les sages bourriques de l’île sont maigres et baissent la tête par politesse.

   Les chiens, eux, sont gros et gras et insolents.

Ma  tendresse se porte naturellement vers le beau nez d’âne…et non vers la truffe sale des toutous empâtés.

   Si la montée tortueuse et escarpée qui va du port au village est  une épreuve pénible pour les mollets humains, elle est surtout un calvaire pour les sabots des ânes et des ânesses qui se suivent.

   Une trouée de ciel bleu que personne n’attendait plus,  émeut les photographes qui peuvent enfin s’adonner à leur vice. Les coupoles bleu roi resplendissent au milieu des maisons blanches. Mais déjà l’orage les rappelle à l’ordre et les premières gouttes les font rentrer sous terre.

   Ce voyage n’est que succession de surprises. On va chercher à Santorin  la noblesse du site volcanique, on en revient avec un parapluie ringard . On pensait y découvrir la beauté des ruelles, on ne perçoit que des ânes à chroniques .

Grèce Juin 07 (2) 001-3

Grèce Juin 07 (2) 005-5

 Grèce, Portugal, Normandie juin 07 021-5                                             


                                  JAC, le 13  avril 2009

 

  

04/04/2009

L'Iran, à pied, à cheval, en voiture et en train...(15) ERZURUM-PARIS

                              ERZURUM-PARIS

 

Un type louche me suit depuis cet après-midi. Il tente à chaque instant de m’aborder mais j’évite son regard veule en me drapant d’ignorance. Peu de monde dans le train. J’entre dans un compartiment vide. Le vicieux essaie de me toucher…par les sentiments, les épaules et ma ceinture…Le crochet du droit que je lui assène dans son ventre mou, doit être de nature à calmer ses ardeurs. Il quitte le couloir en se tordant de douleur. Je me faufile, par réflexe dans le compartiment d’à côté où chante un groupe de voyageurs italiens. Je commence à respirer. Inutile à présent de travailler mon uppercut…

Le train s’ébranle, très en avance sur l’horaire prévu. Mon assaillant aussi, sans doute…

Il pleut. Au fur et à mesure que nous descendons vers les plateaux, les inondations deviennent spectaculaires. Plusieurs fois le train s’arrête pour attendre la réparation d’un pont, d’un aiguillage, d’une portion de voie endommagée par les eaux. Vers la fin de la nuit, il recule, lentement, très lentement, en grinçant de tous ses gonds. Il faut attendre les secours de l’armée. Mais les Italiens, tout beaux parleurs et vantards qu’ils puissent être, pleurent comme des madeleines et se réfugient sous mon aile, espérant de ma part une information, une traduction, un réconfort. La halte dure des heures interminables.

Bresil-inondations-santa-catarina

Le lendemain, à Ankara peut-être, le train repart doucement, prudemment. L’eau s’engouffre à gros bouillons dans les roues. Partout les rivières sont en crue. Des vaches mortes gisent, pattes en l’air dans les flots. Un troupeau de moutons semble bloqué sur un promontoire, prisonniers abandonnés par les geôliers. Des véhicules sont enchevêtrés les uns dans les autres. Des centaines de soldats besogneux aident les populations bien souvent en équilibre instable dans des barques de fortune. Mes camarades italiens ne cessent d’implorer la Madone et de répéter que « leur » dernière heure est arrivée

Actu011106a

Au soir, le convoi entre en gare d’Aidar Pasa. Nous nous engouffrons dans le premier dortoir d’hôtel venu. Dormir, serrés comme des sardines sur des lits Picquot, ne me fait pas peur en ces temps-là et la nuit nous anéantit tout à coup, en pleine conversation, chuchotée de lit en lit. Les yeux fermés au néant, la bouche ouverte aux étoiles, nous rêvons notre vie tout en vivant nos rêves.

........................................................................................................................

Deux jours après, en passant dans les gorges du Vardar, il régnait une chaleur torride dans les compartiments du train de Paris. Quelqu’un, paraît-il, a demandé innocemment au mécanicien…de s’arrêter un peu parce que des jeunes souffraient de la canicule. Certains, c’est vrai, avaient des malaises. Et le miracle s’est produit. 40 ans après j’ai encore peine à le croire : le train , dit « Le Simplon »a fait une pause de dix minutes !… L’information a couru de wagon en wagon : « Attention, dans dix minutes le train repart ». Tous les Européens du Nord ont sauté sur la voie et  plongé tout habillés dans les eaux fraîches du fleuve. Moi, je suivais leur audace mais craignais les erreurs de traduction. Un linguiste par temps de guerre se méfie toujours des détails mal compris, surtout en serbo-croate…

Peu à peu les globe-trotters remontaient, trempés, pataugeant dans les rangers. Ils aspergeaient à plaisir nos compartiments et rafraîchissaient notre attente.

Le voyage de Téhéran à Rouen avait duré huit jours exactement, à pied, à cheval, en voiture et en train. Mais il est toujours en moi depuis 40 ans et fait partie des richesses que je possède.

014

( S'il faut garder UNE image de ce voyage, c'est bien celle d'ISPAHAN )                                              

                                     JAC, le 4 avril 2009

03/04/2009

L'Iran, à pied, à cheval, en voiture et en train...(14) ERZURUM

                                       ERZURUM

 

Août 1973

Ararat_Elikoy

(Mont Ararat au petit matin, village d'Eliköy)

Au petit matin, encore perturbé par une nuit agitée, le dos meurtri par mon sommier de malheur, j’arpente la cour du caravansérail pour tenter de trouver un véhicule qui puisse m’emmener à Erzurum. Après quelques refus plus ou moins polis, je rencontre un étrange couple de touristes français occupés à maudire tout leur entourage : « la Turquie, la police, les voleurs et l’hôtel de merde » qu’ils aimeraient, tout comme moi, quitter au plus vite.

J’entends leurs propos et abonde dans leur sens, en leur proposant…de les « accompagner » jusqu’à Erzurum. Leur « oui » prononcé du bout des lèvres est suivi d’un long silence que j’exploite en ouvrant la portière pour m’engouffrer dans leur DS21.

Lui est professeur de technologie dans un lycée d’Evreux et porte la cinquantaine agressive et désabusée. Elle, beaucoup plus jeune que son mari, ne cesse de me regarder et de me sourire.

Nous grimpons lentement les premiers lacets d’altitude. Il fait froid. La route est déserte à cette heure matinale. Quand je dis au conducteur que des gamins ont l’habitude sur cette route de lancer des pierres sur les voitures et que, parfois, des voyous ouvrent le coffre arrière des véhicules pour en faire tomber les valises, il sort un révolver de la boîte à gants et me déclare, la haine aux commissures des lèvres: « Moi, avec ça, je ne crains rien. Un seul qui me cherche et je le flingue. Sur ces routes-là, y a pas de témoin… Je suis pas du genre à me laisser faire par des morveux, ni par des mecs qui oseraient toucher à ma femme… ». Je ne sais à qui s’adresse la dernière partie du message mais je me recroqueville sur mon siège de jeune timide, peu rassuré quant à la loyauté de cet homme antipathique.

                       Arm-Revolver Enfield MK2

Sur les chemins de poussière des charrettes à roues pleines avancent doucement, conduites par des grands- pères à barbiche laineuse. Elles cheminent ainsi depuis plus de quatre mille ans avec la patience émouvante des tortues entêtées. Des chiens portent des pointes d’acier à leur collier, protection indispensable contre les attaques de loups, nombreux sur ces hauteurs.

Dsc0566

La jeune Française se regarde un peu trop souvent à mon goût dans le miroir de courtoisie et, tout en vérifiant l’éclat de sa peau, la bonne tenue de son rouge à lèvres, elle  m’observe avec insistance. Moi, je pense au 6,35 à portée de la main de son protecteur et fixe ostensiblement la direction opposée, préparant  ainsi les conditions idéales pour un irrémédiable torticolis.

Erzurum est une citadelle couleur glaise avec de belles fortifications ottomanes, fissurées, ébranlées par les multiples tremblements de terre. Les lourdes coupoles des mosquées sont toutes endommagées, sans doute depuis de nombreuses années et les autorités n’ont ni le courage ni les moyens de procéder à des réparations durables. Cette grosse ville de garnison semble n’être peuplée que de soldats qui passent leur temps à contrôler les papiers d’identité à chaque coin de rue. Des fiacres résonnent joliment sur les pavés.

La gare est un bâtiment gris, lézardé comme les autres. Le train d’Istanbul est programmé pour 17 heures. J’ai donc tout mon temps pour traîner sur les marchés ou les ruelles pavées aux bâtisses éventrées. Je m’arrête de temps à autre pour manger un keshkül ou un kazandibi, desserts lactés dont je raffole. Mais à force de jouer avec ces entremets, je ressens soudain les effets terrifiants d’une violente dysentrie. Que faire dans ces quartiers sans toilettes ? Où m’introduire discrètement ? Le premier restaurant venu fait l’affaire…Après avoir déposé ma douleur, je sors, sans consommer, en bredouillant des commentaires confus, prétextant l’oubli d’un sac. Vingt mètres plus loin, le même scénario se reproduit, dans une autre auberge victime de mon subterfuge. Puis dans une autre, située sur le trottoir d’en face.

Sutlac

                            ( SÜtlaç : riz sucré, mon péché mignon...)

C’est une journée d’attente pénible, d’errances forcées, de coliques- cyclones qui vous précipitent, la sueur au front vers des cabinets douteux, devant la porte desquels cependant   un « préposé parfumeur » au garde-à-vous, empêtré dans son pantalon bouffant et sa grande bouteille d’Eau de Cologne,  vous asperge la main gauche en gouttes tellement généreuses qu'elles  profitent aussi au pantalon et aux chaussures...

                                 JAC, le 3 avril 2009

 

01/04/2009

L'Iran, à pied, à cheval, en voiture et en train...(13) MON AMI OUZBEK

                                   MON AMI OUZBEK

 

Les paysages du Caucase se rapprochent peu à peu. Le mont Ararat trône comme un prince magique auréolé de nuages. Je suis accompagné d’un Indien venant de Delhi et qui réside à Londres.  Marchand de tapis à Soho, il revient chez lui par le chemin des écoliers. J’ai aussi pour compagnon un Allemand vaseux, un peu … évasif quant au tabac douteux qu’il fume. Il vient de passer six mois en Indonésie et ne cesse de regretter les plages « paradisiaques » des îles de la Sonde. Un jeune Iranien, étudiant à Munich, se joint à nous. Nous sommes décidés à rester ensemble jusqu’à Istanbul.

Brusquement et sans semonce, sans que personne n’en comprenne la raison, le chauffeur refuse de poursuivre, prétextant un incident mécanique. …Les voyageurs protestent, hurlent, menacent. Rien n’y fait : l’homme boude, fuit les reproches. Personne ne peut le déloger de son siège sur lequel il reste rivé. Même obstination muette que celle de l’âne qui ne veut plus avancer. Nous sommes à Makou, à une soixantaine de kilomètres de la frontière.

Nous montons dans un taxi, bien résolus à ne pas payer la course. L’Iranien tente de convaincre le conducteur de se faire rembourser le trajet par la compagnie de car, responsable de la rupture de prestation. Que de cris dans la voiture ! Je suis serré à l’arrière, entre l’Indien qui se contente de prier et l’Allemand dépassé par la violence de l’atmosphère.

De gestes brusques en gestes brusques, répercutés dans le volant, la conduite saccadée présage les pires malheurs à l’approche des ravins. Tout se termine au poste de police. Rapidement les forces d’ordre nous donnent raison, d’autant que notre protecteur persan adresse un clin d’œil à un agent tout en lui  glissant un petit billet dans la main, discrètement ouverte aux aubaines du jour.

Nous franchissons à pied le no man’s land sous le regard amusé des soldats.

Du côté turc un caravansérail en ruine se présente à nous. Un employé boiteux nous montre « la chambre..», long dortoir infâme encombré de caisses en guise de matelas, serrées les unes contre les autres et dans un état lamentable. Danger, promiscuité, malpropreté…trois mots-clefs résument le genre d’hôtel que mes camarades de route ont choisi.

Je fais connaissance d’un vif Ouzbek aux courtes jambes noueuses dans de longues bottes de cuir. Image parfaite du cavalier des steppes de l’Asie Centrale. Il a les petits yeux bridés du chasseur né, malicieux, frottés de roublardise. Je me délecte des ressemblances entre l’azeri, l’ouzbek et l’osmanli de Turquie. Nous parlons de la Chine, de l’Afghanistan où il a résidé, de l’ Iran enfin, pays de l’exil définitif.

Il a fui la révolution de Mao, se terre dans la région selon les opportunités, tantôt en Turquie, tantôt en Irak, ou encore en Iran. C’est un marchand de chevaux qui passe à pied d’un pays à l’autre par les montagnes du Kurdistan.  Mais pour l’heure il est mon voisin de chambre et sur notre lit de misère nous échangeons des informations essentielles tout en buvant du thé. Son visage buriné, fatigué par le vent et le soleil d’altitude, est lardé de cicatrices.

IMG_6067 (Large)

(Un Ouzbek très semblable à celui-là. Merci à "jujuonthewayhome.blogspot.com" )

Bien sûr il raffole de bouzkachi, ce sport ancestral afghan, où des cavaliers intrépides se disputent la carcasse d’une chèvre pour la déposer dans un cercle tracé à la craie. Ici ces jeux sont interdits . Un jour, peut-être, il se rendra à Kaboul…quand les temps seront meilleurs.

K_006_m

(Cavaliers ouzbeks ou tadjiks, épris de grands espaces et de courses folles...)

A minuit, après l’extinction des feux, il faut bien se décider à dormir. L’heure tourne et nous devons sans doute gêner des insomniaques. Mon Indien dort profondément à main gauche. A ma droite mon ami ouzbek ronfle déjà. La longue chambre résonne comme à l’armée de rêves douloureux, de mots mal articulés, d’agitation brutale d’homme en fièvre.

Je suis réveillé en pleine nuit par des bruits de bottes, des coups portés sur les lits…Je ne réalise pas immédiatement ce qui se passe. Des soldats ! Oui, des soldats armés, dans l’obscurité ! Ils cherchent quelqu’un en éclairant chaque lit avec des lampes torches. Ils  braquent le faisceau sur le visage de mon voisin, l’Ouzbek…Ils le secouent, le bousculent, le frappent. Des crosses de fusil se lèvent et s’abaissent sur ses jambes, son dos, son crâne. L’un d’eux lui attache les mains. Il est emmené aussitôt. Je me redresse…Un caporal me lance : « Oiyur ! Bu adam çok fena !… » ( Dors ! Cet homme est très méchant).

Je n’ai même pas pu lui dire au revoir. Qu’a- il fait ? De quoi est- il coupable ? Est-il voleur ? Activiste ? Je ne le saurai jamais.

 Mais quarante ans plus tard il fait partie d’une liste de rencontres capitales de ma vie.


                                         JAC, le 1er avril 2009

31/03/2009

L'Iran, à pied, à cheval, en voiture et en train...(12) RETOUR A TABRIZ

                            RETOUR A TABRIZ



Teheran1

                  ( Téhéran, ville bruyante et fatigante)
 

Le cœur n’y est plus. L’heure est venue de penser au retour. A Téhéran la fatigue, la lassitude me tombent sur les épaules. Je traverse à pieds la capitale d’est en ouest. Pourquoi ? Je ne sais plus. Je crois me rappeler qu’aucun taxi ne s’arrête pour monter un « sac à dos ». Le soleil écrase tout sur son passage. Surtout les jeunes écervelés. Des trous sur le trottoir. Ici on apprend vite le métier de toréro : un coup de reins pour éviter un camion et franchir une à une les cinq files de voitures en compétition sur les artères. Des motards slaloment autour de vous, des chauffards vous ignorent. Coups de freins. Cris stridents.

Enfin, une récompense : dans un restaurant pour hommes enturbannés, je me fais servir un tchelo kebab sur un monceau de riz aux goûts de citron et de beurre rance. Les brochettes redonnent force et vigueur. Le thé brûlant vous requinque sur le champ.

6a00ccff8defe8406400cd97879dccf9cc-500pi

                    (Merci à solobiker.vox.com )

La gare de l’ouest. Je quitte Téhéran sur le souvenir d’une grande fontaine au milieu d’une place rebaptisée depuis l’ère Khomeiny « Place des Martyrs ». Le train m’emmène à Tabriz. Sièges moelleux, décorés de napperons brodés. Un employé passe régulièrement apporter de l’eau et du thé à « ses » voyageurs. La vie est belle, assis face à un chef kurde parlant un anglais à l’accent américain. Il me dit avoir fait ses études à Harvard. Il porte un regard assez négatif sur les Occidentaux qui traversent son pays non sans heurter ses convictions : allures débraillées, cheveux longs « aussi sales et graisseux que leurs sacs à dos…Sans compter les déchets malsains qu’ils laissent derrière eux, les boîtes de Coca… ». Il exècre les jeunes couples qui dorment dans les fossés au mépris des valeurs morales du Kurdistan. Il prévoit sous peu une formidable révolte contre le Shah, un chambardement extrême qui changera le visage de son pays et le cours de son histoireIl ne sait pas encore que l’avenir lui donnera raison, plus rapidement qu’ il ne l’a prévu.

Au petit matin j’atteins Tabriz que je connais un peu pour n’avoir fréquenté que sa gare et ses abords, le temps d’une nuit réparatrice. Là, je me rends immédiatement au centre par le bus. Je m’engouffre dans la première pâtisserie venue pour un petit déjeuner royal. Eternel errant, je recherche une compagnie de cars dans l’intention de me rendre à la frontière, distante de 300 kilomètres. Je choisis un véhicule dont les pneus présentent encore des dessins de dimensions raisonnables.

Tête brûlée, peut-être, mais œil méfiant de paysan normand…

                                    JAC, le 31 mars 2009

30/03/2009

L'Iran, à pied, à cheval, en voiture et en train...(11) VILLAGE D'ABYANEH

                        VILLAGE D'ABYANEH

 

Ispahan est une ville de poussière où les mendiants se ruent à l’assaut des pare-brises, avec ou sans chiffon, avec ou sans crachat. Quant au flic de service, son regard est toujours tourné ostensiblement dans la direction opposée. Il n’a d’yeux que pour le brillant de ses boutons d’uniforme ou les cheveux blonds d’une étrangère de passage.

Le patron de l’hôtel me vante les mérites d’un joli village, Abyaneh, construit par le roi Shah Abbas au XVI ième siècle, situé à une centaine de kilomètres de la ville. Il doit faire l’aller et retour dans la journée et m’invite à l’accompagner dans sa Mercedes. Il n’y a pas à hésiter dans ces cas-là. Fou de joie je m’engouffre dans son taxi…

La route longe le désert du Dasht-i-Lout. Au loin, une chaîne de montagne. Quelques caravansérails en ruine. Ici et là des pâturages parsemés de campements nomades. Cinq kilomètres avant le village, mon chauffeur décide de laver son véhicule à la rivière. Je l’aide un peu à nettoyer les chromes et le pare-choc. Je m’improvise cireur de carrosserie. Pourquoi fait-il briller autant sa voiture ? J’ose lui poser la question…  « Je dois rendre visite à ma fiancée…me confie-t-il, il vaut mieux faire envie que pitié, non ? » Et nous partons tous les deux d’un formidable éclat de rire. Mais au moment de démarrer…Comment dire…Le moteur est-il « noyé » sous les litres d’eau qu’il a versés sur les pistons ? La belleMercedes refuse de partir ! Me voilà de nouveau victime de tribulations mécaniques ! Ne verrai-je donc pas Abyaneh aujourd’hui ? « Si, si, n’ayez pas peur…Voyez cette charrette. Je vais demander tout de suite à ce  paysan. Je le connais. Il vous conduira au village. Je vous rejoindrai tout à l’heure… ». J’ai donc  le plaisir de franchir les derniers kilomètres en voiture tirée par deux chevaux. Mon entrée dans le bourg est triomphale. Je suis acclamé par les enfants, salué par les parents. En quelques secondes je deviens aussi populaire qu’un député vainqueur aux élections. On m’aide à descendre. On m’offre le thé. On me presse de questions. Une dame m’apporte des crêpes sur un plateau. Elle répète : « Lavachak…Lavachak... ». Un jeune homme, sans doute étudiant m’explique que je mange là une pâte de dattes, spécialité de la région. D’un geste circulaire un vieillard m’invite  à me promener où bon me semble. Merveilleuse Abyaneh ! Les maisons sont entassées les unes contre les autres, accrochées au flanc de la montagne. Les ruelles résonnent de cris d’animaux. Quelques enfants me guident dans les labyrinthes. L’eau coule de tous côtés en minces filets joyeux. De toit en toit les habitants marchent et traversent tout le quartier. Nous sommes à 1900 mètres d’altitude. L’air est doux. Mes petits guides me parlent des rigueurs de l’hiver. La nuit ils dorment serrés les uns contre les autres.

Un homme au loin m’appelle. Je reconnais mon chauffeur. « Vite, nous rentrons vite à Ispahan…Il faut y être avant la tombée de la nuit… »

Je descends de mon toit, de mon rêve, de mon euphorie et le suis tant bien que mal jusqu’à sa voiture. Il semble fâché. Je ne lui pose aucune question sur sa mauvaise humeur, c’est beaucoup mieux comme ça. Les vitesses craquent. Il accélère brutalement. Nous quittons cette merveille de village dans un vilain nuage de poussière.

100 ou 150 kilomètres de virages serrés et de visage en colère…

Nous parvenons sans encombre dans « La moitié du monde », mais ma décision est prise : demain je dis adieu à cet homme déçu par sa fiancée et  reviens lentement vers Téhéran…

475963369MHJpuF_fs

Abyaneh

                                            

                                    JAC, le 30 mars 2009


                                     

2009

29/03/2009

L'Iran, à pied, à cheval, en voiture et en train...(10) GROSSE FATIGUE

                    GROSSE  FATIGUE

Juillet 1973

 

Mal dormi. La tête me tourne. La fièvre m’anéantit dès le matin. A bout de forces. Mal au cœur. L’envie me prend de renoncer au Golfe Persique…Les médecins m’ont quitté hier soir pour le désert du Dasht-i-Lout. Il me reste à consulter ma trousse à pharmacie : antalgiques, vitamines, phloroglucinol. J’essaie un petit cocktail de ma composition.

Assis au bord de la route, j’attends la bonne aubaine. Je dois avoir le visage des mauvais jours car deux jeunes Belges en Volkswagen Coccinelle s’arrêtent et me hissent dans leur carrosse. Ils vont à Ispahan. Leur voiture est truffée de gadgets, tels un moulin à café bicourant pouvant fonctionner sur l’allume-cigare, un ventilateur efficace bricolé de mains d’artiste et des lunettes munies d’essuie-glaces. Leur gentillesse extrême et les médicaments qui commencent à faire leur effet, me redonnent le sourire et un peu de forces.

Le désert est ponctué de bourgades ocre en pisé où trône une mosquée à la coupole turquoise survolée par une escadrille de pigeons blancs.

Quelques kilomètres avant Ispahan, dans une petite montée, le moteur de la Coccinelle souffre, crache, tousse, puis s’éteint. Le conducteur, ouvre le capot. Son diagnostic est sans appel : « La durite est morte ! ». Dans ces cas-là on regarde autour de soi, on scrute l’horizon. Et comme l’on ne voit rien venir, on se demande s’il ne vaut pas mieux s’asseoir sur une borne et pleurer jusqu’à ce qu’un buffle conduit par un paysan vienne vous tirer d’affaire. J’ai de nouveau mal à la tête et l’estomac ne va guère mieux. Il est cinq heures. Le soleil se fatigue. Nous aussi.

Deux enfants venus du diable vauvert, nous interpellent en anglais. Ils parlent même très bien. Le père apparaît, suivi d’une dizaine de compagnons qui nous proposent de pousser le véhicule jusque dans le haut de la côte et de faire réparer dans un garage. La Providence les envoie. Mais à cet instant, mon estomac est en pleine déroute. Si le changement de durite s’éternise, je vais rendre l’âme avant d’atteindre la ville. D’ailleurs, on la distingue maintenant, dans ses teintes orangées et le bleu cendré de ses coupoles.

Aussitôt des hommes s’affairent autour du moteur. En quelques minutes le problème est réglé. Il ne nous reste plus qu’à prendre le thé et à jouer aux dés avec des enfants rieurs.

Ces hommes nous ont sauvés. Leur sourire restera gravé dans nos mémoires.

Nous parvenons dans la ville à la tombée de la nuit. Je me jette tout habillé sur le lit de ma chambre et dors d’une seule traite jusqu’au petit matin.

610x

         (Femmes agitées, qui ne voient rien venir...)                                                    

                            JAC, le 29 mars 2009

28/03/2009

L'Iran, à pied, à cheval, en voiture et en train...(9) PERSEPOLIS

                                   PERSEPOLIS

Juillet 1973


 Pol_vue

           ( Site de Persepolis, merci à www.cliolamuse.com)  

A Persepolis, le silence de mort qui plane sur les pierres est à peine troublé par les cris des oiseaux, le son feutré des pas du gardien sur le gravier ou le vent qui siffle entre les colonnes. Le soleil tombe droit sur les ruines.

Il y a deux mille ans vivaient là des soldats, des chevaux, des dromadaires. La scène est intacte…Le temps ne vient jamais à bout des efforts de l’homme. La vie est sans doute cette force gravée dans ces pans de murs. Je suis vivant aujourd’hui, tout comme Persepolis l’était avant sa destruction, trois cents ans avant la naissance du Christ.

Le vent ne cesse de se lamenter entre les colonnades, tourne dans un lit de pierres, puis vient se répandre en gémissements puérils sur le forum, grand ouvert au ciel d’un bleu intense.

Oui, ces piliers blancs, brossés, polis de vent, lessivés de pluies, brûlés par les incendies, meurtris, fissurés par les batailles, les séismes,  sont bien en vie et toujours décidés à résister, fût-ce à un cataclysme nucléaire.

Qu’importent les années ! Cette cité est pour moi le symbole et le garant de l’immortalité que je cajole et caresse dans mes rêves depuis cette visite. La mer vernit les galets. Le vent frotte les colonnes. La terre fragmente nos squelettes. Mais en dépit de ce travail de sape, qui m’empêchera de voir apparaître tout à l’heure le roi Darius posté sur un muret ? Et les soldats de sa garde sur des marches ébréchées ?

Des femmes ont soupiré d’amour à l’ombre des statues, je le sais. Des demoiselles ont fait miroiter l’or de leurs bijoux pour éblouir des princes, c’est évident. Ici, j’ai acquis une conviction : l’homme est destiné à laisser une empreinte sur terre, une marque, un témoin de son passage et de quelque manière que ce soit. Fût-ce un témoignage dérisoire. S’éteindre après avoir enregistré un disque même s’il se révèle d’une qualité « moyenne », n’est pas disparaître. Partir en laissant derrière soi un livre, c’est rester en vie.

Quand nous avons eu assez d’être giflés par le vent, nous avons regagné un splendide hôtel, Le Camp du Drap d’or, tout près de ce lieu prestigieux. Nous y avons poursuivi nos élucubrations sur Darius ou Alexandre Le Grand, jusqu’à tard dans la nuit.

                                      JAC, le 28 mars 2009

27/03/2009

L'Iran, à pied, à cheval, en voiture et en train...(8) LA ROUTE DE CHIRAZ



                                  LA ROUTE DE CHIRAZ

                                         

Juillet 1973

Sur la carte d’Iran que je déploie sans cesse, j’ai marqué d’une croix ma destination finale : le Golfe persique… Je ferai étape à Chiraz, en compagnie du couple de médecins, rencontrés à l’hôtel à Téhéran.

              Carte

La route passe par des cols, un désert, plusieurs no man’s land. Des charognards au long cou déplumé, perchés sur des poteaux télégraphiques attendent leur heure. D’autres survolent en cercles concentriques un troupeau de moutons. Un vautour, enfoui jusqu’au croupion dans une carcasse inidentifiable, s’en extrait au dernier moment à notre passage mais replonge vite sa tête sanguinolente dans les entrailles du cadavre.

              Vautour-rapace-animaux-cambron-parc-910156

( Merci à Marcel Thiriet, "marcelthiriet.blogspot.com", blog recommandé...)

Une trentaine de kilomètres après Ispahan, nous nous arrêtons devant une forteresse de pisé en ruine, un de ces châteaux oubliés de l’histoire, comme une immense termitière vidée de sa substance. Quelques bergers kashkaïs, des poules becquetant quelques graines improbables sur un sol brûlant, des ânes, des mulets, des vautours encore, nichés dans l’ombre des alvéoles, sont les derniers habitants d’une cité sans doute célèbre autrefois.

Des hommes hautains portant fusil et regard noir nous dévisagent…Il me semble imprudent de vouloir s’ approcher d’eux et de les photographier. Mieux vaut faire la pause plus loin, dans le désert à écouter le vent doux siffler dans les épineux. C’est tout ce qu’on y entend, à part les battements de son cœur. Mais les rencontres qu’on peut y faire sont pour le moins étonnantes, même au moment de se recueillir « pour lâcher l’âcre besoin, doux comme le Seigneur du cèdre et des hysopes… ». On pisse alors haut et loin, pour faire plaisir à la nature. Une touffe d’herbe s’agite…On n’en croit pas ses yeux…Un bizarre animal de couleur terreuse en émerge, mi caméléon, mi iguane. Il se secoue de toutes ses écailles, peu habitué à cette pluie chaude et violente puis s’éloigne lentement en toisant une dernière fois votre insolence. Au même instant, mon conducteur hurle de terreur : il vient de débusquer un cobra à l’endroit où il s’apprêtait à s’accroupir.

A l’entrée d’ un village, nous nous arrêtons dans un relais routier. Les mines sont farouches, mais les mots à notre encontre sont aimables. De nouveau rassurés, nous comprenons enfin ce curieux mélange de sentiments et surtout d’impressions que nos propres codes culturels nous invitent à lire sur les visages : craintes et désirs, froid et chaud, hostilité et hospitalité, toutes choses qu’une culture si différente de la nôtre a façonnées. C’est à la fois repoussant et attrayant. Ce que je perçois comme un rictus brutal n’est sans doute qu’une manière divergente de sourire.

On emmagasine des images, des parfums, des sons, au fil des paysages. Ce que l’on dit du sublime ne peut être que banal.  Mais je suis sûr qu’à l’instant de la mort, ce sont ces visions, ces odeurs qui nous reviennent, alors qu’on les croit oubliées à jamais : un coin de désert, une anecdote insipide, une mercedes qui roule sur un tapis ancien posé à même la route, un sourire fugitif, les frissons que vous procure le passage d’une caravane de nomades kashkaïs.

Justement, voilà l’instant où la tribu passe…Les bêtes de somme avancent, tête basse, devant les carrioles. Clochettes, aboiements des chiens, bêlements, voix gutturales, claquements de fouet, résonnent de toute part. Les femmes aux multiples jupons roses sont  sales, belles, hautaines, prestigieuses : aucun regard pour notre Citroën noire, une simple indifférence. Les plus jeunes, montées sur de petits chevaux, allaitent des bébés. Les vieilles, raides comme des statues, couvertes d’énormes bijoux d’argent, filent la quenouille dans une charrette, entre les ballots de paille et les tapis roulés. Des coqs ébouriffés sont accrochés les uns aux autres, entre les aiguières, les poufs, les tabourets sculptés. La troupe prend tout son temps et toute la place, au beau milieu de la route. Il faut attendre. Jusqu’à la dernière voiture, la dernière bête pour redémarrer. Comme l’on fait devant un passage à niveau quand le train tarde.

JPD221web

           (Caravane kashkaï, voir "www.iran-inde.cnrs.fr)

Dans les faubourgs de Chiraz, notre véhicule se trouve encerclé, happé par une cérémonie de  mariage kashkaï . Les gros jupons roses tentent de courir, tandis que les hommes, toque noire, œil malicieux, dansent en se tenant par la main. Certains martèlent du poing la tôle de notre carrosserie et nous invitent à entrer dans la farandole à grand renfort de cris et de  gestes vifs…

Je suis bel et bien au bout du monde…

Zyprtz1y

                                   

                            JAC, le 27 mars 2009

26/03/2009

L'Iran, à pied, à cheval, en voiture et en train...(7) ISPAHAN

                                       ISPAHAN

Juillet 1973

 

Ispahan me fait l’effet d’un énorme choc esthétique et culturel. Le palais du Tchehel Sotun dit « aux Quarante Colonnes », la Mosquée du Roi, celle de la Mère du Roi …Des merveilles de construction et de décor.

Landscape_View_Isfahan


L’hôtel Shah Abbas,  ancienne mosquée transformée en caravansérail, puis reconverti dans le tourisme, est un havre de grâce. Le thé y est servi sur un plateau d’argent. Différentes sortes de sucre l’accompagnent, petits cubes colorés qui fondent sur la langue. Dans un jardin de roses un barde récite des poèmes d’Hafiz et de Ferdousi. Il scande, martèle les vers d’une voix rauque. Je ne les comprends pas mais ils illuminent le cœur. Le parc, arrosé en permanence, est un délice de fraîcheur. Ce ne sont que bancs, nacelles, pergolas gorgées de fleurs. L’édifice date du XVII ième siècle. Coupoles élégantes de kachi bleu turquoise aux niches habitées par des clans de pigeons.

 

 1215143684_dd62b839b8

                          ( Jardins de l'hôtel Shah Abbas)

La Place Medan-e-Pahlevi est aussi un endroit de rêve, un rectangle vert de quatre cents mètres sur deux cents, ceint de mosquées, de palais prestigieux. A l’origine on y jouait au polo. Des étudiants barbus assis sur les pelouses passent des heures à lire le Coran. Des amoureux transis ne se frôlent que du regard.

A l’une des deux extrémités de la place, se trouve l’entrée du Bazar. De part et d’autre s’affairent des ferronniers d’art. On y entend des chants d’oiseaux, des rires d’ enfants, quelques coups de marteau et bien sûr, les appels des muezzins en écho.

Les ruelles étroites sont encombrées de marchés joyeux. Aucune animosité. Les sourires rassurent.

Une étrange mosquée dite « des minarets branlants attire la curiosité. Il suffit de grimper dans l’un pour que l’autre se mette immédiatement à trembler, par un bien curieux mystère de la physique des résonances. Un simple balancement de pieds dans une tour provoque aussitôt une lente et longue oscillation dans celle d’à côté, pourtant distante d’une quinzaine de mètres. Des scientifiques, paraît-il, viennent du monde entier observer et surtout tenter de comprendre le phénomène. Aucune réponse plausible n’a pu jusqu’alors être formulée.

Depuis un belvédère J’aime aussi regarder la vie sur le fleuve Zayandeh Roudh, qui serpente difficilement en un mince filet que les caravanes de chameaux et d’ânes chargés de tapis traversent sans peine à gué… Dans le crépuscule doré les bulbes légers des mosquées semblent  flotter sur la ville.


Mais j’ai beau m’éloigner en cercles concentriques du cœur historique, partir au hasard des ruelles, des marchés, des labyrinthes, une force contraire, énigmatique, me ramène toujours à la Mosquée Royale,  véritable havre de déshérités, de familles affamées, de voleurs en cavale. Cette bâtisse bleue, de ce bleu fascinant nuancé de turquoise, avec ses arabesques jaunes et noires, trône comme un joyau prestigieux, tranchant sur la palette des ocres de la cité. L’immense coupole de kachi dans un ciel bleu roi est une fête pour l’œil et les volées de pigeons.

Masjid-i shah isfahan

                                 (Mosquée du roi)
Je passe des heures à traîner dans le quartier, flânant d’échoppe en échoppe, puis dans la ruelle des forgerons, visitant une fois de plus le quartier des potiers, la rue des tanneurs, revenant aux gargotes du Bazar avec ses terrasses pleines de fumeurs de narghileh. Un voile au loin. J’entends des petits rires sous les voûtes, quelques cliquetis de vaisselle. C’est l’heure exquise de la sieste où l’intimité se devine aux portes que l’on clôt sans bruit.

Je parcours les rives du fleuve dont l’eau parfois se perd dans les sables. Des vieillards enturbannés le traversent à dos de mulet. Sous les voûtes du pont des Trente- Trois Arches des familles entières boivent le thé, indifférentes aux oiseaux qui tentent de s’approcher.

TME2824-1

                           (Pont des Trente-trois Arches)

Le soir venu, je goûte à toutes les sauces de la cuisine persane : l’abgousht, tout d’abord, mouton aux pois chiches et citrons cuits dans l’eau poivrée. Puis le tchelo kebab, monceau de riz au parfum de beurre rance et de noix grillées…Accompagné de galettes cuites au feu de bois ou sur une pierre, le nang-e-sangak, que je transcris de mémoire et phonétiquement bien sûr.

Le lendemain on écume les boutiques où il est bon d’aiguiser sa curiosité sous quelque prétexte que ce soit. Partout dans les rues tinte une musique de tar, ponctuée de silences éloquents, de pauses inattendues. Quelques cordes pincées et puis plus rien…Silence pendant de longues secondes. Et l’on reste là, subjugué, le cœur serré d’émotion à guetter la suite. Cette musique est un délicieux compromis entre une gavotte du XVIII ième siècle et un morceau de shamisen japonais de geisha.

068_Isfahan_Bazar-e_Bozorg_05

(Bazar-e-Bozorg, couches géologiques d'épices, du primaire au quaternaire)

Les Isfahanis disent de leur ville : « Isfahan, nefs-e-djihân », ce qui veut dire que leur cité est « la moitié du monde ».

Je n’avais en ce temps là aucune peine à le croire.

                 Lutfallah Mosque, Isfahan

                              (Masdjed-e-Lotfollah)


                                  JAC, le 26 mars 2009

25/03/2009

L'Iran, à pied, à cheval, en voiture et en train...(6) LA PERSE

                                      LA PERSE

 

Village_turquie-est1

Nous passons de l’autre côté de la frontière…Déjà le rythme cardiaque s’apaise et frôle la normale. Les wagons sont plus larges, plus confortables, plus propres aussi. Des employés posent des coussins derrière le dos de chaque voyageur. L’atmosphère semble plus paisible qu’en Turquie. Les premiers Persans rencontrés ne portent aucun regard de curiosité sur les Européens que nous sommes. Quelques sourires. Beaucoup de Kurdes en turban s’installent. Politesses en anglais. Echanges élégants. Certains portent de longs couteaux à la ceinture. L’œil est noir, parfois cerné de khôl, la moustache terriblement guerrière, mais il règne dans notre compartiment (car nous en avons un !) une courtoisie qui n’était pas de mise dans l’est de la Turquie.

Tur70

Dans la campagne, des femmes au tchador brun mordent le tissu pour cacher leurs lèvres. Long serpent de ferraille, le train descend, s’insinue lentement au cœur des vallées. Nous passons tout près de villages de terre accrochés à la paroi rocheuse. Des hommes enturbannés, pantalon bouffant, marchent, fusil à la main. Troupeaux de moutons. La prochaine grande ville est Tabriz. Aurai-je le courage d’aller jusqu’à Téhéran ? Demain ? Après-demain ? Le train « rame » et semble découper la montagne avec un plaisir patient.

Je ne dors pas depuis deux jours. Ou depuis trois. Je ne sais plus. La notion du temps devient tellement imprécise. Le paysage est doux. Au loin se dresse le Mont Ararat. Là-bas, c’est  le Caucase…la neige est là, à portée de rêve. Nous passons tout près d’Erivan, de la Géorgie.  Tous ces noms si jolis…

Recit_voyage_turquie_est_recadree

                                    (Le mont ARARAT)

Je me réveille en sursaut. Nous sommes en gare de Tabriz ! Je dors donc depuis 300 kilomètres ! Je saisis mon sac à dos. Après tout, c’est mieux ainsi. Je descends. Nous verrons plus tard. Me voilà en Azerbaïdjan…Mais dans un état de fatigue extrême.

La gare est assez loin du centre. Je choisis un hôtel au hasard et je dors. Je n’ai pas marché plus de 200 mètres dans cette cité. Au-dessus de mon lit à baldaquin, un immense ventilateur paresseux me caresse doucement l’échine.

Le lendemain matin au petit-déjeuner, je recherche parmi les touristes la bonne âme qui me conduirait à Téhéran. Il y a là un Italien barbu et un Suédois encore plus barbu. Ils acceptent de me transporter. Nous partons aussitôt. Certes, je suis serré dans leur Fiat comme la veille, mais je me repose au contact de gens affables et rassurants.

Au loin une colline est noire de monde…Nous nous approchons par un petit chemin caillouteux…Un marché aux chevaux ! Silence impressionnant. Même les bêtes n’osent hennir. Des Ouzbeks m’invitent à palper des croupes, à caresser des crinières. Rires et plaisanteries. L’un d’eux fait mine de me hisser sur la selle d’une jument. Je voudrais tant rester mais le pilote tient à parvenir à Téhéran avant la nuit.

L’autoroute sur ce trajet de 700 kilomètres se révèle meurtrière. Combien d’accidents, de carcasses broyées sur le bas-côté ! Nous arrivons en fin d’après-midi. La chaleur est insoutenable. Au loin trônent les monts enneigés de l’Elbrouz, mais pas question de rester une nuit de plus dans cette mégalopole bruyante et sans attrait particulier.

Alors je fais du Stop-hôtel. Méthode sûre pour partir rapidement. Un couple de médecins consent à m’emmener à Isfahan en voiture. Le lendemain même. Encore un trajet fatiguant en perspective, sous une chaleur infernale.

                                               JAC, le 25 mars 2009

24/03/2009

L'Iran, à pied, à cheval, en voiture et en train...(5) TRAIN D'ENFER


                                       TRAIN D’ENFER

  Juillet 1973

 Quand le train roule au ralenti, je remarque des soldats qui se tiennent par le petit doigt. Des femmes grosses de jupes et de jupons, courent lourdement à travers champs dans l’espoir de s’accrocher au marche- pied d’un wagon. Le chauffeur, lui, semble ne se soucier que de sa vieille machine charbonneuse. Des poussières noires voltigent dans l’air malsain et donnent un goût âcre à la langue.

13778_56028_leaving_yolcati_12_april_75


Nous sommes en gare de Van dans la soirée. Tout le monde descend ! Un hurlement de bête se propage comme une onde maléfique de wagon en wagon. Quoi ? Et nos sacs ? Qu’est-ce qu’il se passe ?

Sur le quai, des faciès de brute nous dévisagent. Pas de tapis rouge, mais une haie de…malheur. Il faut courir puisque les voyageurs des premières voitures courent. Une course à l’abattoir. Des hommes, yeux exorbités de …je ne sais quoi, de désir peut-être, pincent les cuisses des femmes blanches. Des centaines de mains nous frôlent, nous palpent. Quelqu’un crie : « Vite ! Il n’y aura pas de place pour tout le monde sur le ferry ! » Il y a donc un bateau ? Et notre train ? Embarque-t-il à bord lui aussi ? Comment savoir ? Comment déchiffrer les consignes dans l’obscurité ? Et en turc ! La foule n’avance plus. Les plaques de fer sur lesquelles nous nous tenons tremblent. Clapotis. Odeurs d’huile. Je viens de comprendre…Nous sommes déjà sur le navire ! Par delà les têtes affolées apparaissent des pans de structures métalliques. Visiblement d’ailleurs le ferry est rouillé.

Van_Golu

             ( Van gölü : le lac de Van, pour voyageur fatigué...)

La traversée dure plusieurs heures. Des musiciens au turban coloré chantent en chœur au rythme saccadé des mandolines. Les viandes grillent sur des braseros, parmi des enfants endormis en paquet, les uns sur les autres. Comme des petits corps figés dans la mort. Images fortes que le monde entier a déjà vues : des gosses innocents fauchés par la mitraille.

Mais le pire est à venir…A la descente de l’Arche de Noë, la course effrayante reprend, sur un chemin caillouteux. Les sacs meurtrissent les dos et les mains à chaque pas, à chaque secousse. Des bagarres éclatent entre  attoucheurs de femmes et maris ivres de folie meurtrière. Coups de pieds, de poings, de tête. Des jets de pierres. Je n’ai pas le temps d’avoir peur. Je cours. Puisqu’il faut courir. A  la poursuite du sac à dos devant mes yeux. Je sens des mains qui me saisissent par derrière. Pouah ! Je hurle. Je me retourne et frappe au hasard dans une masse molle. Je me débats avec la force inouïe des bêtes en danger. Quand donc finira cette course dans la nuit ? Quelqu’un happe une information venue d’on ne sait où : nous avons encore deux kilomètres à parcourir...

A bout de force, à bout de souffle, meurtris, nous y parvenons…Mais…le cauchemar est pire : tous les wagons sont pleins !  Même les marchepieds sont occupés. Âprement défendus. Certaines portes ne peuvent même plus fermer. Nous frappons, crions, demandons, implorons…Une seule daigne s’entrouvrir. Une femme malade n’en peut plus…Elle se jette sur le quai ! J’en profite pour prendre sa place. Un père hurle en portant son enfant à bout de bras. Le petit semble évanoui. Il quitte le couloir. Et nous…en avant ! Dans la mêlée de rugby qui cède sous le poids du nombre. Mur mou de soldats grégaires en permission qui ne veulent surtout pas se séparer.

Bresil0197-1

                           (Foule à un stade critique)

Je reste là, incrusté dans une coursive crasseuse, jonchée de papiers, de pelures de fruits, coincé entre des gamins dépenaillés, des mômes qui braillent et se bousculent. Impossible de s’extirper de cette marée humaine. Un silence lourd de menaces plane sur des familles kurdes qui font obstruction. L’hostilité est à couper au couteau. D’ailleurs, tous les hommes en portent un, ostensiblement accroché à la ceinture.

Trois heures du matin dans un train qui traverse l’Arménie turque. Kurdes en familles, opposés à des militaires. Haines réciproques. Cela ressemble à une entrée de stade, dans une foule de supporters frustrés de n’avoir pu pénétrer.

Chine-gare-foule

                               ( Voyageurs pressés, compressés...)

J’ai maintenant la jambe coincée entre la cuisse dure d’un marchand de pistaches et les rangers d’un soldat. Les odeurs sont puissantes : tabac, sueur, boulettes de viandes grillées, uniformes de l’armée, charbon de bois. Couloir coloré : turbans « pied-de-poule », grosses moustaches démesurément longues aux pointes recourbées vers le haut. Couloir dangereux : vols possibles, attouchements mi-figue mi-raisin, cahots du train sur des rails tordus, chaleur extrême de la braise. Aller aux toilettes est une vue de l’esprit : porte condamnée par une famille kurde qui s’y est adossée, confortablement installée à même le sol. Un enfant fiévreux, posé sur un journal, respire difficilement. Sa tête enflée baigne dans les odeurs d’urine et de merde.

Certaines nations sont ingénieuses. Des Hollandais en groupe organisé, très organisé même, se sont barricadés dans les couchettes. A six par compartiment. Nous sommes plusieurs centaines, agglutinés, compactés, écrasés, étranglés dans le passage…Contraste passionnant des cultures. Injustice flagrante du règne animal où la survie est le seul moteur. Parfois les Bataves se risquent à entrouvrir la porte pour prendre la température – ou la tension – chez les pauvres. Ils visitent la Turquie en vase clos, en aquarium qu’ils voudraient aseptiser …avec vue sur le paysage d’un côté et de l’autre,  barricade métallique sur les autochtones aux « odeurs de sueur et de brochettes ». Nous sommes au bord de l’émeute…La guerre va éclater entre Turcs arc-boutés contre les portes et Néerlandais qui assurent par symétrie la contre résistance. La haine se lit dans les regards des grands blonds. Sur le point d’étouffer, je me sens un peu du côté des Ottomans, comme relégués dans les culs de basse fosse d’une route qu’ils auraient construite de leurs propres mains. Juste une ou deux places offertes à quelques femmes et enfants auraient apaisé les tensions…

Nous sommes à ce moment de la nuit à cent ou deux cents kilomètres de la frontière iranienne. Chaque arrêt donne lieu à un sacré remue-ménage. Les voyageurs ont toutes les peines du monde à s’extirper de la mêlée pour pouvoir descendre. Inutile pour les familles en attente sur le quai de vouloir escalader le marchepied auquel s’agrippe une masse compacte de jambes, de doigts, de coups de poulets, de sacs de grains.

A l’approche de la frontière, peu à peu, le couloir se déleste. Des hommes sautent en marche. On respire de moins en moins mal. Les Néerlandais restent barricadés, épiant chaque geste derrière les rideaux. Le couloir est occupé par les Kurdes et les jeunes Européens exténués. Le train s’arrête. Des policiers saisissent les passeports.

Tout le monde descend…C’est à l’intuition que l’on comprend tout ça. Descendre, monter, courir, suivre. Les sacs à dos se bousculent, se précipitent sur le quai. La panique est revenue dans les regards. De nouveau c'est l’agitation dans la cohue pour récupérer les passeports qui nous sont rendus tachés, tamponnés, signés, contresignés. Nous remontons, mais…dans un autre train. Encore un mystère. Nous ne saurons jamais pourquoi. Ecartements différents des roues ?

Ici un régime des rails, là-bas, un autre prend la relève…

16079_56047_south_maden_25_march_76

2278235121_small_1

 (Turquie de l'est, près de la frontière iranienne)                                           


                            JAC, le 24 mars 2009

22/03/2009

L'Iran, à pied, à cheval, en voiture et en train...(4) DIRECTION TEHERAN

                      DIRECTION TEHERAN

 

La gare d’Üsküdar vibrait de jets de vapeur, de coups de sifflets joyeux, de musiques anatoliennes. C’était un dortoir permanent : familles en transit, mendiants laissés pour compte, trains en sommeil aux noms merveilleux pour un jeune routard, Bagdad, Beyrouth, Konya Anadolu.

Pour trouver le bon wagon, il me fallut demander dix fois. D’un employé à l’autre, l’heure du départ s’échelonnait entre 15 h et 22 h…Il arrivait souvent que le train parte avant l’heure affichée. Il se pouvait aussi qu’il soit tout simplement supprimé. Pour être certain de partir, il était d’usage de monter à bord à partir de midi. Les voyageurs avaient le temps de faire leurs provisions, d’écrire leurs cartes postales, de prendre de l’avance sur la nuit.

Dans mon compartiment, nous étions une majorité d’Européens, tous blonds aux yeux bleus : deux jeunes Suédois qui avaient entrepris un tour du monde d’un an. Un Allemand ascète, végétarien affiché qui ne quittait jamais sa position en tailleur. Il voulait se rendre en Inde, via l’Afghanistan. Un couple yougoslave, frère et sœur qui chantaient de bien jolies chansons serbes.

 2127104

                ( Paysage de Cappadoce à Göreme)

 Pamukkale_travertenleri

                ( Paysage de Pamukkale, les concrétions calcaires)

Je me souviens avec nostalgie de ces temps-là où nous étions sûrs de rouler sur de bons rails. Quand l’un descendait pour aller remplir les gourdes d’eau, les autres surveillaient les bagages. On partageait sans retenue. Les bouteilles de limonade chaude passaient de main en main. Le monde nous appartenait. Nous étions sept à vouloir affirmer à un jeune Turc nationaliste que le culte du drapeau n’était pas notre credo. Sept chevelus unanimes à ne pas aimer la guerre, l’armée, les ordres, les marches au pas. Nous rangeons d’office ce pauvre Ottoman dans la catégorie « facho », sans trop connaître les limites de ce terme. Il se prend la tête entre les mains, cherche à comprendre, insiste, va s’aérer dans le couloir, revient, plus déterminé que jamais, voudrait tant nous convaincre. Branko, le Yougoslave, « lâche » les mots tabous dans le pays : « 1915…Massacre des Arméniens, des Kurdes… 

    -Impossible…Mon gouvernement nous l’aurait dit ! Vous mentez ! C’est impossible ! »

Son costume est élimé, mais propre. Il croit en son régime, en son armée, en son drapeau. Il porte fièrement une casquette comme Atatürk l’a demandé à ses ancêtres. Toute information émanant de son président est parole d’évangile. Et tandis qu’il s’obstine à s’en tenir aux traditions en vigueur dans le pays, nous nous efforçons de lui montrer que nous brisons les nôtres à plaisir. Avec le recul, je pense que ce microcosme enfermé dans un décor de théâtre, traduit parfaitement l’affaiblissement des valeurs européennes des années 70. Jeunes bourgeois occidentaux, nous affichons sans vergogne une attitude iconoclaste devant la vieille Asie et lui  jetons avec plaisir au visage notre volonté de bousculer et d’écraser sa culture ancienne. C’en est trop pour ce garçon qui trouve cependant la force et la courtoisie de prendre congé, de nous saluer, avant d’aller occuper une place plus reposante dans un compartiment voisin.

Pauvre jeunesse ! Enfants de riches que nous sommes en ce temps-là. Nos poches sont pleines de dollars et pourtant, nous nous nourrissons de trois verres de thé par jour. Du matin au soir, nous consommons un peu de galette de pain plat et quelques tomates frottées à l’ail, une brochette par-ci, un sandwich par-là. Nous nous entassons à trente dans d’infectes dortoirs. Nous ne faisons confiance qu’à nos congénères, « les sacs à dos » et refusons de nous compromettre avec « les cheveux courts ». Nous sommes sûrs de notre droit chemin. C’est en 1973. L’OPEP se cabre et nous n’allons pas tarder à le payer cher. Nous sommes méprisants sans le savoir et « acceptons la mort pour prouver que nous aimons la vie ». L’Allemand végétarien refuse de s’alimenter et persiste, toujours assis en tailleur, à nier ce qui se passe autour de lui. Drôle de monde. Mais le bonheur se lit sur nos visages. Nous allons en Iran. Bientôt, le train stoppera à Van. Peu importe de savoir comment nous franchirons le lac…

 00FA000000467248                                

  Woodstock

   (Jeunesse des années 70, "Foin des drapeaux, des tabous et des guerres !")                       

                         JAC, le 22 mars 2009

 

L'Iran, à pied, à cheval, en voiture et en train...(3) GUET-APENS

                                 GUET-APENS

 

Le jour même du départ de Masami, je suis retourné à Florya par le train paresseux de banlieue. La famille m’attendait, prévenue par le voisin que j’avais rencontré plusieurs jours auparavant.

Ici personne n’avait vraiment changé. Sauf peut-être la mère d’Ilknur qui paraissait fatiguée, pâle, malade. Les interminables salutations d’usage recommencèrent, ponctuées de silences étranges, sur un rythme protocolaire :

      -Jacques, ottur…nasilsin ? Ne Türkiyede yapiyorsun ? Ne istiyorsun ? (Jacques, assieds-toi…Comment vas-tu ? Qu’est-ce que tu fais en Turquie ? Qu’est-ce que tu veux boire ?)

Image015

( Cérémonie du thé en Turquie...Les Turcs en boivent toute la journée)

Très vite, un oncle à grosses lunettes et au ventre grassouillet m’intrigua. Il me proposait avec une insistance déplacée de venir habiter chez lui. Ilknur acquiesçait, répétait ses offres d’hospitalité exagérée, pensant me rendre d’autant service que l’hôtel où j’étais descendu avait mauvaise réputation. Pensez donc, jamais un membre de la famille Cakit n’aurait fréquenté un tel lieu de perdition : dortoir louche, promiscuité, drogue, descentes de police, sans compter une situation inquiétante, face à la prison !

Je laissai dire et en profitai pour capter les doux parfums épicés de köfte et de döner kebap qui flottaient dans l’air du soir. J’avais déjà trouvé à cette époque une recette du bonheur perpétuel : me délecter des habitudes des autres, des cultures lointaines, des goûts très différents des miens.

313154uk1

A bout d’arguments, je finis par accepter les propositions de l’oncle. Après tout, pourquoi ne pas consentir à être logé gratis ?

Dans sa grosse Buick chromée de partout, il m’emmena jusqu’à l’hôtel dortoir malsain où je repris mon sac à dos, après avoir posé sur le comptoir cinq billets de cinq livres. Le taulier ne jugea même pas utile de quitter des yeux son registre décoré de taches d’encre.

Mon nouveau chauffeur conduisait comme un assassin en cavale, coupait la priorité avec aplomb, accélérait au stop, ignorait les feux tricolores. Je vis plusieurs fois de très près le pare-chocs effrayant d’un camion ou d’un bus. Je me cramponnais tant bien que mal à la clenche de la portière que j’étais prêt à ouvrir à tout moment. Mon cœur battait au rythme des coups de frein, des crissements de pneus, des klaxons, des vitesses passées à l’arrachée…Ma tête heurta plusieurs fois la vitre latérale. Sa grosse Buick pulpeuse rose bonbon cognait négligemment les trottoirs et semblait attirée irrésistiblement par la voie de gauche. C’est avec un immense soulagement que nous sommes parvenus sains et saufs au pied de son immeuble, situé dans un quartier plutôt résidentiel, non loin de l’Université. Je ruisselais de sueur et ce n’était pas la chaleur qui était en cause ce jour-là.

044_buick riviera 1965

Mon grassouillet et zélé camarade habitait un immense appartement au premier étage. Au premier coup d’œil, j’ai tout de suite su que je n’y traînerais pas. Tout n’était que désordre : chaussettes trouées exposées sur la moquette, slips douteux abandonnés sur les fauteuils, vaisselle sale empilée sur une chaise. Ses manières serviles et ses regards déplacés sur ma personne m’horripilaient au plus haut point. Je haïssais cet homme veule, empressé et malsain. Il fallait vite trouver une idée pour lui filer entre les doigts. J’ai prétexté une petite faim, bientôt suivie d’un faux malaise, puis d’un épouvantable mal de tête. La fatigue du voyage…A la vérité, il fallait voir mes mains moites et tremblantes. J’avais constaté que le frigo était vide. Je lui ai demandé d’aller me quérir une boisson fraîche dans une boutique proche devant laquelle nous venions de passer. Il s’est exécuté de bonne grâce et hâté vers la porte tout en m’enjoignant de m’allonger sur le canapé en l’attendant…J’ai patienté quelques secondes interminables pour m’arracher de là. Malédiction ! Le salaud m’avait bouclé à double tour ! Alors, sans réfléchir, j’ai ouvert la fenêtre qui donnait sur la cour intérieure et, progressant par le balcon et une canalisation extérieure, j’ai sauté…

J’étais libre et bien décidé à le rester. Je n’avais cure de rencontrer mon violeur présumé, car une fois parvenu dans la rue, je pouvais compter sur la solidarité des passants honnêtes qui, à n’en pas douter, n’auraient pas hésité à me prêter main forte.

Istanbul, c’était fini. Pour moi, la page était tournée. J’avais faim d’autres horizons, d’autres aventures. Ma décision était prise au moment de m’engouffrer dans une autre Buick, un taxi antique des années 40, d’un vert pomme à vous donner envie de croquer dans l’allégresse.

141509_ThunderbirdVerte500

                   (Buick rose dépassée par les événements...)

J’ai trouvé un hôtel à deux pas du Bazar et j’en suis parti le lendemain même pout Téhéran, toujours aussi enthousiaste. Il était temps !

                                  JAC, le 22 mars 2009

20/03/2009

L'Iran, à pied, à cheval, en voiture et en train...(2) ISTANBUL BIS


                             ISTANBUL BIS

 

J’ai retrouvé une fois de plus la ville d’Istanbul que j’avais tant aimée trois ans auparavant et, dans la cohue de la gare de Sirkeci, j’ai perdu de vue mon mystérieux Asiatique. Je l’ai retrouvé quelques instants plus tard, assis sur un banc, un plan de la ville étalé sur les genoux. Il traçait du doigt un itinéraire sur la carte et tentait de se faire comprendre auprès d’un chauffeur de taxi qui ne savait pas dans quel sens la lire. C’est tout naturellement que je lui suis venu en aide. Il recherchait justement la même chose que moi : un hôtel bon marché, genre auberge de jeunesse pour routard à 1 euro la nuit.

Dès lors, nous ne nous sommes plus quittés pendant cinq jours. Nous écumions la ville de long en large, nous arrêtant de temps à autre pour nous désaltérer ou pour échanger nos projets. Nos haltes étaient aussi pour moi autant d’occasions d’étudier son passeport, le document officiel le plus instructif que j’eusse connu. Sous la rubrique « métier », on pouvait lire « no occupation ». Et ça me faisait rire et rêver.

Ziriako_1103209823_a

        (Istanbul, vue du quartier "Galata", à gauche "Sainte-Sophie")

Bien sûr, j’ai emmené mon Oriental « extrême » jusqu’à Bakirköy, retrouvant sans difficulté la rue Yakut. Mais j’y appris par un voisin les nouvelles les plus affligeantes : Amine était morte récemment d’un cancer ; la mère travaillait comme femme de ménage chez un riche intellectuel d’Üsküdar qui l’exploitait ; Sema vivait à Edirne avec un chanteur violent et alcoolique et Sabi, pour finir, purgeait une peine de prison de six mois pour activisme politique. Je restai coi, ému par ces informations bien tristes. Bien entendu, les Cakit m’attendaient à Florya et, bien évidemment, ils seraient très heureux de me revoir. Je décidai de m’y rendre seul un autre jour, quand Masami partirait vers Beyrouth en bus, muni de son fameux passeport en accordéon, de son attaché case et de sa cravate verte.

Le soir, nous marchions dans Galata, tout près de la tour. Je ne craignais pas les ruelles sombres, car mon compagnon était ceinture noire, troisième dan de judo et de karaté. Nous passions notre temps chez un luthier, occupés à l’observer polir des corps de mandolines arabes. Mon plaisir était de toucher les cordes, de les pincer doucement, d’humer la douce odeur du bois mêlée à celle de la colle. Parfois, un amateur passait et essayait un instrument, prenant des airs dramatiques.

Charbelagenda

Au sortir de l’atelier du luthier, un boucher nous a balancé un seau d’eau sale dans les jambes. Il avait un rire titanesque. Deux de ses arpètes se tenaient en retrait et nous insultaient tout en détournant le regard. Masami ne dit mot, laissa passer un instant…Je savais ce qu’il préparait. Soudain, il poussa un hurlement de bête fauve et se mit en position de karateka, prêt à tuer nos agresseurs. Je les revois encore détaler et disparaître d’un trait dans l’arrière boutique, la terreur aux yeux. Il prolongea un bon moment sa posture d’attaque, rigoureusement immobile.

                  Bv000007        

Ce n’est qu’un peu plus tard, dans un petit restaurant que nous avons laissé éclater nos rires et notre joie. Ce fut un dîner d’adieu, plein d’émotion et d’échange. Le lendemain à cinq heures, je l’entendis descendre doucement par les barreaux du lit gigogne. Son destin l’appelait à Beyrouth où il comptait séjourner quelques mois.

2007-06-28-09-01-50-Souk-d-Istanbul

                 ( Bazar, dit "kapali çarsisi", avec des i sans point...)

                                 JAC, le 20 mars 2009

L'Iran, à pied, à cheval, en voiture et en train...(1) L'ORIENT-EXPRESS


                          

L'ORIENT-EXPRESS


The-orient-express-stops

 

Juillet 1972. Crâne rasé. Petites lunettes rondes. Je pars en train, le fameux Orient-Express. Direction l’Iran. Je ne dispose que d’une toute petite place assise, serré que je suis, entre une volumineuse femme turque empêtrée dans ses robes et quatre enfants grecs turbulents. Peu importe le confort quand on a 26 ans « et des tilleuls verts sur la promenade… », mais après 48 heures et deux mille kilomètres de cris, de secousses, de promiscuité, la grosse fatigue vous prend et vous donne la nausée.

 J’ai de ce trajet jusqu’à Istanbul le souvenir d’insomnies irritantes. La lumière du compartiment me meurtrissait les tempes. Je passais des heures et des heures à compter les arrêts ; à inventorier méthodiquement les bruits et les odeurs. Déambuler dans le couloir ne présentait aucun attrait : courants d’air, passage encombré de valises trop pleines ficelées de cordes de fortune, paquets mal fermés, allées et venues de zigotos éméchés. Heureusement, j’avais Masami Yakusaï pour me distraire.

C’était un jeune Japonais. Il se concentrait fortement sur une photo en noir et blanc accrochée à la cloison, face à lui. Elle représentait…la cathédrale de Chartres. On ne peut pas dire qu’il ennuyait le monde avec sa conversation. Il est demeuré en position zen pendant trois mille kilomètres. Sa différence m’intriguait, ses silences m’attiraient. A chaque contrôle de frontière, j’eus l’occasion de le voir déplier…ses trois passeports collés les uns aux autres, formant un étrange accordéon frappé de multiples tampons de partout. Il semblait n’avoir d’autre objectif dans la vie et sur terre que la visite systématique de ses coins et ses recoins. Méthodique, il établissait des listes de tout ce qu’un pays offre à voir, à manger et à boire.

 

Kiku2


D’autres détails encore me le rendaient plutôt sympathique. Il arborait une cravate verte et gardait en toute circonstance un maintien très digne. Aucune des contingences du périple en train ne semblait avoir de prise sur lui : promiscuité, chaleur, odeurs de pieds gonflés, contrôles à 4 heures du matin, cris intempestifs d’enfants exténués, excités par les restrictions de plus en plus pénibles de leur espace.

Cravate_verte

Je me souviens qu’au poste frontière grec, notre Nippon impavide a étonné tout le compartiment et les fonctionnaires en présentant pour tout bagage un attaché case en cuir et un sac plastique à l’image des Nouvelles Galeries, contenant un pantalon de rechange. Le regard soupçonneux de l’agent hellène, au demeurant fort moustachu de sa personne, ne l’a pas ému un instant. Après avoir déballé courtoisement son futal, il l’a réintégré dans ses plis originels, à sa place et ceci, sans le moindre mouvement d’humeur. Tous les voyageurs n’avaient d’yeux que pour ce personnage énigmatique, tandis que dans le couloir, des Turcs d’Allemagne, assis sur des valises en carton, chantaient en pleurant leur retour au pays natal.

 Orientexpress006b                                    


                                JAC, le 20 mars 2009

13/03/2009

Ethiopie : le marché de Sembete


15 janvier 2006, Kombolcha, Ethiopie,


Marché de Sembete. Des chameaux partout, conduits par les prestigieux Afars du Danakil. Quelques bêtes portent des barres de sel.

Plus loin, les Oromos avec leurs vaches et leurs ânes. Tout ce monde trouve sa petite place : zébus, moutons, Afars, ânes, femmes oromos sous leur ombrelle noire et leur robe violette, voleurs, dromadaires, mendiants, bonimenteurs.

Une rivière en bas du marché, tout en bas, là où l’on lave le linge et les bêtes. Puis, un second espace, dit « Mercato ». Mais comme je subis une concentration inquiétante de faux guides à mes trousses prêts à me …détrousser, voilà le coupe-gorge où il est exclu que je me rende. Je le leur fais savoir. Ils protestent. Quelques échanges de coups derrière mon dos que je leur tourne ostensiblement, une fois de plus. Que de précipitations irritantes à vouloir me montrer ceci ou celà, alors que seul mon œil de rapace est habilité à savoir où je me dirige.

Les pauvres petits voyous ne peuvent me suivre .

C’est un comble pour un guide, de ne pas savoir où le guidé vaque…

Mon obsession est la photographie, non les bijoux clinquants posés sur le sol battu parfumé de crottin d’âne et arrosé de pissat de dromadaire .

Car il faudrait alors se pencher pour examiner les breloques de plus près. C’est le moment tant attendu où les poches sont vulnérables car béantes et gonflées.

Des centaines de parapluies noirs tournés tous dans le même sens, des robes longues et mauves. Des colliers surpeuplés.

C’est le plus joli marché qu’il m’ait été donné de voir.

52530014-1 35640002-4  

ETHIOPIE - (3) janvier 2006 001-2

77420010-4

77420002-3                             

35640001-3

                        

                              JAC, le 13 mars 2009

06/03/2009

Revoir ma Normandie...

#7 juillet 2002, Saint-Saëns, France ,

Il pleut sur Paris et ses embouteillages. Nous prenons péniblement la direction de la Normandie, à la poursuite du Tour de France, passé par là, il y a deux jours. Quelques banderoles, quelques panneaux nous le font savoir. La route mouillée est jonchée de petits drapeaux tricolores et de slogans gigantesques à la gloire de certains coureurs.
   Gournay -en- Bray

« En 1202 Philippe Auguste s’empare de la ville… »
La région est déjà associée à l'image de mon père. C’était pour moi une ville frontière. La limite enfantine entre le réel et l’imaginaire. Au -delà, c’était l’inconcevable pays des Tartares, celui des clowns mangeurs d’enfants, celui des forêts sauvages où les voyageurs disparaissaient mystérieusement, laissant sur les fougères trois gouttes de sang. Nous allions de ferme en ferme, dans la Traction Citroën noire qui sentait l’huile de vidange et les pneus propres.
   Brémontier- Merval

C’était un château immense gardé par de gros chiens noirs au collier de métal armé de piquants, un lieu malgré tout hospitalier pour les adultes parce qu’on leur offrait de larges tartines de pain, du camembert un peu fait et du cidre un peu dur.
La forteresse, lieu naguère sinistre et prestigieux, existe-t-elle encore?

42-chateau-de-bremontier-web-zoom-1

          (La "forteresse" vue avec des yeux d'enfant...)

   Forges-les-Eaux

« Le 3 juillet 1630 Louis  XIII y accompagne la reine Anne d’Autriche et le cardinal Richelieu… »
   La ville m’était interdite. Je m’y rendais en secret, à vélo, l’après -midi, quand mon père travaillait loin de la maison. Nous faisions les délurés agités dans les rues, en criant fort notre joie de vivre. Si l’un de nous avait sur lui un ou deux francs, il achetait une glace à partager en cinq ou en six…
   La route descend légèrement vers Buchy, puis remonte. Quatorze kilomètres. Les coureurs n’ont mis avant-hier que quelques minutes à les parcourir. Nous faisions des sprints inutiles dans la côte et dilapidions notre jeunesse avec frénésie.
   Buchy

B.U.C.H.Y….Mon innocence. Mes parents. Une maison. Un jardin. Une chambre qui sent le renfermé, à l’image de moi-même adolescent.
A l’entrée du village la route ondule de trois longues bosses, passe devant le collège où j’ai échappé à la mort à l’âge de 22 ans. Je m’étais précipité alors dans la loge du concierge pour réclamer, hagard, un verre d’eau. Je suffoquais, j’ haletais.
  « Très belles halles du XVIII ième siècle , construites en bois de chêne et dont l’une est pavée de briques… »
Le marché bruyant du lundi. Le jeu habituel consistait à en faire le tour lentement plusieurs dizaines de fois dans la matinée, dans les odeurs de volailles, d’œufs frais, de beurre à la motte et de fromage de Neufchâtel. Les garçons passaient dans un sens et croisaient des groupes de grosses filles rougeaudes un peu niaises. On s’y rendait à pieds. En 1950, j’ai le souvenir d’y être allé plusieurs fois en voiture à cheval. On attachait les bêtes en entrant, sur la gauche, dans une cour.

Img-1656


Le clochard Joseph à la voix éraillée, hantait gentiment les lieux de son alcool chanteur. A n'importe quelle heure du jour et de la nuit, il hurlait à tue-tête sa chanson préférée « Joseph est au Brésil », qu'il agrémentait de créations littéraires  suggestives toutes personnelles, dont la teneur ne quittait jamais le domaine des performances sexuelles improbables du héros auquel il n’avait aucun mal à s’identifier puisqu’il portait le même prénom.
Dupriet, le roi des cafés de la Grand-Place, le boucher aux doigts difformes (accident de hachoir), claquait à plaisir les dominos sur la table du bistrot ou sur les cuisses de ses maîtresses et, d’une voix de stentor, faisait taire à l’encan le plus bruyant des camelots.
Guérard, le gros facteur aux joues rouges, grand amateur d’eau de vie et d’amours à la sauvette, baissait la tête jour de marché à cause des maris.
Il faut passer devant…prendre tout droit après… j’ai oublié les noms…J’allais chercher le lait et les œufs chez…
La petite montée devant le pont …la ligne de chemin de fer Rouen - Lille…

              280px-Gare_de_Montérolier-Buchy_-_Intérieur


Là. C’est là …La rangée de peupliers entoure toujours la maison de briques rouges…S’arrêter discrètement. La boîte aux lettres est cachée par les feuilles des arbres…
Rien n’a changé. Si, le jardin a disparu…Remplacé par une pelouse. Les fraisiers ont été arrachés. Les lilas décapités. La rhubarbe sacrifiée. Les kiwis n’existent plus. Confisqués, au profit d’une balançoire de supermarché. Et peut-être même de nains en plastique, je ne pourrais  l’affirmer, à cette distance on ne voit pas bien…

Maison Jacques


Vite, allons à Saveaumare. D’ailleurs les nouveaux propriétaires ouvrent prudemment une fenêtre et montrent un visage inquiet. Comme le faisaient ostensiblement nos parents pour décourager les intrus potentiels.
La petite école Paul Bert n’a pas vieilli. Le terrain de hand-ball n’a pas été transformé en parking pour voitures d’occasion à vendre. Mais je reconnais là, je vois Jacky Brinel…Je l’appelle …" Tu me reconnais ?
   - Non, je ne vous reconnais pas. Je ne m’appelle pas Jacky. C’est mon voisin."
Il dit ne pas connaître mon nom. pourtant il habite ici depuis 10 ans.
Je pleure intérieurement : les larmes ne coulent pas. Océane ne comprend pas mon émotion.
Nous descendons vers Clairefeuille. La grotte où sont morts onze enfants en 1995.
L’endroit est toujours interdit d’accès. Nous nous y introduisions, enfants, torche à la main, malgré les avertissements très fermes des adultes. Il fallait coûte que coûte vérifier par nous-mêmes ce que tout le pays racontait : long tunnel datant de la dernière guerre, cache d’armes, d’explosifs, de gaz mortels. Les messages de prudence n’y faisaient rien. Le cœur battant nous soulevions des pierres, des caisses. L’explosion, les émanations de gaz auxquelles nous avons échappé à l’époque,se sont  produites 40 années plus tard .
Bilan : 11 cadavres. Parmi les noms portés sur la plaque commémorative, figurent ceux de la famille de mes anciens camarades de classe. Leurs petits-fils ont voulu aller plus loin que nous. Ils en sont morts.
   Montérolier.

Le petit cimetière est endormi. Le village aussi. Il est midi. Tout le monde est sans doute à table. Ou parti chercher fortune à la ville.
Le tas de terre où gisent nos parents.
Silence.
Les voisins d’alors, parfois fâchés pour des broutilles, sont à présent réconciliés , regroupés, un peu en désordre.

   Allons à La Boissière au restaurant de la Varenne, haut lieu gastronomique de la région. C’était il y a 40 ans un café de routiers où le patron M. Hague racontait des histoires, faisait rire les femmes, pérorait au milieu des joueurs de cartes et de dominos.
   Le serveur, trop bien élevé pour l’endroit que j’ai connu bien avant sa naissance, ne sait rien, bien sûr, de l’histoire de ce restaurant où il sert les vins dont il récite par cœur les mérites .
   Saint-Saëns

« En 1592 Henri  IV y fait allumer un incendie dans le but d’éloigner les troupes espagnoles qui voulaient investir la ville… »
 Ma maison natale est désespérément silencieuse. Je cherche en vain la ferme de Lihut où nous nous rendions parfois le dimanche en calèche. Un grand corps de ferme, me semble-t-il, en briques rouges, quelque part sur une colline…Beaucoup de vaches…Une balançoire? …Une mare en tous cas où fourmillaient les canards. ..
Mais où est-ce ?

 Aujourd’hui j’ai tourné pour toujours une page en ouvrant le livre des souvenirs.

  Ph76_stsaens                                 

             ( Saint-Saëns, Seine-Maritime, 2142 habitants)

Lpapaysdebray3

                                          


                               JAC, le 6 mars 2009

22/02/2009

ON THE ROAD AGAIN...

La route. Continuer. Bourlinguer. Besoin de se reposer. De repartir aussitôt. Cette folie située quelque part entre l'envie de fuir et le besoin absolu de rester. L'errance désirée et haïe.
En Ethiopie tout moteur posé sur trois ou quatre roues est considéré par les tribus du sud comme un taxi...Les hommes montent d'abord sur le toit : ils savent qu'il n'est jamais facile d'en déloger un guerrier armé d'une kalachnikov. Le camion surchargé, brinquebalant, parvient à bon port grâce à une série de miracles dont personne ne s'étonne puisque Dieu est Ethiopien et orthodoxe. A Madagascar les taxis-brousse roulent, tanguent, toussent, tremblent de toutes leurs portières, de toutes leurs casseroles. L'Arche de Noé croule sous les pintades, les cochons ficelés, les poulets attachés les uns aux autres par les pattes. Le "bateau" déborde de sacs déchirés, de pneus empilés, de resquilleurs agrippés à la porte arrière.
Rouler. Toujours rouler. Plus loin. Toujours plus loin. Il faut traverser des régions désertiques lacérées de pistes de cailloux, où la poussière se dépose sur tout ce qui vit, tout ce qui respire, qui ne respire que d'un poumon, qui ne dort que d'un oeil à cause des mouches, qui gît là, sans aucune utilité : banc effondré, carcasse de voiture démantelée, pieds de lit en fer, sacs de ciment desséché, bicoque sans toit, tonneaux abandonnés.

Et les camions ! Camions-citernes, camions mammouths, camions forteresses hérissés de pointes, de tôles, de poutres, camions bulldozers aux mâchoires démoniaques, camions cathédrales bardés d'amulettes et de photos d'actrices à la gorge pigeonnante. Au Kerala on croise des camions "animaliers" , friands de tigres peu aimables ou de paons dédaigneux, des camions "chrétiens", exhibant Jésus "super star" sur fond de ciel bleu de Prusse...L'avant est rutilant de phares peinturlurés de rouge, de vert, de mauve. Le capot scintille d'arabesques, de silhouettes d'oiseaux, de perspectives grandioses sur Jérusalem. Les camions "hindouistes" arborent Ganesh, énorme dans sa peau rose bonbon ou Vishnou aux bras multiples. Les camions "musulmans" affichent en grandes lettres le nom d'un prophète ou des mots sacrés. "Mubarrak" revient régulièrement. "Al Karim" n'est pas mal placé non plus. La face postérieure présente une mosquée aux minarets filiformes sur une nuit profonde piquée d'étoiles, surveillée par un immense croissant de Lune. 

La route. Lieu de vie et de mort. D'amour et de haine. Honnie et implorée. Reflet fidèle des rêves et des angoisses de l'homme...

Camion au Niger-1   Camion du desert 1                           Promenade-en-camion    Ug3-4205                                    (photo Rhett A.Butler )

Radjahstan 2000 052-5

Radja 03 (3) 026-4

Kerala, Inde du sud, janvier 2003 023-1

Kerala, Inde du sud, janvier 2003 027-1

Kerala, Inde du sud, janvier 2003 037-3

 50330002-2 83670023-6                                               

                                          

                                                JAC, le 22 février 2009               

21/02/2009

UN OPERA AU COEUR DE LA FORÊT

8 juillet 2007, Andasibe, Vakona lodge, Madagascar,

Andasibe , Vakona Forest Lodge

La brume se dissipe et le soleil tant attendu descend, descend les pentes de la forêt, descend jusqu'à cette immense bâtisse de bois au bord du petit lac.
Clapotis sous le petit pont.
La porte grince. A peine. Le feu dans la cheminée crépite et pétille. Parfum de café. De lait chaud. De croissant.
Silence. Attente.
Du fond de la voûte gigantesque monte un air probable d'opéra. Le disque craque, hésite, déraille. Une voix de ténor s'insinue, progresse et fait taire peu à peu les cris déchirants du vinyle. L'Ave Maria de Gounod...Au coeur de la forêt ! C'est un peu le rêve exaucé de Fitzcaraldo en pleine Amazonie...
Cette voix de cristal, oui, c'est celle de...le nom m'échappe. Un homme âgé m'observe puis vient au secours de ma mémoire...
    - C'est Aureliano Pertile, monsieur, le plus grand ténor du monde,  il y a une cinquantaine d'années. Vous aimez ?
Je ne peux que lui répondre d'un bref hochement de tête.
Et les larmes qui coulent sur ma joue et dans ma tasse ne sont ni celles du froid ni celles de la nostalgie.

               

                AurelianoPertilecopLib

800px-Fitzcarraldo_Screenshot
 (Klaus Kinski dans le film de Werner Herzog Fitzcaraldo)                     

                                    

                               JAC, le 21 février 2009

20/02/2009

LE CINEMA DE LA RUE EN INDE

22 décembre 2002, Cochin, Kerala, inde du Sud,

Il y a dans Cochin des affiches ringardes de cinéma à l'eau de rose où les acteurs pleurent leur amour perdu, qu'ils finiront bien, je suppose, par retrouver par hasard à la fin du film, avec quelques morts de plus dans le camp des méchants.
Devant ces immenses panneaux bariolés, peinturlurés aux couleurs extravagantes, glissent des saris, cheminent des dhotîs, errent des turbans, loin de penser que leur vie est peut-être aussi un film à l'eau de rose, avec tous les piquants et les désespoirs que l'amour et l'ambition infligent.
Des vaches, des chèvres, des chiens, des rats, passent eux aussi devant ces images gigantesques et offrent des scènes humoristiques décalées par rapport à l'expression poignante des personnages peints.

Kerala, Inde du sud, janvier 2003 041-4

Kerala, Inde du sud, janvier 2003 042-3

Kerala, Inde du sud, janvier 2003 043-3
                            

                                               JAC, le 20 février 2009

17/02/2009

AVOIR VINGT ANS, UNE 2CV ET DES VALISES...MAIS PENSER AU RETOUR

Un autre jour, alors que nous faisions comme souvent le tour de l'aéroport de Yesilköy à plusieurs voitures, un cousin nous suivait de très près en scooter. J'avais confié le volant à un camarade de virées nocturnes.  Il faisait de rapides progrès, même après seulement deux leçons. Je jouais l'inspecteur du permis de conduire... Se trompant de pédale ( ça peut se produire le jour de l'examen) et croyant débrayer, il a freiné brutalement. Je revois la face du pauvre cousin heurter la vitre arrière. Dans le choc, certes sans gravité, j'avais perdu mon bouchon de réservoir. Impossible de le retrouver. Je l'ai remplacé par un chiffon. Nous sommes rentrés à Bakirköy un peu honteux de notre inconséquence. Le lendemain, je devais me rendre à Florya. Je n'avais pas parcouru trente mètres que le moteur éternua, toussa, suffoqua et que la 2CV se mit à sursauter dans un terrible râle d'agonie...C'était ma première panne !
Je réussis à l'aide de tous les enfants du quartier à la pousser jusqu'à la station-service la plus proche. Le diagnostic du patron fut sans appel :
    - Seker karbüratörde !
On avait glissé du sucre dans le réservoir d'essence ! Qui avait bien pu me faire cette vacherie ? Moi qui croyais n'avoir dans le quartier que des amis...La voiture est restée sur place, le temps d'un nettoyage systématique des pièces caramélisées. Le père d'Ilknur a absolument tenu à régler la facture de la réparation.

Les premiers signes de l'automne s'annonçaient peu à peu. Les 2CV étaient de plus en plus nombreuses à quitter Istanbul par la Londra Asfalti. Certains soirs, j'étais pris d'angoisse à la vue de gros nuages d'orage qui barraient l'horizon du couchant. Et puis, pour tout dire, j'avais reçu un télégramme de mon père, m'enjoignant de rentrer.
Je sentais qu'il fallait devoir me résoudre à quitter ce pays, cette famille, cette musique. J'y avais  rencontré des gens chaleureux, connu des joies inimaginables, des frayeurs enfantines aussi, des accidents cruels, un lynchage bestial sur une plage, une émeute sur un stade de football. Un carambolage particulièrement violent occupait souvent mes pensées et nourrissait mon indignation : une petite fille gisait sur le bord de la route, le corps grossièrement enveloppé dans un journal. La mère hurlait de douleur tandis que le père se battait avec l'automobiliste responsable. Je revois ce petit corps secoué de tremblements. J'avais la nausée. Des enfants déchiraient petit à petit des coins du journal pour mieux voir le cadavre...
Je rassemblai mes derniers sous pour faire mes pleins d'essence et mes dernières forces pour trouver la volonté de partir. Je laissai toute ma batterie de cuisine à Amine, mon paquet d'enveloppes quasi vierge à Sema, deux ou trois stylos à Sabih, qui, les larmes aux yeux, me serrait fort dans ses bras. Puis, valises vides mais le coffre lesté de deux énormes pastèques, je quittai la Yakut sokak en saluant dans l'exubérance, à grands renforts de gestes démonstratifs. Je me livrai à mon show favori de zigzags automobiles, pour en finir en beauté, sur une pitrerie facile, propre à dissimuler mon émoi. Je partais vers la Bulgarie, les vides-poche garnis à ras bord de gâteaux au miel, de loukoums fondants de sucre glace, de böreks encore chauds. Je m'en allais rejoindre ma civilisation occidentale baignée d'autres certitudes. Ma 2CV avait souffert en trois mois : pare-choc arrière embouti, "karbüratör" très fatigué, rétroviseur étoilé. Rien de grave en somme, eu égard aux aventures que j'avais traversées. Un miracle même !

J'ai parcouru les 3000kilomètres qui me séparaient de la Normandie en 3 jours ! Une folie ! Une inconscience d'analphabète ! Edirne...la Bulgarie dans l'autre sens...Sofia...la frontière yougoslave...La voiture embaumait l'Orient : pastèques, melons, loukoums, brochettes de mouton...Pour la route, j'ai pris un jeune couple de stoppeurs parisiens. Ils revenaient d'un séjour de six mois au Népal, après avoir rompu leur contrat pour la grande aventure en Himalaya. Nous dormions au bord des routes. Les nuits étaient belles, criblées d'étoiles. Nous avons traversé l'Italie par le nord. Le pays me sembla insipide avec son asphalte ordonnée, ses péages prohibitifs et, sur les aires de repos, sa cohorte de revendeurs à la sauvette de montres volées.

 La Normandie m'accueillit sous la pluie. J'avais perdu 14 kilos, peut-être aussi la confiance de mes chers parents mais découvert sans doute le secret de la vie.

 Yol_manzarasi_2_2-1

                                        

                                      JAC, le 17 février 2009

16/02/2009

AVOIR VINGT ANS, UNE 2CV ET DES VALISES...CELEBRITES TURQUES(9)

On me présenta des gens raffinés, affables, habitués des plateaux de télévision et, pour tout dire, célèbres dans le pays. Demir, le père, dirigeait un grand journal. Ce qui ne l'empêchait pas dans la journée de "sécher" la Rédaction tandis que  le soir il  forçait un peu sur le whisky tout en fumant de lourdes cigarettes. La mère, Iklima, aimait à recevoir des voisins, des passants, des amis pour leur offrir du thé et des cadeaux. Pendant les vacances,  ils habitaient une résidence somptueuse à Florya et passaient leur temps à manger des brochettes ou des poivrons farcis. 

 Image015-1                       

                           (thé sur thé...)

Ils avaient des enfants dont je me rappelle les noms : Ilknur, Sennur, Nurdohan, Necda...tous gâtés par la nature et leurs parents, friands de bonbons, de Coca et de virées en voiture, ma voiture.
Je me rendais chaque jour en ce lieu fleuri et doux, passant mon temps à la plage avec Sema et Ilknur, consommant  jus de fruits, thés et kebap sur le compte du père :
    - Don't worry, my father pay, disait Ilknur sèchement aux serveurs.
Le soir, nous dînions au restaurant à quatre ou cinq. Demir payait au mois. C'était un dîner spectacle où passaient nombre de chanteurs et d'artistes parmi les plus connus en Turquie.
 Après le repas, nous partions à plusieurs véhicules le long du Bosphore ou à Büyükçekmece.

GalleryImages_iþte o anlar_Atlas fotoðraf yarýþmasý_b.cekmece-gorkemkizilkayak

          ( Pont de Buyükçekmece, Büyükçekmece köprüsü )

Nous buvions thé sur thé. Il y avait là de gentils frimeurs au coeur tendre. Parfois aussi, nous allions chez Ömür, libre-service droit venu d'Amérique. Une sorte de drive'in où nous mangions des frites au ketchup dans nos voitures. Un cinéma en plein air nous attirait une fois ou deux par semaine. Les films montraient une bonne cinquantaine de morts côté écran. Côté salle, on pouvait compter aussi sur le même nombre d'altercations, au milieu des pleurs et des hurlements des femmes et des enfants. Beaucoup tentaient de s'échapper en se faufilant dans les allées encombrées de sacs ou de berceaux, pour finalement s'endormir, épuisés par tant d'agitation. Les spectateurs allaient, venaient, sans réelle volonté de suivre l'action. Certains quittaient provisoirement leur siège pour aller quérir des brochettes ou des pistaches, puis revenaient s'asseoir à une place vacante. Entre temps dix hommes de plus avaient été lâchement poignardés dans leur sommeil, dix femmes étaient mortes dans un incendie, mais les grignoteurs continuaient à suivre l'intrigue sans difficulté. A l'instant crucial où un crime allait être commis, des gens hurlaient pour prévenir leur héros de ce qui l'attendait et jetaient l'anathème, poing levé, sur les "méchants"...Certains supporters même, déçus par leur poulain, quittaient la salle en crachant par terre.

Yilmaz20guney20compresstp7

Après un mois de cette vie de plaisirs, j'appris que le Consulat français me recherchait. Un officiel me retrouva à Bakirköy, rue Yakut, en me priant de "prendre contact d'urgence avec ma famille"...Je dois bien avouer que dans cette euphorie estivale, le temps s'était écoulé sans que j'y prenne garde et que les pommiers de Normandie m'étaient sortis de la tête. J'étais ici sur une autre planète. Je savais que dans mes rêves, il y aurait deux espaces-temps : l'Avant et l'Après Turquie. Au milieu, venait de se dérouler l'événement le plus saillant des vingt-deux premières années de ma "carrière".

Mes parents rassurés (ils avaient redouté le pire), je poursuivis ma quête. Vint le moment de la fête de la circoncision de Nurdohan. J'eus le privilège d'en être l'invité de marque. Trois ou quatre cents personnes se trouvaient rassemblées dans une immense salle où des chanteurs connus exerçaient leurs talents. L'immense vedette d'alors, Zeki Müren, mi homme, mi femme,  était venue chanter trois de ses tubes. J'appris qu'il était mort en 1996. Nurdohan, assis sur les genoux de son père, pleurait en silence. Ce contact avec les artistes me permet de faire la transition avec un événement d'une importance extrême qui perturba quelque peu les habitudes du groupe que nous formions.

C'était vers la fin du mois d'août. Nous étions sur la plage. Quelqu'un, parmi nous, a crié :

    - C'est Göksel ! C'est Göksel ! ...

Tous les doigts s'étaient pointés en direction d'un homme, blessé au pied, très proche, physiquement de Johnny Halliday. Göksel était aussi populaire en Turquie que l'autre l'était en France. Nous étions bouleversés de le voir en chair et en os...D'ailleurs l'os apparaissait au travers d'une large entaille à l'orteil. Ilknur a très vite pris la direction des opérations de sauvetage. Göksel l'a suivie sans hésiter. A cinq, nous l'avons hissé dans ma 2CV déjà fort cabossée, poussiéreuse et tapissée de coques de pistaches. Notre Johnny turc s'est installé tant bien que mal sur la banquette arrière et, m'improvisant ambulancier, j'ai conduit la star nationale à l'hôpital. Là, des infirmières l'ont pris en charge et placé sur un brancard. Nous avons patiemment attendu à l'extérieur. Lorsqu'il est ressorti, le pied lourdement bandé, il fut surpris de nous revoir.

Il devait donner un concert le soir même à Aksaräy. Il nous a invités à son spectacle. Au retour vers Florya, une joyeuse panique régnait dans la citroën. Demir me prêta une cravate et une chemise blanche. Il ordonna à sa fille d'aller m'acheter une veste de cuir et des chaussures, pointure 41...Le soir, nous étions là, émus dans la salle de spectacle.

Göksel fit son entrée en scène avec béquilles et pansements. Il pria qu'on excuse son accoutrement, puis expliqua à l'auditoire que s'il était debout ce soir, c'était grâce au dévouement de jeunes gens qui l'avaient secouru et conduit à l'hôpital. Nous fûmes invités à monter sur le plateau. Sous les ovations de la foule, Ilknur lui remit un bouquet de fleurs. Comme nous tous, j'eus droit à la bise chaleureuse du chanteur. Je n'ai, depuis lors, jamais été autant applaudi...Le pauvre grimaçait de douleur. Le show fut court mais émouvant. Nous étions sur un nuage. Au retour, nul ne pipait mot dans la voiture. Je crois bien que nous avions la larme à l'oeil...

602140474

 Concert-1                                     

(Concerts, cinéma, chanteurs, découverte de la nuit...)


                                 JAC, le 16 février 2009


15/02/2009

AVOIR VINGT ANS, UNE 2CV ET DES VALISES... FAMILLE KURDE (8)

Sabih était un adolescent charmant à l'esprit étonnamment inventif. Il fabriquait les objets les plus cocasses : mini tracteur monté à l'aide de cuillères à thé, motos biscornues constituées de petits tuyaux de plomberie. L'école n'était pas son fort. Il excellait surtout dans les farces les plus inattendues faites à ses voisins, dans les paris les plus insensés avec ses copains, les oublis les plus spectaculaires des tâches et des objets que sa mère lui confiait.
J'allais chercher le pain le matin. Le boulanger m'apprenait une ou deux nouvelles expressions par jour. Le boucher avait toujours un mot gentil pour moi. L'épicier me faisait souvent un petit cadeau : pinces à linge, éponge, bouquet de coriandre.

           Bakirkoy_kroki                       

 (Je connaissais par coeur le quartier de la rue YAKUT)
On me demandait parfois d'attendre Amine à la sortie de son travail. Elle exerçait ses talents dans une fabrique de thé dont elle subtilisait quotidiennement deux sachets dans ses poches. La famille était venue s'installer à Istanbul après le massacre des Arméniens et des Kurdes d'Erzurum. J'y aimais tout. La douche bricolée de Sabih : un système ingénieux de poulies pour hisser un seau d'eau au plafond. Je tirais sur une ficelle et, allez savoir comment, une eau bienfaisante ruisselait. Il fallait viser juste pour ne pas trop éclabousser le plancher, car la cuvette de réception était étroite. J'aimais les patates à même le sol sous la table de la cuisine. Combien de fois au petit déjeuner j'ai repoussé du pied les plus intrépides, entre thé, pain galette et penir, fromage de brebis.
J' ai cédé aux dames les casseroles que ma mère m'avait données. Elles font peut-être encore partie de leur batterie de cuisine à l'heure actuelle.
On invitait un voisin, un oncle, une cousine. J'avais toujours pour mission de dire quelques phrases en français et de parler de mon pays.
J'aimais, dans la cour intérieure, un petit jardin qui fleurait bon la menthe. J'y retrouvais un jeune couple kurde qui jouait avec leur petite fille. La mère avait les cheveux démesurément longs qui lui descendaient à mi-cuisses. Un soir de tristesse, le père m'a demandé de photographier la jeune enfant. Il pleurait. Elle allait bientôt mourir...Surya, c'était son nom, portait sur les êtres et les choses un regard étonné et ému. Je revois sa maman la baigner dans un bac. C'était il y a 40 ans, en ce juillet 69.
Je passais des journées entières, mon dictionnaire franco-turc à la main, interrogeant les commerçants de la rue. Mes cahiers se noircissaient de tableaux de conjugaison, de listes parfois fastidieuses de vocabulaire, d'expressions utiles ou amusantes. J'étais assez vite devenu capable d'entretenir une conversation en accrochant à mon discours quelques formules fixes qui, me semblait-il, donnaient une meilleure tenue à mon débit parfois maladroit. Souvent, mon auditoire partait d'un formidable éclat de rire. Je n'en savais d'abord pas la raison, mais devinais que c'était à cause d'un paronyme trompeur, tel ce " Söyle, böyle" qui déclenchait l'hilarité. Cela veut dire "comme-ci, comme ça", mais avec la nuance dubitative désinvolte "couci-couça"...

                        50996_2


Je prenais de temps en temps le train en gare de Bakirköy pour aller flâner dans les rues du centre. Dans le compartiment, les enfants touchaient mes cheveux blonds, s'asseyaient autour de moi. J'étais l'attraction des familles et des jeunes gens qui m'approchaient. Pour un blond, je ne portais ni sac taché ni jeans délavés. J'étais "propre" : cheveux courts, chemise nette. Rien en moi ne pouvait évoquer l'image de "Routards" que les Turcs détestaient par crainte de vagues contaminations, de maladies à venir ou de menaces sur le respect de leurs traditions. J'étais alors une star dans le train et j'avais parfois bien des difficultés à échapper à mes "fans" lorsque je voulais descendre en gare de Sirkeci.
En premier lieu, je me rendais à chaque fois dans un restaurant qui sentait bon l' adana kebap et diverses autres brochettes. Un serveur s'étonnait de semaine en semaine de mes progrès linguistiques. En dessert, je commandais un kazandibi ( crème de riz brûlé à la cannelle) et sirotais deux ou trois Coca. J'aimais bien ce lieu d'échange où des ventilateurs me caressaient le dos. Je montais ensuite à la poste centrale et m'asseyais sur les marches. La conversation ne tardait pas avec un homme, une femme, un policier, un étudiant. En Asie, les échanges verbaux ne prêtent jamais à confusion. Quand on parle, on parle. On ne cache pas son jeu.

SirkeciPTT2

( La poste centrale, grand lieu de rencontres il y a 40 ans, semble vide désormais)

Mon itinéraire habituel m'amenait au Bazar couvert, le kapali çarsesi.Un marchand de peaux de loup m' y attirait. C'était un Ouïgour du Turkestan chinois. Jambes arquées typiques du cavalier des steppes. Il parlait un turc différent de celui des autochtones, l'ouzbek (özbek), dialecte dérivé de l'osmanli. Je passais un moment avec lui à boire force thés sucrés et brûlants. On m'apportait des böreks, fromage de brebis enveloppés dans une pâte feuilletée ou alors des boulettes de viande parfumées à la coriandre. Ma journée s'écoulait ainsi à rêver de petits chevaux, de yourtes et de loups féroces. Il avait vécu à Samarkhand, connaissait Boukhara comme sa poche : il avait donc à mes yeux toutes les qualités...Il vouait une haine féroce au régime chinois. Bien entendu, il s'était réfugié en Turquie avec sa famille, pour échapper aux troupes de Mao. Deux ans plus tard, je l'ai revu et nous nous sommes embrassés avec effusion.
Depuis, je porte une admiration sans bornes aux cavaliers mongols ou aux caravaniers ouzbeks d' Afghanistan. Leur vie est celle des descendants de Tamerlan ou de Gengis Khan. Certes, ils sont naturellement portés à la rapine, aux attaques sauvages de villages nomades. Ils raffolent de bouzkachis, ce jeu féroce où des cavaliers doivent déposer une chèvre dans un cercle tracé à la craie. Mais ces adeptes de courses folles dans le désert, ont un sens sacré de la parole donnée et de l'hospitalité. 

Mid01

( Les Ouzbeks, les Tadjiks, les Mongols, derniers cavaliers de l'Asie...)

Je revenais le soir par le même train, les yeux rivés sur les eaux trop bleues du Bosphore, mais cependant disponible pour répondre aux multiples questions des voyageurs. A la maison, Sema m'attendait : thé et ragoût de mouton au menu...Je revois une image : Sabih fouillant dans mon sac pour y dénicher un crayon ou un ticket de train. Sa mère trouvait le jeu amusant. J'étais en famille. Je n'allais pas tarder à en connaître une autre, connue, célèbre, respectée dans toute la région...

 12025865648-galata-koprusu--istanbul


                                  


                                  JAC, le 15 février 2009

14/02/2009

AVOIR VINGT ANS, UNE 2CV ET DES VALISES...BANLIEUE D'ISTANBUL(7)

J'ai atteint Istanbul le 19 juillet 1969. Ma première entreprise fut de retrouver le camping de la "Londra Asfalti". Bouleversé de solitude, sans Théo et Henk, je trouvai l'endroit sinistre. Me considérant comme rescapé d' Anatolie où je m'étais fourvoyé, j'avais vécu plus intensément en quinze jours qu'au cours des vingt deux ans de ma petite vie. Un peu las, je me suis assis sur le sable de la plage et j'ai attendu que le 20 juillet vienne me souhaiter mon anniversaire.
Le destin a voulu qu'une jeune femme se retrouve à côté de moi. Elle m'a adressé la parole en français. J'étais un soupçon timide. Pour me rassurer, elle m'a proposé de me présenter...à son mari avec lequel je pourrais converser en allemand. C'était un pilote de l'armée turque. Quelques minutes après, j'étais assis sur une pelouse, entouré de tous les membres de la famille. J'ai dû saluer chacun d'entre eux. Ils étaient une trentaine. Une cousine, une nièce ou une voisine, je ne sais, s'est approchée de moi. Elle s'appelait Sema. De fil en aiguille, elle m'a invité à son tour chez elle, à Bakirköy.
Il y avait là deux charmantes dames : la mère et "Amine", la grand-mère. On me parla du petit dernier âgé de 16 ans, Sabih, dont on me proposa la chambre. Pour eux, héberger un étranger était la marque d'un raffinement suprême. Leur hospitalité franche et douce me toucha, d'autant que nous avions pris rendez-vous le lendemain pour un magistral pique-nique, afin de célébrer en beauté un double événement : mon anniversaire et les premiers pas d'un humain sur la Lune...

                              Marche_g

Cette nuit-là, j'ai bien dormi. Ma solitude n'avait duré que...douze minutes. J'ai appris par la suite que c'était un délai normal dans ce pays où l'on peut souffrir de tout sauf de l'isolement. Il y a toujours des cousins qui débarquent à l'improviste, une tante qui vient passer un mois de vacances, le neveu qui revient de Konya, la soeur qui amène des amis à la maison, des frères qui vous présentent des voisins.
Le transistor collé à l'oreille, nous avons mangé des brochettes. On avait marché sur la Lune ! Les traductions en anglais, en allemand, me parlaient de ces hommes empêtrés dans leurs scaphandres spatiaux. Tous les convives étaient émerveillés par cet exploit. Moi, je l'étais surtout par l'amitié et la douceur qui s'échangeaient de regard en regard. Ces hommes, ces femmes qui s'évertuaient à imaginer la grandeur de la prouesse technologique du siècle, étaient loin de penser que l'hospitalité qu'ils m'offraient avait encore plus d'importance à mes yeux que l'événement qu'ils commentaient en pleurant. Cette rencontre marquait le tournant de ma vie. Je me pris à admirer avec ferveur, non pas ces héroïques Américains qui marchaient dans le sucre en poudre, mais cette famille turque unie par la double force de l'amour et de la tradition. Ces êtres-là ne devaient jamais connaître la peur. Ils auraient dormi comme des souches dans un fossé de Sivas, sans imaginer le moins du monde qu'un dément viendrait les trucider au petit matin. Ils ne me connaissaient pas la veille de ce 20 juillet, mais se coupaient déjà en quatre pour moi ce jour-là. J'étais donc très loin de ma Normandie natale et des plateaux crayeux où Maupassant avait planté le décor de personnages souvent cupides et veules qui s'entredéchiraient impitoyablement.
A partir de ce jour, j'ai vécu dans la maison d'Amine, de Sabih, de Sema, partageant mon temps entre les courses chez les petits commerçants de la rue...Yakut sokak, les promenades sur la plage de Yesilyurt, les invitations chez des amis de la famille.

Bkoy41df

                      (Bakirköy, banlieue sud-ouest d'Istanbul)
                             

                                  JAC, le 14 février 2009

AVOIR VINGT ANS, UNE 2CV ET DES VALISES ...ISTANBUL bis (6)

A Bolu, j'ai failli vivre le plus spectaculaire carambolage du siècle. J'avais un camion devant moi, un autre me menaçait derrière, un troisième tentait de me dépasser par...la droite. Un cheval fou a traversé brusquement l'autoroute. Impossible de freiner sans me faire monter dessus par mon poursuivant aux pare-chocs monstrueux. La bête a esquivé une voiture, puis une autre. J'ai juste donné un petit coup de volant pour éviter un sabot. Le miracle a eu lieu. Tout le monde est passé sans encombre : poids lourds, cheval, 2CV...Mais je ne pouvais pas m'arrêter sur le bas côté pour pisser toute ma frayeur. Mourir sur une route d'Anatolie, percuté par un cheval, puis laminé par une douzaine de semi-remorques, c'était ce que ma carte ne m'avait pas prédit lorsque, plusieurs mois auparavant, j'avais décidé de la jouer jusqu'au bout.

Retour-Alexandrie--le-Caire--8-1


Les camions sont finalement les plus grands meurtriers des grands chemins anatoliens : camions-citernes, camions mammouths, camions cathédrales bardés d'amulettes et de photos d'actrices de cinéma, camions forteresses hérissés de pointes, de tôles, de poutres, camions bulldozers aux mâchoires démoniaques. Leurs chauffeurs jouent avec toutes les vies, la leur et celles des autres dans un train d'enfer. Ils ne se calment que pour ravitailler, reposer le moteur ou se sortir d'une panne, capot béant, les fesses en l'air, la tête la première dans les joints de culasse. Ces moustachus joviaux sont les nouveaux caravaniers de l'ère mécanique. Ils dorment serrés les uns contre les autres, font leurs ablutions à l'ombre des remorques, jouent aux cartes, boivent l' arak, mangent des galettes cuites dans la cendre, touchent leur barbe au passage d'une femme à la peau blanche, aux bras négligemment découverts.

Bolu

                            ( ville de Bolu)


                        JAC, le 14 février 2009

AVOIR VINGT ANS, UNE 2CV ET DES VALISES ...ANKARA (5)

C'est à l'issue ce cette nuit mouvementée, peuplée de fantômes effrayants, que j'ai décidé de rebrousser chemin. Tant pis pour l'Iran. Tant pis pour le désert du Dasht-e-Lout. Et tant pis pour Théo et Henk. Nous étions à quelque mille kilomètres à l'est d'Istanbul. Il nous en restait encore 1000 pour atteindre la frontière iranienne.

Tc156f0

Après avoir traversé Sivas, encore hantée à mes yeux par des hommes au visage inquiétant, j'ai déclaré à mes deux autostoppeurs que l'Anatolie était trop forte pour moi. La 2CV ne donnait-elle pas des signes de fatigue dans les montées ? Mauvais prétexte. En réalité, je n'avais plus envie de me rendre en Perse. Théo était furieux. Henk se martelait les cuisses de dépit. J'allais les abandonner là ? Je proposai un retour vite fait sur Ankara, un bon repas au restaurant, et de les amener jusqu' à la périphérie sud, endroit stratégique afin de leur permettre de trouver facilement une occasion pour rejoindre Beyrouth. N'était-ce pas ce que Théo préférait, finalement ?
Le retour vers Ankara s'est effectué dans un silence pesant. Les deux Hollandais ont choisi un restaurant chic. Pour la première fois, je les ai vus prendre leur temps pour étudier la liste des plats à la carte. Ils avaient envie de trinquer "à notre amitié commune" en commandant une bonne bouteille de vin et de sceller définitivement notre "entente" au dessert par une tarte meringuée qui se promettait d'être délicieuse.
Nous nous sommes quittés avec une froideur courtoise. J'ai dû dormir dans un camping à la sortie ouest de la capitale. J'en suis reparti le lendemain à destination dIstanbul.

Bitlis

                           ( blog-raid.dussaugey.com)


                              JAC, le 14 février 2009

13/02/2009

AVOIR VINGT ANS, UNE 2CV ET DES VALISES : L' ANATOLIE (4)

La route d' Istanbul à Ankara est une des plus meurtrières du monde : camions éventrés, abandonnés sur le flanc, carcasses carbonisées de voitures, ânes, chevaux, buffles écrasés. Cette voie est un cimetière. Les villages ne valent guère mieux. Les plus dégradants déchets de la civilisation technique s'y entassent : pneus et barres de fer sur les trottoirs, épaves de véhicules qui font le terrain de jeu des enfants, monceaux de tôles, de lits tordus, de brouettes cassées. Un décor désolant.

            62


La première nuit en Anatolie, nous avons dormi dans un champ de cailloux. Nos tentes intriguaient les buffles. Théo vocalisait sur un air de Diva. Henk faisait des pompes pour se donner une contenance. Aboiements, cris d'enfants, claquements de fouet au loin. On nous avait prévenus que l'Anatolie tuait chaque année bon nombre de jeunes inconscients de notre mouvance.
Le matin, les montagnes ottomanes, froides et brumeuses, sont tristes à vous donner la chair de poule. Le ciel est lourd de nuages et l'humidité pénètre les vêtements. Le café chaud, les galettes de pain plat vous ravigotent et effacent en partie le malaise qui flotte dans l'air poisseux. Il est des lieux si mélancoliques qu'ils vous feraient pleurer sans raison. L'Anatolie est de ceux-là. Elle pousserait au suicide le plus convaincu des missionnaires.

Nous avons alors repris la route d'Ankara. Je me souviens de musiques aigrelettes qui me semblaient faites de menaces et de cris stridents résonnants par à-coups dans des haut-parleurs de mauvaise qualité.
C'est sur la route sinueuse de Sivas, là où l'asphalte s'interrompt au profit d'une piste poussiéreuse, que l'angoisse inexpliquée nous est tombée sur les épaules. Théo ne riait plus. Henk faisait semblant de dormir. Moi, je ne disais plus un mot depuis longtemps. C'était le début de l'après-midi. Les hommes de cette région avaient le nez crochu, de petits yeux bridés pleins de vices, des visages de tueurs. C'est du moins ce que ma sensibilité juvénile percevait. A mesure que le soir descendait, la terreur se lisait de plus en plus dans nos regards ou transpirait dans d'interminables silences entre nous. La peur brute, celle de l'enfant dans la nuit des ténèbres, venue pour l'anéantir. Peur des molosses qui rôdent. Peur des gamins qui jettent des pierres ou font semblant. Peur des sourires crispés qui cachent à peine leur jeu. Peur des hommes hébétés de solitude qui ne détachent pas leurs yeux de nos bras trop blancs. Pour se donner confiance, on avale une gorgée de salive. C'est l'instant où la bête sent un danger imminent : tremblement de terre? Explosion d'une bouteille de gaz ? Revolver braqué sur tout ce qui bouge ? L'épouvante viscérale, implacable, indicible.
Dans les villages, des hommes aux jambes torses se tiennent par le petit doigt. Ils déambulent en pyjama rayé. Il ne leur manque que le bonnet pour ressembler tout à fait à des bagnards. Combien de voyageurs sont passés par ici sans jamais plus donner de nouvelles ?

Village_turquie-est1


Il faut se rendre à l'évidence : nous atteindrons Sivas tard dans la nuit et nous sommes exténués. Il faut vite trouver une solution pour dormir. Nous parlementons dans un village avec un berger. D'un signe négatif de la tête, il nous fait comprendre qu'il est impossible de planter les tentes à cet endroit. Un étudiant nous confirma que la semaine précédente, quatre jeunes Allemands avaient été retrouvés égorgés dans un fossé. Nous repartons plus loin, toujours plus loin, sans oser nous dire un mot.
Dans une bourgade mal éclairée, nous trouvons ce que les autochtones appellent un "hôtel"...Mais la vue des sacs de jute qui tiennent lieu de lits, des caisses, des planches qui encombrent la pièce qu'on nous destine, nous fait prendre le large. Notre refus de cette hospitalité est très mal interprété. On nous jette des cailloux. La pauvre 2CV s'arc-boute pour grimper la côte alors que des gamins morveux nous poursuivent. Une crevaison ou une défaillance du moteur et c'est le lynchage en règle. Que suis-je venu faire ici ? Trop lentement à notre goût, la Citroën reprend du terrain. On entend encore les vociférations des habitants. Mais nous ne savons toujours pas où dormir.
Plus loin, nous avisons une station d'essence. Nous demandons, bien humblement, l'hospitalité. Théo et Henk ne plaisantent plus. Leurs gestes sont empreints désormais d'infinies précautions et de déférence envers le patron, gros moustachu armé d'un revolver. Bien sûr que nous pouvons planter nos tentes. Il se dit garant de notre protection pour toute la nuit...Rien d'autre n'a plus d'importance. Sortir vivant de cette nuit folle est mon seul objectif. Je demande à mes deux "adorables" compagnons la faveur de dormir sous leur tente. La nuit est effrayante de bruit, d'agitation, de phares brusquement braqués sur nous. Mais c'est le prix à payer pour notre salut. Le patron reste assis sur une borne à fumer cigarette sur cigarette. De temps à autre, tandis que mes deux acolytes ronflent, je tire la fermeture éclair de la tente et me rassure à la vue de l'homme qui semble veiller sur nous.
Je n'ai pas fermé l'oeil. J'ai entendu divers bruits, des conversations tout près de nous. Bandits ? Policiers ? Bergers ? Quelqu'un gratta à l'ouverture...Quelqu'un faisait des efforts pour ne pas être entendu...Je pensais aux jeunes Allemands décapités...J'ai pensé à ma mère, à mon père, à mon frère et j'ai attendu... Notre "assassin" est entré...C'était un employé de la station qui nous apportait un plateau garni de gâteaux, de café, de fruits, de boulettes de viande !
Ainsi, au plus fort de ma terreur, tandis que je voyais de longs couteaux s'avancer vers nous, des hommes nous préparaient à manger et pensaient à notre réconfort, révélant un sens extrême de l'hospitalité.
Plus tard, bien plus tard, j'ai pensé que l'Anatolie offrait ce paradoxe de produire des êtres aussi capables de tuer un soir de colère que de se sacrifier le lendemain pour des inconnus. Il faut avoir la chance de faire la bonne rencontre au bon moment. Car ici, la vie est un jeu, un jeu de hasard peut-être. Un couteau peut toujours se planter dans les reins du premier venu : boulanger, Néo-Zélandais en congé sabbatique, garçonnet suspecté de porter sur lui le mauvais oeil...Et l'assassin peut passer à son tour le lendemain en tentant de sauver un enfant de la noyade.

Sivas1



                                     JAC, le 13 février 2009

12/02/2009

AVOIR VINGT ANS, UNE 2CV ET DES VALISES : ISTANBUL (3)

 La prière musulmane nous a réveillés à cinq heures. C'était la première fois que j'entendais un muezzin. Le minaret jouxtait notre camping. La voix chantait en trilles claires et me semblait venue d'une autre planète.
Après un petit déjeuner composé de Nescafé et de tartines de confitures enveloppées dans un vieux journal bulgare, nous avons pris la route, encombrée de petites charrettes conduites par des hommes en casquette. La fameuse casquette imposée par Atatürk ! Les collines sont dénudées dans ces derniers replis de l'Europe. La végétation y est rare. Quelques enfants nous saluaient gentiment. Par intermittence, nous roulions derrière une 2CV anglaise ou belge, écrasée de valises et de sacs, avec sur le coffre arrière toujours les mêmes destinations, peintes en grosses lettres: "Delhi" ou "Kathmandu". Les Beatles venaient de sortir "Get Back", leur dernière création. J'aimais cette musique sans en avoir conscience. Depuis le départ cette chanson me suivait, près des campements improvisés des Cheveux longs allemands ou anglais, sur les parkings, aux postes d' essence. Nous étions trois écervelés sur La route des Indes et ne savions même pas quelle direction prendre après Constantinople. Théo tenait à se rendre à Beyrouth. Henk insistait sur l'Iran. La Perse ! Le Shah ! L'écriture qui court "à l'envers" en salamalecs arrondis et compliqués...
Mais il fallait d'abord faire halte à Byzance, y faire le plein d'huile d'olive, de gâteaux au miel, de vaccins antivarioliques. Nous y sommes parvenus un samedi après-midi. Ce fut le premier grand choc de ma vie. 

Mosquee_bleue_istanbul_turquie

                       ( La Mosquée Bleue d'Istanbul)

Les chauffeurs de taxis hurlaient les noms des banlieues qu'ils desservaient et provoquaient une formidable cacophonie: "Aksaray! Aksaray! Bakirköy! Bakirköy!"...Des moutons, des ânes encombraient l'une des portes de la citadelle. La place grouillait autant de charrettes que de grosses buicks bariolées, de camionnettes en surcharge, de vélos, de motos, de porteurs courbés sous le poids de lits ou d'armoires. J'étais bien loin de ma maison et des fermes de mon enfance. Je vivais ce spectacle moderne et à la fois moyenâgeux comme le plus insensé des rêves. 

             Istanbul_04

                         (La tour de Galata à Istanbul)

Avec mes camarades sarcastiques, nous battions le pavé au hasard des ruelles, félicitant avec extravagance un ferblantier occupé à marteler le chapeau d'un minaret, applaudissant un montreur d'ours tzigane qui menaçait de laisser échapper sa bête.
Conduire à Istanbul en 1969 relevait de la plus périlleuse entreprise, si l'on en jugeait par le nombre d'accidents sanglants et spectaculaires. Le soir, nous rentrions fourbus au camping de la Londra Asphalti, camp de base des premiers routards d'Asie, baignés de la musique des Stones ou des Beatles, grands connaisseurs de joints et de bières. Je revois leurs hamacs tendus entre deux vieux autobus, transformés, rapiécés, peinturlurés de fleurs roses ou d'arabesques psychédéliques.
Pour ma part je ne consommais que cocas tièdes et desserts lactés. J'avais en poche 1100 francs en billets, les économies de six mois de travail. Je n'avais pas jugé utile de contracter une assurance à la frontière. Il n'y avait ni ceinture de sécurité ni rétroviseur extérieur à cette époque.  Je mettais la chance à profit pour me faufiler entre charrettes et dolmus (*), piétons aveugles et troupeaux sourds. Mon inconscience était aussi monstrueuse que ma détermination à connaître le monde.
Les Turcs, cependant, conduisaient lentement, l'avant-bras négligemment posé sur la portière, mais changeaient brusquement de direction sans prévenir. Le jour où nous avons franchi le Bosphore pour pénétrer en Anatolie, nous chantions à tue-tête en saluant avec la désinvolture des stars, les enfants médusés qui nous regardaient passer. La musique nasillarde grinçait dans les stations-service puantes de sueur, de bitume chaud et de vapeurs de pétrole de mauvais raffinage.
(*) : dolmus, prononcez "dolmouche", qui signifie "plein". Taxi qui ne part que lorsqu'il est "plein"

    

28786309.00508EdirneOtogar4625200312140948

(www.phase.com/dosseman/image/28786309 )
                          

                             JAC, le 12 février 2009

11/02/2009

AVOIR VINGT ANS, UNE 2CV ET DES VALISES : LA BULGARIE (2)

Il me fallait reprendre le voyage parmi les camions, les charrettes tirées par des chevaux et des ânes. Courir tous les risques...
Belgrade
? Une grande ville calme où des jeunes, je crois, dansaient sur les pelouses. Il y avait un marché. Mais c'est devenu très flou dans mon esprit.
Passé Belgrade, la route serpente vers la Bulgarie. J'avais une idée fixe:prendre des auto-stoppeurs. J'en trouvai deux, un peu endormis,allongés dans un fossé. Ils n'avaient plus la force de lever le pouce. Théo et Henk, Hollandais dégingandés, sont montés dans la 2CV en hurlant de joie. Depuis trois jours, ils attendaient dans ce trou et commençaient à désespérer. J'ai fait irruption dans leur vie à l'instant même où ils étaient sur le point de renoncer à leur aventure.
Ces deux Amsterdamer de vingt ans avaient un penchant pour le pain et le beurre, consommaient avec avidité huile d'olive et fromage de brebis, ne buvaient que de l'eau du robinet. Dans les gargotes, les tensions étaient parfois vives entre les serveurs et eux, car leur choix se portait toujours sur ce qui ne figurait pas au menu. A cette époque, ma honte était encore aussi forte que ma tolérance.
Nous applaudissions les montreurs d'ours au bord des routes, écoutions les Tziganes aux violons irrésistibles, enfilions comme des perles des centaines de kilomètres.

Plovdiv2

                 (Coeur historique de Plovdiv)

En Bulgarie, nous avons planté nos tentes dans un camping, juste après la frontière. Le village était en fête ce soir-là. Des jeunes nous dévisageaient et nous suivaient. On nous invitait de toutes parts à boire un café turc amer ou une infecte boisson brunâtre, appelée busa .Théo parlait français, Henk l'allemand. Nous passions d'une langue à l'autre avec l'agilité de notre jeunesse. Ils n'éprouvaient aucune gêne à effaroucher les filles en poussant de grands cris, à susurrer des mots tendres à une jolie mariée. Ils frôlaient la bagarre quand ils défiaient les hommes en leur faisant des grimaces. Ils frisaient la prison en roulant de gros yeux aux gendarmes moustachus.

Garmen_big310

          (Une bien belle mariée...photo Veneta Nikolova))

La Bulgarie était un pays de routes pavées, défoncées, laissées à l'abandon. J'aimais les gros buffles poussifs broutant une herbe rare dans les fossés. Je craignais les contrôles de police à cause des réactions imprévisibles de mes deux voyous. Je me souviens de grands verres de lait sûr que nous buvions en chemin. A Sofia, nous avons attendu deux heures pour avoir un peu d'essence. On a fini par nous en servir, de mauvaise grâce et surtout de mauvaise qualité. Les motos nous pétaradaient aux oreilles. Sur les bas côtés, des familles tziganes enroulaient leurs charrettes en cercles parfaits, à l'image de celles du Far-West.
Nous avons atteint la frontière turque. Le poste pullulait de grenouilles. Des odeurs d'huile de vidange et d'asphalte surchauffé flottaient dans l'air sec. Première nuit à Edirne. Première ville turque aux parfums de thé et de rose. Nous avions enfin changé de monde...

Edirne

                         ( Edirne, en turc : Kapikule)

Cariole-roumanie01-1  
                              (Carriole tzigane)                           


                                 JAC, le 11 février 2009

10/02/2009

AVOIR VINGT ANS, UNE 2CV ET DES VALISES : L'AUTRICHE (1)

Tout a commencé une nuit d'avril 1969, dans un petit village allemand de la banlieue d'Hanovre.
Mon ciel d'avenir sentimental était bas. Il pesait lourd sur mes épaules d'adolescent naïf, encombré de gros nuages de désespoir, tourmenté de chagrin. C'était par une nuit de crise existentielle, ponctuée de sanglots et de cauchemars.
Le lendemain, au petit déjeuner familial, j'ai pris ma décision. Jobst Krecke, brave bourgeois, grand amateur de marches, de chants en canon, de rythmes militaires, ne cessait de me remonter le moral, de me replacer sur une voie honnête et droite. Pour la énième fois il m'a conjuré d'être enfin un homme :
    - Sei doch ein Mann !
Ses exhortations n'avaient aucune prise sur mon silence tenace. Mais elles m'ont aidé à voir surgir la Révélation du Voyage.
La grâce m'avait atteint au coeur. Non, je n'entrerais pas en monastère. Non, je ne me terrerais pas sous une soutane. Ma rage s'exprimerait ...dans les cartes géographiques.
Celles de la grande Europe me convenaient parfaitement. J'en trouvai une à mon goût : tout y était, de l'Ecosse bosselée à l'Istanbul piquée de minarets, en passant par les méandres du Danube et les petites villes des Balkans.
J'ai compté sur mes doigts : avril, mai, juin. Trois mois pour m'acheter une 2CV. Puis partir. Longer la Bavière. Entrer en Autriche. Franchir les Alpes. Après ? La Roumanie ou la Turquie, selon l'état des routes et celui de mon humeur. J'ai passé mon permis de conduire, non sans mal. Fin juin, je partis, le coffre plein de casseroles, d'assiettes bien évidemment inutiles. De ma mère, je recevais de multiples recommandations, encore plus inutiles. Mon ami Alain Damas était mon alibi. Il devait, pour mes parents, m'accompagner dans mon périple en...Italie. Non seulement je n'ai jamais mis ma mère au courant de mon projet, mais encore, je n'ai jamais pris la direction de l'Italie, sauf au retour.

Nico206_1097103043_2cv_avril_2004_54_640


Seul au volant, avec quelques centaines de kilomètres d'expérience. La voiture, acquise à la hâte, sentait encore le neuf. Je n'avais pas peur. Oh, si, j'avais peur ! Mais c'était de bonheur que mon sang battait le plus fort à mes tempes. Reims...Epernay...Nancy...
A Strasbourg, j'ai embarqué un couple d'auto-stoppeurs. Vers minuit, nous nous sommes arrêtés pour dormir dans la voiture. Le lendemain, j'ai déposé mes jeunes gens en Forêt-Noire, dans un petit village où les balcons sculptés regorgeaient de fleurs et de plantes vertes.

Home_flash

(Ecomusée de Forêt-Noire , "Vogtsbauernhof")

L'Autriche fut avalée d'un trait. Pas d'hôtel à chercher, je me contentais de dormir en appui sur le volant. A Urach, j'ai tenté de franchir un col à 18 %. La pauvre Citroën refusa la pente bien qu'elle en eût été capable. Mais une Mercedes calée en pleine montée bloquait toute une file. Je hais les obstacles. Je suis redescendu. Quelle route ? Une route à mon échelle, à la mesure de ma jeune expérience.
La partie yougoslave fut éprouvante, en raison des camions accouplés à d'énormes remorques et des véhicules conduits par des Grecs ou des Turcs rentrant au pays pour les vacances. Zagreb ? Aucun souvenir. Il pleuvait.
Un soir, je me suis arrêté dans une clairière où campaient des Roumains. Ils buvaient et chantaient. J'ai planté ma tente, pour une fois, tout près d'eux. Ils parlaient français. Ils m'ont offert un alcool de prunes infect qui m'a immédiatement fait tousser, mais j'ai juré que c'était bon. Etaient-ils dix, quinze à m'entourer, à me faire parler ? Je riais. Quand je me suis réveillé, le soleil était déjà haut et toute la troupe avait disparu...

Sisak

(R. Crozat , ruine.wordpress.com/2008/01/ )
                       

                             JAC, le 10 février 2009

07/02/2009

TCHAO CEAUCESCU !...

24 janvier 1992, cassette vidéo, visionnée en Arabie Saoudite,

Insoutenable le regard du couple sur les soldats qui vont bientôt tirer...Terrible la volonté de vengeance du tribunal d'exception. Mais devant ces deux personnages qui ont terrorisé le peuple vingt-cinq années durant, la peur des juges d'occasion est manifeste. Helena serre puérilement son petit sac sur sa poitrine. Ceaucescu réajuste son écharpe, remet droit le col de son manteau. Puis la caméra montre un mur de la caserne. Plusieurs rafales de mitraillettes crépitent dans l'air glacé. Deux corps, au loin, percés de trous. Zoom avant du cameraman amateur à la rencontre du sang qui s'écoule de la tête de la femme. Le rideau est tombé sur la Roumanie. Une page d'histoire est tournée. Elle me donne la nausée.

          Ceau02


Mais brusquement me reviennent les images du nord du pays, les Maramures, région montagneuse et boisée. C'était en 1983...Il faisait chaud.

Maramures-tour

La vallée bruissait de bonheur et de ruisseaux autour de ce petit village aux maisons colorées. Dans les cours, il y avait des puits à balancier, actionnés par des hommes en costume traditionnel : calotte noire, boléro brodé, pantalons bouffants serrés aux chevilles, étranges chaussures au bout pointu et relevé.

0x-1

Les outils semblaient fabriqués à la main : faux, faucilles, serpes. Des petites chaumières roses, orange ou d'un bleu ciel naïf chantaient la joie de vivre. Un grand-père lisait des histoires à ses petits enfants. Le plus jeune écoutait, yeux fermés,  en suçant son pouce. Le spectacle était très beau : je me suis accoudé à la barrière. Toute de bois sculpté. Une grand-mère filait la laine. Une jeune fille au corsage fleuri, est sortie d'une fermette bleu lavande, pour me proposer des pommes. Dans ce décor de théâtre, les chevaux hennissaient en langue roumaine ou magyare et les coqs, perchés sur des charrettes chargées de foin, avaient bien raison de se gonfler d'orgueil ou d'importance.
Des enfants rieurs m'ont vite adopté et conduit partout dans le village, où ils m'invitaient à découvrir leur école, l'épicerie, leur cachette d'armes en bois, même une cabane de branchages, juchée dans un arbre, véritable tour de guet pour se protéger des "envahisseurs venus de l'Est" et de "l'Empire du Froid"...Un adorable petit cimetière m'attirait. Mes amis m'y ont suivi mais avec beaucoup de réticence. Des  conciliabules fusaient entre eux...Le lieu était envahi de plantes grimpantes, de tombes en bois sculpté, aux croix ouvragées de mains d'artistes. Un fourmillement étonnant de chefs- d'oeuvre !

Poza_galerie_foto___23_444

Je me suis arrêté devant cinq d'entre elles...Cinq photos de soldats morts le même jour...Des cousins, des frères peut-être. Une petite tentait de m'éloigner de cet endroit et de me convaincre par gestes qu'ils avaient succombé à une maladie...Alors un garçon s'est jeté sur elle. Il a crié. Hurlé. Un autre m'a pris à part et, après avoir vérifié que nous n'étions pas suivis, il  m'a parfaitement imité le bruit caractéristique de la kalachnikov  : " Ta, ta, tam, ta, ta, tam..., Milicia ! Milicia !..." .
Ainsi "la milice" avait supprimé cinq jeunes hommes du bourg. Pour quelle raison mystérieuse ? Et la haine était grande dans les yeux de l'enfant.
Le couple étendu, mort dans la neige, a fait raser au bulldozer certains villages des Maramures où des églises exhibent, sur les murs extérieurs, des fresques d'une poignante beauté. Où des tziganes dansent et chantent sur les chemins de terre pour un sourire ou un verre de Slivoviç. Des maisonnettes, véritables puzzles de poutres qui permettaient le démontage et le remontage, en cas d'invasion. Les habitants de Snagov, par exemple, chassés de leur maison vers les faubourgs de Bucarest, n'ont pu  emporter que  leurs clôtures, avec l'espoir insensé de revenir un jour et de pouvoir concrétiser à nouveau les limites de leur propriété retrouvée. Mais Snagov a été rayé de la carte...
Le président roumain n'a pas eu le temps de mener à bien son projet terrifiant : écraser, éliminer toutes les zones de regroupements de minorités hongroises  et tziganes.
Les soldats qui viennent de se venger sont peut-être les garçons que j'ai rencontrés dix ans auparavant dans cet adorable village...



Campagne-roumanie


                   JAC, le 7 février 2009

22/12/2008

BON NOËL A TOUS



JE LEVERAI MON VERRE DE CHAMPAGNE A LA SANTE DE TOUS CEUX QUI AIMAIENT MON FRERE. IL A BEAU ÊTRE PARTI , IL NE ME QUITTE PAS UNE SECONDE...


Mada, juillet 03 010
(photo prise par JAC , en mai 2003, à la Réunion)


                     
JAC , LE 22 DECEMBRE 2008

BONNES BIERES ET BAOBABS BOUTEILLES ...

24 décembre 2001, Ifaty, Madagascar,



     La mer...les baobabs nains...les baobabs bouteilles...les hamacs, les chansons insipides de Marvin Gay, les filaos, la deuxième bière, les voiles des pêcheurs déployées, triomphales,  les lézards, les chèvres, la chevelure crépue, teintée d'eau oxygénée des nomades Vezos, les mouches, les parfums de langouste grillée, la brise qui se lève, la sueur qui emperle le cou, les cheveux collés, la troisième bière, la boue sur la piste, la boue qui gicle au passage des camions-taxis, les cacahuètes, les troupeaux de zébus concentrés à l'ombre des cocotiers, les pêcheurs qui reviennent avec un grand sourire mais sans poisson..., assise à califourchon à la proue d'une pirogue, une femme fardée de poudre de masunjuany jaune orangé, mange une sardine grillée avec ses doigts alourdis d'énormes bijoux en argent, des choeurs polyphoniques s'échappent sans doute d'une église,  odeurs de fientes de vaches mélangées à celles du pipi de chat,  effluves de barracuda parfumé d'un filet de citron vert, les toits en chaume des paillotes,  Ifaty Beach Club Diving (le pays s'australise), la quatrième bière évitée de justesse car la cinquième ne serait pas de mise avec la langouste, le hamac qui tangue, le soleil qui vacille, un 24 décembre à Madagascar, quand la tête, la tête tourne sous les...sous les quolibets des oiseaux nichés aux palmes des cocotiers, avec au coeur le plaisir, la jouissance d'être, de vivre, de s'alanguir même au creux de jolies pensées nostalgiques. 

Mada juillet 04 005-1

56210011-1

56210012

Mada juillet 07 024-1

MADA déc 2003 021-3

 

Bieres_01

(photos JAC, Madagascar)

                                  JAC, le 22 décembre 2008

05/12/2008

Couleur Alentejo pour mon frère

PHOTOS PRISES PAR JAC EN JUIN 2007 .


Grèce, Portugal, Normandie juin 07 013-1

Grèce, Portugal, Normandie juin 07 031-1

77280005

77280017

                    Grèce, Portugal, Normandie juin 07 008-2  

                    Grèce, Portugal, Normandie juin 07 012-3 

                     Grèce, Portugal, Normandie juin 07 032-1 

    (photos JAC, juin 2007, Alentejo)                

08/11/2008

Jean-Claude Petit, notre papa, est parti

Jean-Claude, notre père, nous a quittés le 29 octobre dernier. Victime d'une rupture d'anévrisme. Ca ne prévient pas. Il allait avoir 68 ans. Trop jeune pour partir. Trop amoureux de la vie pour se faire la malle si vite. Mauvaise blague.
Il adorait le Portugal, en avait fait sa terre d'adoption. Il adorait les Portugais, ils le lui rendaient bien.
Il était peintre et poète. Il aimait la mer et les avions. Les piments doux et la peinture. Il aimait les hommes. Pas solitaire, pas misanthrope. Il aimait les rencontres improbables, impromptues. Il avait des centaines d'amis, partout dans le monde, grâce à internet, grâce à cette plume qui faisait vibrer. Que tous ses amis soient remerciés ici pour leurs témoignages de sympathie tellement émouvants. 
Papa est resté au Portugal. Il est parti en vol de nuit au dessus de Lisboa. Nous avons dispersé ses cendres le 1er novembre 2008 dans cet océan qui le faisait tant rêver, face à la plage d'Almograve, nommée "Lapa de Pombas".

Il est heureux là où il est.  
Ce jour- là restera un beau souvenir pour nous, pour ceux qui ont pu etre présents aussi vite, et pour tous ceux, nombreux, qui ont suivi le film des événements grâce aux blogs.
Ce jour-là, le soleil était revenu pour l'accueillir.
Ca l'aurait terriblement frustré qu' il fasse moche.
Ce jour là, ses amis très chers étaient présents auprès de ses enfants, un arc en ciel l'attendait, et un avion est passé au dessus de sa maison, juste dans l'axe de sa rue, la Rua Nova. On l'a su après, ce n'était pas un hasard.
Une expo s'est improvisée dans sa rue. Quelle belle journée signée Jean-Claude...
 
Puisse le blog, son blog, où vous lisez ces lignes, lui survivre encore longtemps. Nous nous y emploierons. Nous avons besoin de votre aide. Continuez à le faire vivre. Et si l'un d'entre vous veut prendre la suite de Jean-Claude Petit, contactez-nous, on n'attend que ça !
T'inquiète papa, on est là, avec toi.


Isabelle, Christophe, Pascal, ses enfants

12/09/2008

La grande boxeuse

-

Ou Sur le Zinc Bis, après avoir fait trente six métiers, prof d'espagnol, agent immobilier, délateur, revient à l'une de ses premières amours: LES 101 DAMES à CHIENS. Ici, le portrait de Inès Sousa Lopes Pinto Coelho, La Grande Boxeuse, une femme qui aurait du punch si elle n'était pas toujours flanquée d'une charcuterie de compagnie turbulente et pas fine du tout.  

-

Baveux du matin


-

Dormez encore un peu, bonnes gens. Tout est calme dans le Bairro dos Açougues, le Quartier des Bouchers, au nom prédestiné. C'est un quartier qui attire les chiens, forcément. C'est là qu'est l'os hélas, car c'est là que je réside. Je dis "hélas", car la vie y eût été un enchantement si les chiens ne l'eussent pas gâchée irrémédiablement...

-

Lire la suite "La grande boxeuse" »

29/04/2008

Maison à vendre en Alentejo

-

Casa_petit_localizao_opt

-

Ancienne maison de ville restaurée, sise à Alcácer do Sal, charmante localité du Portugal sud, en Alentejo. Quartier haut, dit historique, vue sur le Rio Sado. Commerces d'alimentation à quelques mètres (boulangerie, pâtisserie, épicerie, fruits & légumes, banque).

-

Lire la suite "Maison à vendre en Alentejo" »

26/01/2008

House for sale in Alentejo

-

Sado_blue_opt

Sado river

-

Charming renovated house for sale in the Alentejo town of Alcacer do Sal, in the the south of Portugal. Situated in the historical part of the city near the Pousada with a view of the Sado river.

>>>>>>>>>>

Lire la suite "House for sale in Alentejo" »

10/12/2007

Splendeurs da Costa Alentejana

-

On en revient toujours à l'essentiel, à la phrase sacro-sainte:

-

"Homme libre, toujours, tu chériras la mer"

-

Baudelaire

-

Le mot s'applique parfaitement à la côte alentejane, la Costa Alentejana qui va d'Odeceixe à Sines, cette dernière étant exclue de la beauté pour cause d'industrie. Des terminaux pétroliers, il en faut, parfois, mais ce n'est plus notre rayon.

-

Costa_vicentine_7_opt

-

Lire la suite "Splendeurs da Costa Alentejana" »

23/06/2007

Splendeur de Carrasqueira (2)

-

Carvalinha_2_opt

-

Eh bien non, ce n'est pas Carvalhinha que j'ai entrepris de peindre, mais Flor do Alto. Carvalhinha ne perd rien pour attendre. Comme l'autre, il est pointu de proue et rouge de figure. Son étrave effilée se mire dans l'eau et s'y magnifie. Les rouges se saturent dans la lumière et virent au vert cul de bouteille dans l'ombre.

Les pilotis ont la tremblante. Curieuse nature à l'imagination fertile, toujours surprenante, car à moins d'être enfiévré d'absinthe jusqu'au délire, nul ne saurait inventer ce que Carrasqueira invente.

-

Moi, je n'invente rien, je constate et je témoigne.

-

Flor_do_alto_pint_opt

Flor do Alto. Acrylique JCP sur canevas toilé 40 x 35 cm

Disponible à la vente. Conditions, voir Galerie "Marines"

-

Lire la suite "Splendeur de Carrasqueira (2)" »

20/04/2007

Splendeur de Carrasqueira (1)

-

ou esplendor de Carrasqueira

-

Flor_do_alto_retour_opt

-

Splendeur parce que Carrasqueira est um porto palafitico, un port sur pilotis comme on n'en voit plus guère, habité de pêcheurs artisanaux, équipés de barques plutôt que de bateaux. Ils représentent typiquement ce que l'Europe, dans sa grande mansuétude pour les gagne-petit, voudrait faire disparaître au profit d'une pêche industrielle "compétitive". Des mots qui riment mal avec poésie.

-

Carrasqueira_visto_do_ceu_opt

-

Splendeur, parce que Carrasqueira, joyau de la Baie de Setùbal est une de mes sources principales d'inspiration marine.

-

Duas_irms_hd_opt

Duas Irmãs, une barque emblématique, peinte encore au temps où elle pétait le feu sur fond de vase à marée basse. Mais Duas Irmãs ne se bonifie pas avec l'âge. Tout comme nous, pauvres pêcheurs...

Acrylique JCP sur toile de lin brut 130 cm x 89 cm. Disponible à la vente. Conditions, voir Galerie.

-

Lire la suite "Splendeur de Carrasqueira (1)" »

17/01/2007

Sanchez, leçon 50, La Muerte

-

Resumen

Ricardo Sánchez, Grand d'Espagne, né en 1502 dans des conditions douloureuses et condamné à vivre assis, mais sen silla, n'en traversera pas moins de cinq siècles au cours desquels il aura tout connu, tout entrepris, depuis l'industrie des fameux Chocolates y Caramelos Sánchez jusqu'au Coche a Brazos en titane, en passant par la tauromachie à laquelle il aura tout donné.

-

Bandeau_leon_50_opt

-

Avertissement :

-

Attention ! Cette leçon est dure à supporter. Nos aînés ont une telle longévité qu’ils nous habituent et nous font croire à leur immortalité. Et puis un jour, crac ! Ils tirent leur sombrero et disparaissent en coulisses comme des voleurs de bon vieux temps (NDR).

-

Adiós Estropeado!

-

-

-

502 ans, le bel âge pour un mortel, un hidalgo de la plus belle extraction!

« El Estropeado », L'Estropié, le tétanisé ligamentaire, de son vrai nom Ricardo Ignacio Sánchez Meiji, était de toutes les belles affiches dorées où s'inscrivent en lettres de feu les Niño, Nimeño, El Cordobés. Il avait tout inventé de la furieusement belle Espagne, du chocolat au Coche a Brazos, des Bars à Tapas à la tauromachie hiératique, bassin immobile.

On le vénérait comme une divinité depuis qu'il avait foudroyé le Toro Minotor, dit El Invencible, à l'issue de furieuses et majestueuses passes, dans le style le plus éclatant, mais aussi le plus inattendu du répertoire. A las cinco de la tarde.

-

Ultima_faena_opt

-

Billete_opt_1

En cliquant ICI, vous pouvez gagner 50 leçons gratuites

-

Lire la suite "Sanchez, leçon 50, La Muerte" »

Ma Photo

juin 2009

dim. lun. mar. mer. jeu. ven. sam.
  1 2 3 4 5 6
7 8 9 10 11 12 13
14 15 16 17 18 19 20
21 22 23 24 25 26 27
28 29 30        
Blog powered by TypePad