Rouen, mai 1967
Qui a eu cette bonne idée-là ? Jean-Pierre se charge de trouver trois mobylettes. Certes, elles sont disponibles, mais très éloignées les unes des autres, dans divers garages ou au fond d’une cour. Il nous faut donc une matinée entière pour les rassembler. Et toute l’après-midi pour réparer les freins, regonfler les pneus, régler les culbuteurs, nettoyer les carcasses qui n’ont pas servi depuis longtemps. Bref, procéder aux essais d’usage. Pour moi, c’est une première. Mon expérience des deux roues s’arrêtant aux lourdes bicyclettes de mon enfance, j’ai besoin de multiples conseils avant d’oser enfourcher pareil engin à moteur.
Tout le monde a son billet ? Ce soir, c’est un événement pour la région : nous allons au stade Robert Diochon, assister à « La » rencontre internationale de foot de ces dix dernières années, France-Bulgarie. Des regards se retournent vers la niaiserie de nos vingt ans après quelques « vroum, vroum » virils, et nous voilà partis pour une virée d’une quinzaine de kilomètres. Un bonheur ! Nos chemises qui claquent au vent, sont les étendards de notre jeunesse insouciante. Un ou deux zigzags puérils. Un dépassement poussif à trente mètres du premier virage. Les trois grands frimeurs, menton appuyé sur le guidon, grisés par la vitesse, pétaradent dans la longue descente. Heureusement, il y a peu de circulation à cet endroit.
C’est en arrivant rue du Renard que ça se gâte. Il faut jouer les équilibristes entre les rétroviseurs des camionnettes et l’arrogance des chauffeurs de bus. Nous rions sans raison. J’engage la conversation avec des conducteurs à l’arrêt, Jean-Pierre salue avec extravagance une jolie dame à chapeau. Puis, serré de près entre deux voitures, je perds légèrement le contrôle de ma « mob ». Zut ! J’érafle la portière d’une 2CV, conduite par un curé en soutane. L’échange d’excuses les plus plates et d’indignation incontrôlée se perd dans la bataille. Où s’arrêter au milieu de ce capharnaüm ? Car il faut bien avancer, libérer l’espace, rattraper les deux fuyards qui accélèrent, là-bas, de l’autre côté du carrefour. D’ailleurs, la jonction ne peut se faire qu’en passant le feu tricolore très nettement à l’orange. Derrière mon dos, une voix énergique s’élève pour me remettre dans le droit chemin :
- Aucune éducation ! Un peu de respect pour les adultes, bande de petits cons !
Trop tard pour engager avec cet inconnu un débat philosophique sur le savoir-vivre entre usagers de la route. Il y a dans la vie des urgences. Par exemple, cette voiture qui vient en sens inverse. Elle roule sur la gauche, au risque d’accrocher les deux fugitifs, puis dérape sur des graviers, percute une borne… Au bout de sa course folle, le tacot s’immobilise, tête la première dans un fossé. Cas de force majeure, stop ! Le foot attendra. Tandis que Jean arrête la circulation, Jean-Pierre et moi extirpons le conducteur de son tas de ferraille. Ses blessures au visage sont spectaculaires mais superficielles : œil tuméfié, coupure au nez, bosse au front. Il s’allonge de lui-même sur l’herbe, éclate de rire et tient des propos incohérents. Sa bouche édentée empeste un mélange suicidaire d’alcools forts, dont la dominante pourrait être le whisky frelaté. Mais là n’est pas la question. Quelqu’un est allé appeler les secours dans un bar. D’ailleurs celui d’où viendrait notre ivrogne hilare. L’ambulance arrive et prend vite en charge le blessé.
Plus de temps à perdre. Le prochain pilier de bistrot ne pourra pas compter sur notre patience !
Le stade est déjà plein. Nous posons nos mobylettes contre une haie et les attachons avec un seul cadenas. Il n’y a encore que très peu de vols à cette époque. En outre, qui voudrait monter sur des machines aussi rouillées ?
La première mi-temps du match est assez plaisante à suivre. Nous sommes postés derrière le goal adverse, dans les tribunes dites « populaires », là où les commentaires croustillants fusent de toutes parts. Dans le dernier quart d’heure, Henri Michel marque l’unique but de la rencontre, d’un tir très sec des 30 mètres. Le portier plonge mais avec un temps de retard. Il s’effondre dans une petite flaque d’eau qui stagne devant sa cage et se relève, le visage maculé de boue. Les spectateurs autour de nous s’esclaffent. L’un d’eux met ses mains en porte-voix à l’attention du gardien battu et gratifie les spectateurs d’un quolibet comique touchant à l’une des spécialités bulgares :
- Eh ! Tu peux pas l’manger proprement ton yaourt ? Tu t’en es foutu partout !
Les applaudissements s’adressent bien sûr au joueur français qui vient d’ouvrir le score, mais surtout à la verve du camarade qui « met enfin de l’ambiance », dans une rencontre qui commençait à devenir soporifique.
Le match est fini. Une ou deux bières, une ou deux pantalonnades et des sandwiches avant de reprendre la route.
Dans une rue sombre de Sotteville, c’est là où les adolescents font une rencontre improbable qu’ils ne sont pas prêts d’oublier. Un policier nous arrête. Il a quelque chose d’effrayant dans le regard…Oui, l’homme est tout simplement imbibé d’alcool ! Fait-il un rêve prémonitoire ? Nous sommes en mai 67, il devra attendre encore un an avant de frapper des étudiants. C’est pourtant ce qu’il a envie de faire. Voilà qu’il s’énerve sur nos papiers, nos phares et nos freins, peu conformes au règlement, mais il est surtout irrité par l’arrogance de Jean, qui lui répond du tac au tac, en croisant haut les bras. Monsieur l’agent n’aime pas, mais pas du tout qu’on lui tienne tête. A cette heure tardive, le rapport de force est plutôt en sa faveur : il nous montre son révolver, ses médailles et nous fait remarquer que le coin est désert…
- Oui, et alors ? Qu’est-ce que vous voulez dire par-là ? demande Jean avec une
pointe d’impertinence dans la voix.
- Ca veut dire que je peux vous « prendre » tous les trois, mes p’tits gars…Y
aura pas de témoin…Avis aux amateurs ! Et il fait bien sonner le S final, qui se transforme en « avisse » dans sa bouche tordue de frustré aviné….imitant les gardes champêtres gonflés d’importance, dans les premiers films de Louis de Funès.
Le quartier lugubre et l’agressivité ambiante, poussent maintenant à la négociation. Je lui fais la proposition suivante, qui commence par les plus belles excuses d’hypocrite :
- OK, monsieur l’agent, c’est vrai, nos mobylettes ne sont pas en règle. Alors
on ne remonte plus dessus…On les pousse jusqu’à Rouen.
- Bien, bien…Mais je reste dans le coin. Je sais par où vous passerez. Si je vous
croise encore grimpés sur vos saloperies, vous êtes bons pour dormir au poste de police, compris ?
- Oh, oui, oui, monsieur l’agent…Oui, oui, on a compris.
Les premiers 500 mètres sont pénibles à parcourir : il faut s’arc-bouter dans une montée, trouver le rythme, éviter de se prendre les pieds dans la roue arrière. Au loin, le malade nous surveille. Courbés sur le guidon, nous avançons au petit trop. Comment parcourir 14 kilomètres dans ces conditions ? Au détour d’une rue en pente, c’est plus fort que nous, nous remettons les moteurs en marche. Un bruit d’enfer à une heure du matin dans Sotteville qui dort. Mais, après deux kilomètres, par précaution, nous coupons les gaz et descendons de nos « bolides ». Au même instant, comme par hasard, surgit notre tortionnaire ! Le salaud ! Il a contourné le quartier !
- Vous avez remis le moteur ! Vous avez remis le moteur ! Comment vous
pouvez être déjà là en marchant ? Vous allez m’ le payer !
C’est la première fois que je vis une situation aussi tendue avec un représentant de la loi. L’affrontement semble inévitable. Là, maintenant, l’alcool lui monte vraiment à la tête. L’adjudant est tellement pressé d’en découdre avec des fils de bourgeois ! Lui qui aurait sans doute tant aimé faire des études. Malheureusement pour lui, en voulant mettre sa moto sur cale, notre adversaire trébuche, perd l’équilibre, s’accroche désespérément à la selle. Grave erreur. Dans sa chute, il emmène avec lui sa jolie machine qui percute la portière d’une voiture en stationnement, pour finir sa course contre une camionnette. Pour lui, c’est fini, le vent vient de tourner du mauvais côté. Il s’agite, là, les quatre fers en l’air, incapable de se relever, empêtré dans le guidon, étourdi par les quantités d’alcool qu’il a ingurgitées ce soir.
Le temps qu’il s’extirpe de sa ferraille, qu’il régularise en bonne et due forme les dommages collatéraux, nous revoilà sur nos vieilles « bécanes ». Un dernier « vroum-vroum » pour la route et surtout pour narguer le méchant, et hop ! L’aventure continue.
Au beau milieu du pont Corneille, ma mobylette tout à coup s’époumone, tousse, crache, puis s’éteint. Monter à pied, dans les ténèbres la côte de Mont-Saint-Aignan ? Jamais ! Je veux bien pousser mon épave jusqu’au centre ville, mais moi, je m’arrête sous une porte cochère ! J’en ai marre, je suis fatigué, je n’en peux plus ! Jean a une idée. Et si on passait le reste de la nuit chez un copain qui habite dans les parages ? Mais comment le réveiller sans déranger les voisins ? On ne se présente pas à trois gars et trois mobylettes chez des gens respectables à deux heures du matin ! Et pourtant, c’est la seule solution.
Nous tombons sur des parents aimables. Ils nous accueillent à bras ouverts. Un tapis, un canapé, un fauteuil, une tranche de pâté, un yaourt, c’est trop pour les vilains vagabonds que nous sommes.
Le lendemain, je me réveille en sursaut : partiel d’allemand à huit heures à la fac. Nous montons en bus. Les mobs attendront. J’ai mal à ma dernière lombaire, suite à nos exploits sportifs de la veille.
Tandis que je m’échine sur un roman de Goethe, « les souffrances du jeune Werther », il faut bien que je supporte… les souffrances d’une jeune vertèbre.
(Caspar David Friedrich, "Zwei Männer in Betrachtung". Les souffrances de la nuit?)
JAC, le 24 mai 2011
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